samedi 12 septembre 2015

EDUARDO YENTZEN : « LA LUTTE CULTURELLE DANS LES ANNÉES 1970 A CRÉÉ LES FONDEMENTS DE LA RÉVOLTE SOCIALE AU CHILI »

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COUVERTURE DE LA REVUE «LA BICICLETA» N°13
Le pouvoir militaire cherchait à museler tout dialogue et toute cohésion des groupes anti-dictature. Cette « résistance culturelle » était en fait une proposition de rassemblement autour de la culture, et donc de défiance vis-à-vis de l’interdiction légale de se regrouper. Avant de créer cette revue, j’avais déjà été un promoteur actif de la résistance culturelle, en 1976 et 1977, dans les universités de Santiago. J’ai d’ailleurs dirigé à ce moment-là les toute premières organisations culturelles universitaires anti-dictature au Chili.

D’où vous venaient ces convictions politiques très fortes ? Vous diriez que « La Bicicleta » était purement culturelle ou qu’elle avait aussi une dimension forcément politique ? 

Eduardo Yentzen « La Bicicleta » était un projet politique mais pas partisan, même si certains d’entre nous militions dans des partis de gauche. C’était simplement un moyen créé pour renforcer cette résistance culturelle qui nous tenait à coeur. Je ne suis pas de gauche en réalité, ni même centriste, ni rien d‘autre : mes convictions à ce moment-là étaient tout simplement antidictatoriales. Ce qui m’a intéressé, très tôt, c’était de défendre une vision plus holistique, un changement de paradigme, à savoir replacer la créativité et la solidarité au centre de l’interaction sociale, penser le lien social comme une énergie entre des êtres. C’était donc large et diffus. 

Vous avez publié 70 numéros de la “Bicicleta”, donne-nous des exemples de ce qu’on pouvait y lire… 


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COUVERTURE DE LA REVUE «LA BICICLETA» N°15
Eduardo Yentzen Nous voulions surtout avoir une influence sur la nouvelle génération qui allait vivre sa jeunesse sous la dictature, la revue était donc une revue culturelle "pour jeunes", pourrait-on dire. Et pour toucher la jeunesse, la musique est un canal privilégié. On s’est donc vite ancré dans le ‘Canto Nuevo’, l’expression musicale de la résistance culturelle, héritière de la ‘Nueva canción chilena’ qui a eu des représentants comme Violeta Parra ou Victor Jara. La revue abordait de multiples thèmes sociaux, existentiels, écologiques, spirituels, éducationnels, littéraires, ou théâtraux. Bref, tout l'univers de la culture, au sens large, mais toujours dans cette perspective d’un retour désiré de la démocratie…

Comment avez-vous vécu les années Pinochet ? Avez-vous subi des menaces ? Quelles ont-été les conditions matérielles de votre vie et de celle de la revue pendant toutes ces années ? 


COUVERTURE DU LIVRE 
«LA VOIX DES ANNÉES SOIXANTE-DIX»
Eduardo Yentzen J’ai dirigé la revue de mes 24 à mes 34 ans. On avait juste le nécessaire pour louer une pièce dans une maison collective, manger, payer les charges… et nous mobiliser. Mais nous avions évidemment un accès gratuit à toutes les manifestations de résistance culturelle de cette époque, donc nous sortions beaucoup ! Notre vie était risquée et il fallait bien sûr faire avec la peur quotidienne : il y eut des réquisitions de numéros du magazine et quelques menaces, mais nous n’avons pas eu à subir une répression directe ou physique. Certains de mes amis, eux, l’ont connue. La chance nous a souri en réalité. Il faut aussi dire que notre ligne éditoriale de résistance n’était pas violente et ne s’attaquait pas directement au régime répressif de Pinochet, elle se positionnait plutôt sur le terrain d’un futur démocratique souhaité et de la défense de la libre création de la jeunesse chilienne. 

Vous avez récemment publié le livre « La voix des années soixante-dix. Un témoignage de la résistance culturelle à la dictature, 1975-1982», pourquoi ? Qu'y racontez-vous ? 


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COUVERTURE DE LA REVUE «LA BICICLETA» N°14
Eduardo Yentzen C’est un témoignage sur toutes les actions que je viens de te raconter. J’ai voulu l’écrire pour laisser un témoignage, mais aussi comme une revendication générationnelle, parce que dans l’histoire du retour de la démocratie au Chili, le rôle de notre génération qui a lutté dans les années 1970 est souvent sous-estimé… On se focalise surtout sur les mouvements sociaux des années 1980, plus visibles, il est vrai. Pour moi, la lutte culturelle a créé, dans les années 1970, les fondements de la révolte sociale de la décennie suivante au Chili.