mardi 23 juillet 2013

RAMONA, PAR ESTEBAN GONZALEZ

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IMAGE DE SIMPSON DANS HOW MUNCHED IS THAT BIRDIE IN THE WINDOW?, 7ÈME ÉPISODE DE LA 22ÈME SAISON.
Le tremblement de terre du 3 mars 1985 au Chili, vu à travers les yeux d'un enfant qui, avec sa mère, a recueilli et soigné un pigeon blessé. Ce récit, signé Esteban Gonzalez, fait partie des finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2013. Le nom du gagnant sera dévoilé le 22 juillet.  

Au Chili, on dit que le décollage soudain d'un vol d'oiseaux est le signe avant-coureur des tremblements de terre. Observation futile, car un séisme de 8,0 de magnitude sur l'échelle de Richter frappe la lithosphère trop vite et trop rudement pour que l'on puisse avoir le temps de suivre une volée d'oiseaux. Le vacarme est tel que l'on dirait que tous les cadavres du monde voudraient s'extirper soudainement de leurs cercueils à grands coups de poing et de pied. Le sol finit par se fissurer et l'asphalte s'ouvre et se soulève comme une plaie béante. De ces cassures émerge la voix rauque de la terreur. Alors, les gens courent dans tous les sens, comme les danseurs fous d'une énorme chorégraphie du chaos. La réplique maudite ne dure que quelques minutes. Et après la catastrophe, entre les cris et les pleurs des familles, les hommes inspectent les planchers et les murs fissurés. Pendant ce temps, le regard effrayé du monde est fixé au sol, et personne ne regarde les oiseaux.

Je me souviens que c'est en hiver que maman a recueilli un pigeon blessé à la tête. Elle attendait l'autobus et avait vu l'accident. En arrivant à la maison, elle tenait dans ses mains un petit paquet de plumes grisâtres et blanchâtres, maculé de sang. Elle nous a dit que, comme d'habitude, le véhicule bleu n'avait même pas ralenti quand il avait percuté l'oiseau. Et quand je l'ai vu, ma bouche a émis un timide ouache! En effet, le pigeon semblait avoir eu la moitié supérieure du crâne arrachée par l'impact. Et même si sa blessure semblait grave, les yeux de l'oiseau exprimaient la nervosité et l'effroi. Immédiatement, on a trouvé une grosse boîte en carton, du papier journal et on a placé l'animal blessé dans son nouveau refuge.

Le soir, devant le téléviseur, ma mère avait décidé que le pigeon biset était une pigeonne et qu'on allait l'appeler Ramona. Prénom emprunté à un sinistre personnage des telenovelas grises diffusées pendant les après-midi au Chili. J'avais sept ans et je répétais sans cesse dans ma tête : ne meurs pas, Ramona! Ne meurs pas! Tout en maudissant l'automobiliste fautif. J'ai toujours aimé les animaux. Surtout ceux qui volent. J'avais alors souhaité qu'il devienne notre pigeon voyageur et que tout le monde vienne le voir. Je voulais que l'oiseau guérisse et qu'il déploie ses ailes à nouveau. Je me suis finalement endormi, les yeux fixés sur la boîte en carton, bercé par un sentiment étrange, sombre et lourd. Était-ce l'indignation?

Le lendemain, mon premier réflexe a été de voir si Ramona était vivante. Elle l'était! L'oiseau pouvait bouger un peu l'aile droite et se déplacer en poussant son corps avec sa patte droite. Mais, oh qu'elle était laide! Quelques plumes en mauvais état sentaient le sang séché. Et les yeux du pigeon exprimaient encore le traumatisme. Maman soignait sa tête blessée avec une crème blanche. L'onguent, et surtout le petit bout de gaze posé sur la tête de l'oiseau, créaient l'illusion parfaite d'un panama. Et avec sa démarche bancale, on aurait pu jurer de voir un de ces pochards qui titubent dans les sombres escaliers de Valparaiso un jour de fête… Ramona l'ivrogne! Quelques jours seulement après l'accident, Ramona mangeait sa ration de maïs soufflé que maman préparait le soir. Le crachin froid d'août laissait place à la chaleur sucrée et au bruit du maïs qui éclatait dans la cuisine.

Lors de cet hiver de l'année 1984, la pluie abondante qui battait sur les toits en zinc rouillés des maisons de la ville a permis à Ramona de retrouver ses forces. Le soir, devant la télé, on la gardait au chaud entre nos bras et on la transportait doucement, exactement comme si on transportait un bouquet d'œillets pour la procession de la Vierge Marie. Au fil des jours, amis et voisins venaient voir l'oiseau blessé. Malheureusement, il y avait toujours des adultes qui discréditaient les soins apportés à Ramona, et ce, simplement parce que c'était un pigeon. Je ne me rappelle pas le nombre de fois que j'ai entendu dire qu'il fallait laisser mourir l'oiseau. « Un pigeon, c'est sale! » « C'est plein de parasites! » « Et tes enfants vont devenir malades! » disaient les femmes à ma mère. « Après tout, ce n'est qu'un pigeon et pas un nandou de Darwin », s'exclamaient d'autres avec mépris. Moi, je m'occupais d'effaroucher les multiples chats qui rôdaient autour de la maison, ces derniers se rapprochant toujours un peu trop du salon. Ramona était une cible trop évidente et, l'instinct étant plus fort que le dérangement produit par mes coups de balai, il fallait que je sois aux aguets continuellement. Mais grâce à la pluie et aux bourrasques hivernales, les fenêtres et les portes étaient souvent fermées. Petit répit venu du ciel pour que Ramona guérisse en toute tranquillité et à l'abri des prédateurs du quartier.

C'est ainsi que le pigeon, avec circonspection, a commencé à sortir de la maison. Et c'est Carlos, le chat noir du voisin, qui a provoqué la peur suffisante à Ramona pour qu'elle s'envole. En octobre, au printemps, j'ai entendu l'attaque du félin. Et le temps d'aller chercher mon balai, j'ai vu le pigeon s'élever dans les airs pour aller se percher sur le prunier en fleurs de la cour. La suite s'est faite naturellement. Ramona n'était plus un animal blessé, elle est devenue une discrète résidente de notre petit logis. Et les sorties sont devenues de plus en plus longues. Parfois, elle passait la nuit à l'extérieur et on ne la voyait que dans la matinée. Discrète, elle rentrait dans le salon et allait dans sa boîte pour becqueter du maïs soufflé.

Le dimanche matin du trois mars de 1985, Ramona n'était pas dans le salon. La chaleur estivale du Chili s'immisçait allégrement dans le vent frais de l'océan Pacifique. Ça sentait le repos dominical. Les petits gâteaux fourrés à la confiture de mûres de maman attendaient, solitaires, sur la table de la cuisine. C'était une des dernières fins de semaine avant la rentrée d'école. Et comme à chaque dimanche d'été, nous partions jouer dans le beau faubourg des Anglais. On suivait des yeux les pigeons du quartier pour localiser Ramona. Une calotte plumée était un indice facile à repérer pour nos yeux excités d'enfants en vacances.

Dans ce quartier, les condominiums à dix étages se dressaient sur une forêt d'eucalyptus et un sol brun et poussiéreux. Terrain idéal pour faire du vélo et jouer aux billes. Je me rappelle que le ciel était bleu et que les chiens errants ont commencé à glapir en chœur. Un homme qui lavait son automobile a regardé le toit des édifices qui nous entouraient. Les fenêtres, volées en éclats, sont tombées sur lui et sur son impeccable carrosserie. C'est cette pluie de stalactites mortelles qui a réveillé ma peur. Et, inexorablement, la peur nous déplace, nous fait courir. Enterrés par un grondement sourd venu du centre de la Terre, nous nous sommes dispersés tous azimuts. Comme si un projectile venait de tomber au centre d'une armée de soldats agités. Ainsi, sous les arbres qui tombaient et se déracinaient, sous les câbles électriques et les transformateurs qui explosaient comme des grenades lors d'une embuscade militaire, j'ai couru jusque chez moi. Les pins géants tombaient sur le parterre comme des colosses assassinés, soulevant une poussière qui s'élevait du sol avec force. Des femmes couchées par terre enlaçaient des enfants pris au hasard et, paralysées par la frayeur, levaient les yeux pour implorer la grâce de Dieu. Quand je suis arrivé chez moi, la terreur de mon visage se reflétait dans ceux des adultes qui m'entouraient. Dans un immense chaos, entre les cris, les pleurs et le bruit des décombres qui percutaient le sol, je me suis immobilisé devant l'entrée de la maison. Alors, j'ai fermé les yeux et j'ai prié pour que la secousse s'arrête. Mais cette danse mortelle a continué, laissant des dizaines de morts et des centaines de blessés jonchant les rues obstruées et ensanglantées de la ville.

Le lendemain, entre les débris, j'ai cherché Ramona. Les yeux fatigués et vides des adultes n'absorbaient aucun questionnement infantile. Où était Ramona? J'avais besoin de me serrer contre ce volatile laid pour sentir la vie battre au milieu d'une ville morne et meurtrie par une telle catastrophe sismique. Mais je ne l'ai jamais revue. Ramona est partie le jour du grand tremblement de terre. Elle est partie avec une bribe de mon innocence au bec. Le petit bout envolé est celui qui croyait que la vie ne s'éteindrait pas. Que le monde était statique et solide comme les volcans enneigés des Andes. Que les gens regardaient toujours droit devant eux. Et que les grands ne pleuraient jamais. Ce dimanche d'été, le monde entier avait tremblé pour me montrer les turpitudes absurdes du destin. La mort avait bien voulu couper mes ailes, mais j'ai résisté. Et depuis ce jour, je vole.

À Toto.