dimanche 15 mars 2015

CHOC AU CHILI : L’HISTOIRE CACHÉE DU GÉNOCIDE ET DU « ROI DE PATAGONIE »

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LES SELKNAMS, AUSSI APPELÉS SELK'NAMS, SHELKNAMS OU ONA
certes, les anthropologues étudient et parlent (heureusement) de ces peuples qui habitaient la Terre de Feu, les canaux et les grandes plaines, les Kawesqar, Yamans, Aoniken et Selknam, et dont il ne reste pratiquement plus de descendants aujourd’hui.

La mémoire collective s’est attachée à leur nudité, à leur corps peint, à leur visage. Mais elle a effacé la manière dont ils ont été exterminés, comme elle a effacé les noms des responsables de ce génocide. Génocide qui a eu lieu, rappelons-le, il y a à peine 100 ans, au vu et au su des gouvernements en place à l’époque. Une extermination qui a profité à une poignée de familles d’origine européenne qui se sont appropriées des millions d’hectares en ignorant la loi et en achetant tout le monde, même ceux qui les écrivaient, les lois...

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JOSÉ MENÉNDEZ MENÉNDEZ, 1884
Pour que les tabous historiques soient tus, il y a l’histoire officielle. Mais lorsque l’histoire est purulente, la mémoire collective finit par la rejeter.

Il suffit parfois d’un caillou qui enraye la machine bien huilée. Même un siècle après. Ce qui est intéressant, dans l’histoire présente, c’est que le caillou en question est venu d’ailleurs.

Remise en cause de l’histoire officielle

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JOSÉ LUIS ALONSO MARCHANTE,
À PUNTA ARENAS, MAGALLANES, CHILI
 
José Luis Alonso Marchante est historien et espagnol. Ni Chilien ni Argentin, donc. Il vient de Gijón, dans la région des Asturies, l’une des plus pauvres de l’Espagne à la fin du XIXe siècle. Cette pauvreté a poussé 350 000 personnes à l’époque à s’entasser dans les troisièmes classes de bateaux de fortune, pour tenter leur chance ailleurs, en Amérique surtout.

Ce voyage, des Asturies vers l’Amérique du Sud, José Luis Alonso Marchante va l’entreprendre à son tour en 2007, non en aventurier prêt à tout, mais en tant qu’historien. Six années plus tard, au bout d’une minutieuse enquête qui l’a amené à fouiller les archives nationales au Chili et en Argentine, il publie un livre d’historien, « Menéndez, rey de la Patagonia» ( « Menéndez, roi de Patagonie »).

Ses révélations créent une vive émotion au Chili comme en Argentine, car son livre, qui fait désormais partie de ceux que les collégiens seront amenés à lire, a permis de remettre en cause l’histoire officielle. Entretien.

Rue89 : Le fil conducteur de votre livre est José Menéndez. Racontez-nous comment vous avez fait sa « rencontre »...


José Luis Alonso Marchante : La première fois que je me suis rendu en Argentine, en 2007, je suis allé au Centre asturien de Buenos Aires où je suis tombé sur le buste de José Menéndez. C’était étonnant : 350 000 Asturiens ont émigré vers l’Amérique du Sud au XIXe siècle, et tout ce qui restait d’eux, hormis quelques noms disséminés à travers le continent, c’était ce personnage venu des Asturies comme moi, et surnommé « le roi de Patagonie » ! Ça a piqué ma curiosité : comment un homme issu d’une famille de paysans très pauvres était-il devenu l’homme le plus puissant de la Patagonie au début du XXe siècle ?

J’ai rencontré l’historien argentin Osvaldo Bayer, auteur de « La Patagonia rebelde » [PDF], un livre très important pour qui s’intéresse à cette région, sur le massacre de 1 500 ouvriers en 1920 à Santa Cruz par l’armée. Or, celui qui avait fait appel à l’armée pour mater la rébellion des ouvriers de son exploitation ovine, n’était autre qu’un descendant de José Menéndez. Ensuite, ce fut comme si je tenais le début d’un fil pour entrer dans l’histoire incroyable de la colonisation de la Patagonie à la fin du XIXe siècle. Une enquête qui s’est étalée sur plus de six ans… car je l’ai menée tout seul, pendant mes vacances.

Combien de voyages avez-vous entrepris en Amérique du Sud ?

Quatre au total. En 2007, je suis allé à Buenos Aires en Argentine ; en 2009, en Terre de Feu (côté chilien de la Patagonie) ; en 2011, dans la province de Magallanes (côté chilien) et à Santa Cruz (en Argentine) et enfin, en 2012, à Santiago. Chaque fois, j’ai longuement travaillé sur les archives.

Comment expliquez-vous qu’un personnage ait pu contourner les lois, jusqu’à devenir le propriétaire de millions d’hectares de la Patagonie chilienne et argentine ?

A la fin du XIXe siècle, le Chili et l’Argentine, qui n’avaient jamais montré d’intérêt pour les terres extrêmes du Sud, proposent à des Européens de coloniser ces terres. L’idée étant qu’un grand nombre de colons peuplent les terres australes.

Mais les deux gouvernements sont vite dépassés par la prise de pouvoir d’une poignée d’hommes, venus d’Espagne, de Lettonie, d’Angleterre, du Portugal, d’Allemagne et de France, des hommes sans foi ni loi, qui vont tout simplement se partager ces terres : les Espagnols José Menéndez et José Montes, le Letton Mauricio Braun, le Portugais José Nogueira, l’Irlandais Thomas Fenton, les Anglais William Waldron et Stanley Wood, le Français Gaston Blanchard… Ce sont eux qui, par cupidité et par avarice, vont empêcher le peuplement de la Patagonie.

Mais les lois de l’époque limitaient la possession d’une personne à 30 000 hectares…

Menéndez et Braun (qui ont uni leurs familles par un mariage) ont, grâce à des hommes de paille ou des sociétés prête-noms, réussi à posséder des millions d’hectares. Les autorités nationales se disaient scandalisées, mais lorsqu’elles « descendaient jusqu’à Punta Arenas », à l’extrême sud du pays, elles changeaient d’opinion au bout de quelques jours. L’argent… C’est impressionnant de voir comment cela se produit en analysant leurs rapports et lettres.
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ECHANGE AVEC LES AUTORITÉS (DR)
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ECHANGE ÉPISTOLAIRE (DR)

Menéndez va même plus loin puisque, lorsqu’une loi ne lui plaît pas, il « monte à Santiago » (et plus tard à Buenos Aires), où il s’entretient directement avec les plus hautes autorités, pour parvenir à ses fins. J’ai trouvé des lettres qui montrent comment il s’y prend !

De fait, cinq familles, toutes liées par des intérêts économiques ou familiaux communs, possédaient absolument toutes les terres de la Patagonie chilienne.

Comment cette colonisation s’est-elle transformée en massacre des peuples autochtones ?

L’histoire des Selknam en Terre de Feu est assez édifiante. Ils n’avaient pas beaucoup de contacts avec les colons depuis le passage de Magallanes en 1520 (qui avait appelé Terre de Feu ce territoire en raison des feux qu’il voyait apparaître un peu partout, lorsque les Selknam voulaient avertir d’un danger). Pendant les 400 années qui ont suivi, leur contact avec les Européens a été très limité.

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Massacre de populations autochtones en Patagonie (DR)
C’est lorsque Menéndez met un pied en Terre de Feu, et installe sa société d’exploitation, que commence leur anéantissement physique et culturel. La preuve : le principal chasseur de Selknam, l’Ecossais Alexander McLennan, qui se laissait photographier aux côtés des cadavres des indigènes, était le contremaître de José Menéndez. Le responsable, pendant douze années, des exploitations de Menéndez en Terre de Feu. Son homme de confiance, en somme, à qui il offrit une montre en or où il fit inscrire ces mots : « A mon fidèle collaborateur »…

McLennan disait à qui voulait l’entendre qu’il fallait « exterminer ces Selknam », parce qu’ils étaient « trop rebelles pour être civilisés ». Il s’agit d’un vrai génocide, jamais reconnu comme tel.


Menéndez et McLennan, au commissariat de Rio Grande, Terre de Feu (DR)
Pourtant, un siècle plus tard, le Chili reconnaît que l’une de ses principales caractéristiques est sa diversité ethnique. Et les jeunes Chiliens sont de plus en plus nombreux à entendre la tragique histoire du peuple mapuche… et des métisses comme le joueur de foot chilien Jean Beausejour Coliqueo, fils d’un Haïtien et d’une Mapuche, qui parlent avec fierté de leur « indianité », contribuent à cette évolution.

En 1920-21, lorsque la fusillade de 1500 ouvriers a lieu à Santa Cruz en Argentine, Menéndez est déjà mort depuis deux ans (mort à Buenos Aires, mais est enterré à Punta Arenas)…

Oui, et c’est le système qu’il a mis en place, les ouvriers journaliers qui travaillaient dans des conditions inhumaines, qui provoque une grève… Celle-ci sera réprimée par l’armée argentine. Mille cinq cents ouvriers seront fusillés, la plupart travaillant pour les Menéndez. C’est sa famille ainsi que les autres propriétaires terriens de Santa Cruz qui font appel à l’armée pour cette opération. Et c’est cette même famille qui facture l’Etat argentin, pour avoir logé et alimenté les soldats. C’est que chez ces gens-là, il n’y a jamais de petits profits…

En tout cas, cette répression a tellement marqué les esprits que les ouvriers attendront 30 ans pour demander la signature d’une convention de travail avec leurs « estancieros » (exploitants d’« estancias », d’énormes surfaces pour la production de moutons). Pendant 30 ans, aucun ouvrier n’a osé regarder ses chefs dans les yeux…

Qu’est-ce qui vous fascine et/ou vous repousse dans ce personnage de José Menéndez ?

Au cours de mon enquête, plusieurs personnes m’ont proposé de financer une biographie de Menéndez si elle montrait le personnage sous un jour favorable… Mais en fait, José Menéndez n’est qu’un fil conducteur dans mon livre. Le personnage en soi n’est pas intéressant. C’est juste un homme habité par une cupidité sans bornes qui termine mal car la vie le rattrape : ses propres enfants lui ont demandé de partager ce qu’il possédait, alors qu’il était encore en pleine possession de ses moyens et, une fois obtenu ce qu’ils désiraient, ils l’ont tout simplement écarté des affaires. C’est le pire qui puisse arriver à un père : être volé et rabaissé par ses propres enfants !

Pourquoi le rejet de l’histoire officielle intervient-il aujourd’hui ?

L’histoire officielle chilienne a été construite artificiellement par ces grosses familles avec la complicité non seulement d’historiens mais aussi de l’église salésienne. Même si ces grandes familles et les salésiens se sont souvent opposés : l’église, qui possédait des milliers de moutons, les faisait garder par les populations autochtones vivant dans leur mission, et voyait d’un très mauvais œil le fait que Menéndez pousse à massacrer ces indigènes, sous prétexte qu’ils volaient des moutons…


FAMILLE YAMANE À BORD DE LA ROMANCHE, MISSION SCIENTIFIQUE FRANÇAISE CAP HORN, 1882 

Pourtant, cet affrontement a soudain pris fin, en 1912, lorsque Giuseppe Fagnano, père supérieur des salésiens à Punta Arenas, vend la plus grande partie des terres de la mission salésienne… à José Menéndez ! Et à partir de ce moment, comme par hasard, les historiens salésiens ne cesseront d’encenser les pionniers comme Menéndez… même si dans leurs lettres (que j’ai lues), ils avouent ne pas pouvoir parler des barbaries commises par ces grandes familles pour devenir encore plus riches, et dont ils sont témoins.


CORRESPONDANCE DU SALÉSIEN ENTRAIGAS, SEPTEMBRE 1963 (DR)



Celui-ci reconnaît qu’il y a eu des massacres de populations indigènes : « Je n’oublie pas la vraie vérité : qu’il y a eu des massacres d’Indiens [...] mais il ne faut pas que nous, les salésiens, soyons ceux qui allument la mèche du scandale.
Nous ne devons pas imiter ces mauvais exemples. Il existe des sujets plus propres pour faire de la littérature, et toujours dans le respect que mérite la vérité historique. »

Ceci montre comment s’est construite une image idyllique de la période de colonisation de la province de Magallanes à la fin du XIXe siècle. Et si cette histoire est restée telle quelle, c’est parce qu’il y a eu, à la tête du Chili, des gouvernements qui l’ont maintenue ainsi. Mais les gens n’y croient plus. Les temps changent.

Comment expliquer le fait qu’un livre aussi ouvertement critique soit écrit par un étranger et non par un Chilien ?

J’ai rencontré d’excellents historiens et journalistes chiliens et argentins, que je cite dans le livre et je crois que seuls les gens qui font partie d’un pays peuvent apporter des changements dans ce pays.

Mais je me souviens que les premiers travaux sur la guerre civile en Espagne, ont été réalisés par les hispanistes britanniques : leur vision n’était pas influencée par la société espagnole, ils racontaient juste le déroulement des faits… et je crois que c’est un peu ce qui m’est arrivé.

Lorsque je suis arrivé la première fois au Chili, je connaissais l’histoire mais je n’y étais jamais allé. Et voilà que je me trouve avec l’histoire populaire, celle des gens qui disent : « C’est une honte, nos rues, nos places, portent des noms de personnes qui symbolisent les massacres et la dictature. Il est temps que nous changions ces noms-là ! »

C’est parce que le Chili bouge, qu’il remet en cause « l’officialité » en général, qu’un livre comme le mien devient intéressant. S’il avait été publié il y a dix ans, il serait sans doute arrivé trop tôt et serait tombé dans les oubliettes…

Quelles ont été les réactions qui vous ont frappé de la part de vos lecteurs ?

Le livre en est à sa troisième édition au Chili et il est dans toutes les librairies du pays. Il est sorti en Argentine en décembre 2014 et là aussi, c’est un succès. Mais ce qui me touche, surtout, c’est qu’un ex-étudiant et aujourd’hui député de la région de Magallanes, Gabriel Boric, ait proposé que la rue José Menéndez de Punta Arenas, change de nom et s’appelle dorénavant Francisco Coloane, du nom du fantastique écrivain chilien qui a raconté les massacres de phoques et les conditions de vie en Patagonie, mieux que personne.

Preuve que l’histoire populaire aura non seulement crevé l’abcès du tabou de l’histoire officielle, mais qu’elle l’aura vaincu.