dimanche 5 avril 2015

MICHAEL TOWNLEY, UN TERRORISTE QUE LA JUSTICE AMÉRICAINE PROTÈGE CONTRE VENTS ET MARÉES

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RÉCIT 
Ancien de la CIA, cet Américain a été condamné pour un assassinat commandité par Pinochet en 1976. Mais pas pour de nombreux autres attentats, grâce à son statut de témoin protégé.
Avec opiniâtreté, la justice américaine continue de protéger un ex-agent de la CIA condamné pour terrorisme : Michael Townley, responsable avoué de plusieurs assassinats pour le compte de la dictature chilienne, dans les années 70. Malgré près de quarante ans de batailles juridiques, Townley n’a été condamné que pour un seul de ces crimes : l’attentat à la bombe qui coûta la vie, en 1976 à Washington, à Orlando Letelier, ancien ambassadeur du Chili démocratique, et à sa secrétaire. Remis à la justice américaine en 1978, il a écopé de dix ans de réclusion, et n’en a purgé que la moitié : sa collaboration avec les juges lui a permis de bénéficier depuis cette date du «statut fédéral de témoin protégé», qui lui garantit à vie une quasi-immunité.

UN PLAN POUR ÉLIMINER OLOF PALME

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CARLOS PRATS GONZALEZ
(24 FEVRIER 1915 - 30 SEPTEMBRE 1974)
Pourtant, plusieurs pays ont condamné par contumace cet agent de la Dina, la redoutable police politique de Pinochet. L’Argentine, pour l’assassinat, à Buenos Aires en 1974, du général Carlos Prats, chef d’état-major avant le putsch, et de sa femme; l’Espagne, pour l’enlèvement puis l’assassinat de Carmelo Soria, fonctionnaire international, à Santiago en 1976; l’Italie pour complicité avec le terroriste néofasciste Stefano Delle Chiaie.


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OLOF PALME (1927-1986) , PHOTO DU 1ER MAI 1985
Dans son agenda, on trouve aussi le malfrat français Albert Spaggiari, ancien de l’OAS mêlé au casse du siècle, à Nice, en 1976. Townley aurait en outre avoué lors d’interrogatoires un plan pour éliminer, toujours pour le compte de Pinochet, le Premier ministre suédois Olof Palme. Et donné des informations sur des recherches bactériologiques menées par la Dina qui auraient abouti, en 1982, à la mort par empoisonnement d’Eduardo Frei Montalva, le président démocrate chrétien qui a précédé Allende. A cette époque, Townley est déjà emprisonné dans son pays d’origine. Devant la fureur des Etats-Unis après l’attentat de Washington, Pinochet met fin à la campagne d’assassinats d’opposants en exil, dissout la Dina (qu’il rebaptise CNI) et accepte d’extrader Townley.

FÉROCEMENT ANTICOMMUNISTE


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MICHAEL TOWNLEY ET SA FAMILLE  
Né en 1942 dans l’Iowa, Michael Townley a 14 ans quand sa famille s’installe à Santiago : le père travaille pour Ford et finira par diriger la branche chilienne du constructeur automobile. Après son mariage avec la Chilienne Mariana Callejas, activiste d’extrême droite, Townley commence à travailler pour la CIA, comme l’a fait son père avant lui. Son engagement férocement anticommuniste l’amène à quitter le Chili de l’Unité populaire pour s’installer en Floride, où il se lie d’amitié avec les secteurs anticastristes les plus extrémistes. Il revient au Chili immédiatement après le putsch qui renverse Salvador Allende, et se met au service de la police secrète. Dans la somptueuse demeure que lui attribuent les militaires, il torture et tue l’Espagnol Carmelo Soria, comme le révèlera plus tard sa femme. Elle-même sera jugée et condamnée au Chili pour sa participation à l’attentat de Buenos Aires contre le général Prats.

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CARMELO SORIA ET SES FILLES CARMEN ET LAURA. L’ÉCONOMISTE ET DIPLOMATE ESPAGNOL FUT ARRÊTÉ ET ASSASSINÉ A LA MI JUILLET 1976. PHOTO MUSÉE DES DROITS DE L'HOMME, CHILI
En 2005, la justice espagnole condamne Townley pour l’enlèvement de Carmelo Soria et fixe une lourde indemnité à verser à la famille de la victime. Un tribunal américain valide la décision et un premier versement est effectué. Sans lendemain, ce qui motive un nouveau recours espagnol. Chargé de l’affaire à Washington, le juge John Bates a rendu le 19 mars une décision où il conclut à l’impossibilité de poursuivre Townley pour non-paiement : l’obliger à payer contreviendrait à son statut de témoin protégé. Qui garantit en effet une nouvelle identité, une protection policière et le secret absolu sur son domicile et ses comptes bancaires. Le texte de 13 pages du juge Bates, dont le quotidien espagnol El País rendait compte vendredi, est consultable (en anglais) ici.

Spécifique au droit américain, le statut fédéral de témoin protégé est accordé au compte-gouttes : on ne comptait que 8 500 bénéficiaires entre 1971, date de sa création, et 2013.