mercredi 30 septembre 2015

UN REQUIEM DE LA PLUS BELLE EAU

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El Boton de nacar («Le Bouton de nacre») commence par une singularité ramenée d’Atacama, l’endroit le plus sec de la planète: un cube de quartz translucide, taillé par la main de l’homme, contenant une goutte d’eau. Une larme cosmique, tombée du ciel ou arrivée avec une comète, «un message des étoiles et de la vie sur terre». Alors, après avoir soigné la nostalgie de la lumière, le cinéaste descend vers la Patagonie, quelque 4000 kilomètres plus au sud, pour le second volet de son diptyque chilien, dédié à l’eau. «Ce qui est solide dans le film précédent est liquide dans le nouveau», dit-il.

Dans ce labyrinthe d’eau, de roc et de glace d’une grandiose sauvagerie qu’est la Patagonie, le réalisateur chilien retrouve les derniers descendants des Indiens qui jadis vivaient là, en harmonie avec les éléments. Ils étaient 8000 au XVIIIe siècle, ils ne sont plus que 20 aujourd’hui. Ils passaient le cap Horn à bord de canoës qu’ils n’ont plus le droit de mettre à la mer car ils ne sont pas aux normes légales… Les colons les ont sauvagement décimés. Les chasseurs de primes touchaient une livre par testicule pour les hommes, une livre par sein pour les femmes et une demi-livre par oreille pour les enfants… Ce génocide a été occulté jusqu’à la présidence de Salvador Allende.

Les ethnies yagan, selk’nam et kawesqar revivent à travers les clichés de Martin Gusinde: avec leurs masques fantastiques et leurs corps peints, ils dansent, comme des fantômes dans l’inconscient collectif. Face à la caméra de Guzman, les derniers survivants disent quelques phrases dans leur langue venue du fond des âges. Tiens? Ils n’ont pas de mot pour «policier»…

Au XVIIIe siècle, contre un bouton de nacre, un indigène a accepté de monter sur un bateau anglais. Il a passé une année à Londres, où il s’est transformé en parfait gentleman. Lorsqu’il est revenu au pays, il avait perdu son âme. Le lien qui l’unissait à la terre et à la mer était cassé. On se souvient de lui sous le nom de Jemmy Button.

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Océan tombeau

Le coup d’Etat de Pinochet, en septembre 1973, a marqué de façon indélébile Patricio Guzman. Il se sent toujours comme un enfant qui assiste à l’incendie de sa maison, qui voit ses livres et ses jouets partir en fumée. Après deux films consacrés à l – a dictature, Le Cas Pinochet (2001) et Salvador Allende (2004), il revient une nouvelle fois aux années de plomb dans El Boton de nacar.

«Nous sommes tous des ruisseaux d’une seule eau», écrit le poète Raul Zurita. L’eau, source de vie, présente dans la plupart des corps célestes et dans tous les corps vivants, se fait aussi la complice des assassins. L’océan, berceau de la vie, est un tombeau. Le régime de Pinochet a fait disparaître 1400 opposants politiques. Les corps ont été jetés dans le désert, dans le cratère des volcans – ou à la mer, attachés à des tronçons de rail.

Un plongeur ramène à la surface une de ces poutrelles de fonte, auquel un cadavre fut enchaîné. Dans ce conglomérat de rouille et de madrépores brille un vestige dérisoire: un bouton de nacre… Mêlant l’histoire et la géographie (formidable carte du Chili, ce pays tout en longueur, que l’artiste Emma Malig déroule sur quinze mètres, telle une mue de boa…), la poésie et la politique, la réalité et la fiction, ce bref poème humaniste à résonance métaphysique est un immense chef-d’œuvre.

El Boton de nacar, de Patricio Guzman (Chili, 2015), 1h22.