dimanche 8 février 2015

« LES 33, LA FUREUR DE SURVIVRE »

Ou un best-seller instantané quand il griffa Jaguar , sur la délinquance dans les quartiers pauvres de Los Angeles. Jusqu’à 33, la fureur de survivre, le Californien d’origine guatémaltèque écrivait des chroniques sociales. Cette fois, l’enquêteur au costard fatigué d’inspecteur Columbo ne verse plus dans le roman noir mais dans la tragédie grecque. Le 5 août 2010, 33 hommes descendent comme chaque matin à la mine de cuivre de San José, dans le désert d’Atacama au Chili. Puis le drame.

Ensevelis sous «des millions de tonnes de caillasses», ces ouvriers âgés de 19 à 64 ans, en sortiront 69 jours plus tard, au terme d’une course contre la montre émotionnelle suivie par la planète entière.

Leur renaissance s’opère en deux temps. Après 17 jours d’isolement total, un contact s’établit. Si la faim et la soif qui tenaillent trouvent un début de solution, d’autres problèmes logistiques apparaissent. «De la jalousie, de la cupidité, des trahisons: oui. Des meurtres et de la violence: non. De la solidarité, de la foi, de la fraternité: oui.» A doses variables. Surtout, les hommes, quand ils imaginent leur retour à la lumière, rêvent d’un Eldorado médiatique: ils ont décidé de monnayer leurs confidences et de faire bloc. «Ils s’étaient engagés les uns avec les autres, de manière informelle durant leur captivité forcée, raconte Héctor Tobar. Plus tard, les avocats de la maison Carey à Santiago, ont établi un vrai contrat.»

S’il ne révèle pas les sommes engagées, son récit montre l’étendue des désillusions. «Beaucoup d’hommes pensaient ne plus jamais, jamais, avoir à travailler. Ce fut leur première déception: ils ont très vite compris qu’il leur faudrait retourner à la mine. Une cruelle réalité. Car si les hommes de loi ont négocié les droits d’auteur avec une agence américaine, qui elle, a supervisé la vente aux éditeurs puis aux studios de cinéma, il y a eu des dérapages.»

Ainsi d’Edison, promu «ambassadeur du Chili, de la mine», qui anesthésie ses angoisses en s’obligeant à courir des marathons avec la même endurance qu’il démontrait dans la mine. Cela ne suffit pas. Instable de caractère, enivré par le cirque médiatique qui le voit se prendre pour Elvis Presley lors du fameux show américain de David Letterman, il sombre dans la dépression et l’alcoolisme. Pedro, comme beaucoup d’autres, souffre désormais de claustrophobie exacerbée. En quelques semaines, Victor a dégringolé: «Quel contraste, note Héctor Tobar en le retrouvant, entre cet individu débraillé, hagard, et le mineur plein d’assurance qui remerciait ses sauveurs dans la première vidéo des survivants!» Le président du Chili a beau les décorer, histoire de redorer le blason de la nation: «Ce qui leur est arrivé de pire, estimera une épouse des «33», c’est qu’on les a considérés comme des héros.»

Dans le film tout juste achevé (sortie en avril), Antonio Banderas, Juliette Binoche et autres pointures interprètent les protagonistes de ce fait-divers «titanesque». Le monde entier en connaît l’issue heureuse, d’où la complexité d’y ranimer le suspense. «Bien sûr, sourit Héctor Tobar. Mais beaucoup de détails étaient restés hors de portée du grand public. Spécialement sur leur dégradation physique, les dissensions sur la nourriture qui sont apparues entre eux. D’ailleurs, c’est là que j’ai mesuré la tension qui régnait dans la mine. Le reste, c’est ma petite cuisine: j’ai passé des heures à les entendre me raconter leur vie, pas seulement l’accident, mais leur vie de tous les jours. Plus qu’au déroulé du drame, je me suis attaché à la psychologie des hommes.»

Là encore, difficulté. Dans le monde de la mine, un adage prévaut: «Personne ne marche seul». Face aux «33», Héctor Tobar ne pouvait se fier qu’à son flair pour détecter les petits arrangements avec les faits. «Mon atout, c’est de savoir écouter. J’étais à leur écoute, même s’ils mentaient. C’était parfois si transparent… ou alors, ils tentaient de se dépeindre sous un jour avantageux. Néanmoins, imaginez les circonstances: c’est dur, sinon impossible, de garder des secrets quand vous êtes piégés sous terre avec 32 témoins. Et puis, de manière générale, j’ai cet espèce de «filtre» pour détecter les exagérations. Notez qu’ici, la situation était déjà si extrême que personne n’avait besoin d’en rajouter!»

N’empêche. Des entorses ordinaires émergent. Ainsi de cette «brute» qui cherchait à se venger du passé d’un rival, profitant de l’occasion. «J’ai censuré une accusation qui semblait infondée. Comme d’ailleurs ici et là, des anecdotes qui apparaissaient déplacées.» Ou encore les péripéties sentimentales de ce mineur qui a vu son épouse et sa maîtresse se croiser au bord du trou alors que ses deux compagnes ignoraient tout de leur infortune. «En fait, cette anecdote a été fabriquée par les médias: ces femmes se connaissaient depuis des années», soupire Héctor Tobar, confirmant que pour meubler la longue attente, les journalistes ont pu céder à des effets romanesques.

«A l’évidence, l’idée que ces 33 hommes sont restés unis durant leur séjour sous terre, relève du mythe! Déjà parce qu’il y avait «les actifs» («The Does»), qui se bougeaient pour améliorer leur sort, et «les passifs» («The Waiters»), qui préféraient ne pas dépenser leur énergie. Ce dilemme a pu causer un ressentiment qui cinq ans après, demeure. Mais beaucoup a été pardonné. Dans le même ordre d’idée, le chef des 33 est souvent apparu comme un meneur solide - il ne l’était pas.» S’écartant du sensationnalisme, le confident a défini son intégrité sur cette base: «Ne pas détruire ceux qui avaient vécu cette épopée».

A ce titre, le reporter souligne d’ailleurs que l’atmosphère de tragédie grecque du livre a sans doute été tissée par les Pénélope qui, 700 mètres plus haut, espéraient. «Quand je les ai interviewés, j’ai toujours essayé de le faire à domicile. Là, j’ai pu parler avec leur épouse ou fiancée, recueillir «les histoires de la surface». Ces éléments ont vite pris une importance essentielle.» Car Héctor Tobar s’en enorgueillit, au-delà de leurs misères ou faiblesses, les 33 lui ont révélé une certitude intime en partage: «Quand nous affrontons la mort et que nous nous préparons à quitter ce monde, nous nous concentrons sur la meilleure part de notre être: les gens que nous aimons et qui nous aiment. Car au fond, vivre, c’est ça.» (24 heures)