lundi 4 mars 2013

« NO » : LE RÉGIME PINOCHET ABATTU PAR LA PUB

AFFICHE DU FILM « NO » SORTIE MEXICAINE

Polémiques tous azimuts

Quand il est sorti dans les salles chiliennes l’an passé, « No » n’est en effet pas passé inaperçu. En revenant, un quart de siècle après les faits, sur le référendum qui aboutit à la chute de Pinochet – référendum accepté par le dictateur sous la pression internationale – le cinéaste ne signe en rien un film militant « à rebours » condamnant la barbarie de la junte militaire pendant ses quinze années de règne sanguinaire.

Plus retors, plus « subversif », souligne Pablo Larrain, le film montre comment des publicitaires, engagés dans la campagne pour le « non », ont fait tomber le régime en utilisant les armes de la communication que Pinochet et ses conseillers croyaient pourtant maîtriser aussi bien que la matraque et la torture.

Un bon slogan et une campagne de com’ subtile sont-ils plus efficaces qu’une dénonciation morale et idéologique ? Telle était la conviction de ces publicitaires. L’Histoire a prouvé qu’ils n’avaient pas tort. Pablo Larrain :

« Mon film a suscité de nombreuses des polémiques au Chili, des deux côtés de l’échiquier politique. A droite, on m’a accusé de montrer Pinochet et ses comparses comme des abrutis et des incompétents. A gauche, on s’attendait à ce que j’adopte le point de vue du peuple martyr et celui des résistants à la dictature. Mais évoquer la publicité offrait des possibilités plus excitantes et, au final, plus justes.

Les publicitaires chiliens de l’époque – des gens habitués à vanter les mérites des voitures et des fours à micro-ondes – ont plus contribué à la chute du régime que les idéologues. Ils ont en quelque sorte profité des normes que Pinochet avait imposées à son pays : le consumérisme, le marketing. “ No ” montre comment Pinochet s’est inoculé son propre venin : son invention s’est retournée contre lui ! »

La joie contre l’horreur

Pour écrire son film, Pablo Larrain s’est inspiré d’une pièce de théâtre : « Référendum », signée Antonio Skarmeta. Une pièce jamais montée sur scène, qui évoquait le règne finissant de Pinochet par le prisme de la pub. L’ouvrage passionne le cinéaste, qui ne se contente pas de l’adapter, mais enquête pendant trois ans avant de bâtir son script.

Il rencontre des politiciens, des historiens et les acteurs réels de la campagne pour le « non ». Il rédige ensuite son scénario et, pour les besoins de la dramaturgie, invente un personnage fictif : René Saavedra (interprété magistralement par Gael Garcia Bernal), un jeune publicitaire ambitieux qui, contre toute attente, concocte une campagne positive et joyeuse pour mieux s’opposer à la propagande et la violence du régime. Pablo Larrain :

« J’avais douze ans en 1988 et je me souviens que le Chili était un pays gris, plombé, triste. Cette campagne lumineuse et fraîche, qui évoquait moins Pinochet que des concepts généraux – la joie, la gaieté – créait une rupture. J’en garde un souvenir très fort, comme tous les Chiliens. Un souvenir qui n’entretient que peu de rapports avec la politique stricto sensu.

Avant 1988, la simple expression d’une opposition au régime avait pour conséquence l’emprisonnement, la torture, voire l’exécution. Pour la première fois depuis quinze ans, la campagne offrait une fenêtre quotidienne à la télévision pour s’exprimer librement.

On s’attendait à ce que l’opposition attaque frontalement Pinochet. Surprise : elle n’en a pas parlé, mais vantait “ seulement ” l’espoir et la joie que pouvait susciter la démocratie. La dictature n’a pas su comment réagir face à ces thématiques universelles. »

Idéologie ou communication ?

Pablo Larrain sait de quoi il parle quand il évoque la « surprise » suscitée par cette campagne dans la classe politique locale. Son père, aujourd’hui encore sénateur de la droite chilienne, militait ardemment… pour le « oui ».

Quant aux opposants au régime, femmes et hommes de gauche qui avaient risqué leur peau pendant des années, ils étaient pour la plupart scandalisés de voir les spots cathodiques en faveur du « non » n’évoquer qu’allusivement les exactions du régime. Pablo Larrain :

« La gauche radicale, dans un premier temps, refusait de jouer le jeu du référendum. Selon elle, y participer revenait à légitimer les apparats pseudo-démocratiques du régime. Si Pinochet gagnait, il devenait un président élu et les dirigeants de cette gauche-là ne voulaient pas prendre ce risque. Mais quand ils se sont aperçus que la campagne pour le “ non ” marquait les esprits, ils l’ont rejointe et ont incité leurs partisans à aller voter.

“ No ” revient sur une période précise de l’histoire de mon pays, mais ses enjeux sont plus généraux. Dans le cas du Chili, en 1988, la confusion entre l’idéologie et la communication a permis le meilleur : Pinochet a dégagé. Mais il va de soi que quand la communication se substitue à la pensée, le pire n’est jamais à exclure. On a pu hélas le constater un peu partout ces dernières années. »

Couronné d’un important succès au Chili (250 000 spectateurs, un exploit pour un film d’auteur), « No » marque la fin d’une période pour Pablo Larrain qui, après trois fictions consacrées aux années Pinochet, est désormais décidé à évoquer d’autres sujets, plus contemporains.

S’il passe à l’acte avec la même inspiration que dans «No », on entendra forcément beaucoup parler de lui dans les années à venir. Forcément en bien.

INFOS PRATIQUES
« No »
de Pablo Larrain
avec Gael Garcia Bernal, Antonia Zegers…

Sortie le 6 mars