dimanche 11 octobre 2015

ÉLISABETH ROUDINESCO. « L’ŒUVRE DE FREUD N’APPARTIENT PLUS AUX PSYCHANALYSTES »

PORTRAIT DE SIGMUND FREUD
On n’a pas, concernant Freud en France, ce qu’on a dans le monde anglo-saxon avec James Strachey ou en Espagne ou au Japon ou en Italie. En France, les querelles entre traducteurs ont reflété celles entre groupes psychanalytiques : un Freud pour les freudiens classiques, un autre pour les lacaniens, etc. L’œuvre freudienne ne se limite pas aux textes publiés de son vivant. Il faut ajouter l’immense correspondance – environ dix mille lettres retrouvées –, dont la publication est presque achevée en allemand et en partie en français. Cette correspondance fait désormais partie de l’œuvre de Freud. On ne peut pas lire aujourd’hui les textes canoniques sans ajouter les correspondances (de voyage, de famille ou professionnelle) qui apportent un éclairage absolument capital à son œuvre. C’est pourquoi Jean-Pierre Lefebvre et moi avons intitulé notre opus, le premier en France, Écrits philosophiques et littéraires.


À quel public s’adresse cette œuvre ?

Élisabeth Roudinesco L’œuvre de Freud n’appartient plus aux psychanalystes. Les traducteurs d’aujourd’hui n’ont plus besoin du label « psychanalyse » pour approcher l’œuvre de Freud. Et c’est salutaire. Freud est devenu pour ainsi dire « laïc ». Aux États-Unis, ce changement date des années 1980-1990. Ce renversement s’est produit plus tard en France. Pratiquement, les psychanalystes américains, à quelques exceptions près, s’occupent de neurosciences et de clinique et pas beaucoup des textes de Freud. Ils ont quitté le champ de l’érudition, de la langue et de la culture pour s’intéresser aux neurones. Ils sont devenus des psychothérapeutes (psychiatres ou psychologues). Ils se passionnent pour la plasticité cérébrale et doivent donner de prétendues « preuves » de leur scientificité. En conséquence, ce sont les chercheurs des départements de sciences humaines (gender studies, cultural studies, littérature, histoire) qui travaillent sérieusement sur l’œuvre de Freud, lequel est donc devenu un penseur de la culture occidentale dont l’œuvre n’est pas réductible à la clinique. Ce phénomène de « clinicisation » du milieu psychanalytique commence à se faire sentir en France puisque, à l’université, les futurs psychanalystes sont formés dans des départements de psychologie et plus du tout dans le champ des humanités (littérature, philosophie, histoire).

L’antifreudisme n’en forme-t-il pas l’envers ?

Élisabeth Roudinesco L’antifreudisme existe depuis
SIGMUND FREUD ET CARL JUNG
À LA SORTIE DU SAUNA, 1907.
les années 1905. C’est-à-dire depuis le début. Il a pris différentes formes. Pendant la première moitié du siècle, l’opposition à Freud venait essentiellement des milieux catholiques et conservateurs qui lui reprochaient de tout sexualiser, d’être responsable de la destruction de la famille, de l’émancipation des femmes ou encore de la masturbation des enfants. Cela s’est produit sur la base d’un contresens absolument extraordinaire. Le deuxième axe d’opposition a été développé par les nazis, dans les années 1930 et 1940. Ils ont décrété que la psychanalyse était une « science juive » et que, en tant que telle, elle devait être exterminée (son vocabulaire, ses concepts) au même titre que ses praticiens. Enfin, il y a eu la critique stalinienne, à partir des années 1940, qui a fait de la psychanalyse une « science bourgeoise », dont on a interdit la pratique. Ceci culmine en 1949, avec la dénonciation de la prétendue « psychanalyse américaine ». Ce qui est un paradoxe, car on connaît l’antiaméricanisme de Freud. Le Parti communiste français a remis Freud à l’honneur en 1964, grâce en particulier à Louis Althusser. Et depuis, le Parti communiste a toujours été très favorable aux études freudiennes.



La deuxième partie du siècle est caractérisée par une haine de Freud très différente. On se rend compte, en gros, que la société a évolué, que les gens divorcent, que la sexualité infantile est un fait accepté. Nous sommes dans une société presque « sexologique », celle de la performance et du bien-être : on s’occupe plus de sexe que de désir. À partir des années 1980, l’antifreudisme s’articule à l’idée que la psychanalyse n’est pas une science et que Freud n’est pas un scientifique. Cette critique est absurde puisque jamais Freud n’a prétendu faire une science au sens d’une science dure. Il a abandonné la neurologie, et la clinique des médecines de l’âme – toutes tendances confondues – ne peut en aucun cas prétendre à une scientificité comme la médecine moderne. La critique scientiste émane de psychiatres entraînés par l’évolution de l’approche exclusivement chimique du traitement des maladies psychiques. À cette critique scientiste s’en ajoute une autre, qui est morale. Elle vient des pays puritains et, essentiellement, de polémistes américains. On accuse Freud non plus d’être responsable d’une destruction de la société, mais au contraire d’être un sombre réactionnaire libidinal et menteur qui aurait violé ses patientes et sa belle-sœur. Cette disqualification sur la vie privée laisse entendre que sa théorie serait un mensonge. Freud serait non seulement un gourou non scientifique, mais une sorte de chef de secte avide d’argent, violeur, avorteur, menteur et escroc. Cette thèse est aussi celle des antisémites, qui ajoutent à cette vulgate l’idée d’un Freud « nazi », qui aurait inventé des persécutions antisémites à son encontre et aurait abandonné ses sœurs à Vienne, en 1938, en sachant qu’elles seraient exterminées. Thèse classique : le juif est responsable de ce qui lui arrive. La vérité est plus simple et moins manichéiste : Freud n’était ni un gauchiste libertaire, ni un pervers sexuel, ni un puritain, mais un conservateur libéral et éclairé. Il ne pouvait pas imaginer, en 1938, l’existence des chambres à gaz et il n’a pas « abandonné » ses sœurs. Il pensait que l’être humain devait maîtriser ses pulsions, il a été plutôt hostile au communisme, il a fait pas mal d’erreurs dans son antiaméricanisme forcené, et il s’est souvent égaré dans des théories peu convaincantes. Mais c’est en cela qu’il est un penseur paradoxal et passionnant, commenté dans le monde entier. Face à cette réalité, l’antifreudisme radical et manichéiste des années 1990-2010 a pris une tournure complotiste (surtout après le 11 septembre 2001), d’autant que, pendant des années, les archives Freud de Washington ont été fermées aux savants et réservées à une caste, et que les psychanalystes sont devenus de plus en plus réactionnaires et propagateurs d’une légende dorée. Autrement dit, les antifreudiens d’aujourd’hui pensent non seulement que Freud est un gourou peu scientifique, mais que ses héritiers, les « milices freudiennes », se seraient organisés pour dissimuler des vérités. C’est absolument fascinant de lire cette littérature.

On en trouve la trace dans le Livre noir de la psychanalyse – Freud et les psychanalystes seraient les auteurs d’un « goulag » de la pensée – et, bien entendu, dans le brûlot de Michel Onfray de 2010 (le Crépuscule d’une idole) qui associe tous les courants de l’antifreudisme dans l’idée que Freud serait un « affabulateur ». Tout est mêlé : scientisme, complotisme, accusation « libidinale », thèse d’extrême droite. À quoi s’ajoutent 600 erreurs factuelles. On commence aujourd’hui à comprendre à quelle escroquerie on a affaire. Ce serait comique si nous n’avions pas, en France, désormais, chez des polémistes professionnels qui soutiennent Onfray, un retour du refoulé vichyste et un désir inconscient de fascisme. Éric Zemmour et ceux qui l’entourent et le défendent comme un « martyr des bien-pensants » en sont l’incarnation la plus évidente.

Vous évoquez les trois figures de Freud, Darwin et Marx comme trois penseurs particulièrement visés par la critique réactionnaire. Pourquoi ?


Élisabeth Roudinesco Et Einstein et bien d’autres encore… Il y a, actuellement, un assaut systématique lancé contre ces grandes figures, accusées d’être les représentantes d’un prétendu « savoir officiel ». Freud, Darwin, Marx et Einstein, ce sont des penseurs qui ont mis en cause, à un moment donné, notre façon de voir l’univers et la société, qui ont effectué des révolutions symboliques ou scientifiques. Ils ont été à l’origine de quelque chose de nouveau. Aujourd’hui, d’autres grands penseurs dérangent tous ceux qui, autour de certains médias, prétendent dénoncer la « bien-pensance des élites » et qui usent du style des pamphlets de l’entre-deux-guerres. On s’en prend pêle-mêle aux homosexuels, aux femmes, aux étrangers, aux réfugiés, aux immigrés qui viseraient à défigurer notre belle patrie française. Et cette prétendue « bien-pensance » ne serait autre, aux yeux de ces dénonciateurs publics, que ce qui constitue aujourd’hui le patrimoine intellectuel français le plus traduit et le plus admiré dans le monde. Revanche des souverainistes de terroir, frileux et xénophobes, fascinés par le discours lepéniste et haïssant les « cosmopolites » de la pensée. Ces adeptes du « terroir français », terrorisés par la crise économique, les guerres aux Moyen-Orient, etc., recherchent des boucs émissaires : ils se dressent donc contre ce patrimoine si admiré hors de France, contre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre – copieusement insultés (ce n’est pas nouveau) –, contre Michel Foucault (responsable de la transmission du sida ou khomeyniste), contre Louis Althusser (assassin marxiste et donc adepte du goulag), contre Gilles Deleuze (toxicomane), contre Roland Barthes et Jacques Derrida (déconstructeurs de la langue et donc de l’école républicaine), tous décrits comme des monstres physiques et intellectuels, responsables du prétendu « déclin » de la France. Et ça ne fait que commencer : on a du pain sur la planche ! Il va falloir lutter contre ce nouveau désir de fascisme qui utilise le désarroi des masses.
LIRE l’œuvre DE SIGMUND FREUD  Depuis son entrée dans le domaine public en 2010, l’œuvre de Freud fait l’objet d’un intense travail de traduction. Entreprise engagée il y a plus 
de 25 ans, celle des Œuvres complètes, 
aux PUF, s’achève en cette rentrée avec la publication du volume I consacré 
aux écrits de la période 1885-1893. On retrouvera dans ce volume le récit que Freud fait de son séjour à Paris auprès de Charcot à la Salpêtrière, ainsi que les textes qui accompagnent l’élaboration des 
premiers concepts de 
la psychanalyse. À noter, aux PUF également, 
le Sigmund Freud de Jean-Michel Quinodoz, publié dans la collection « Que-sais-je ? ». 
À destination des jeunes lecteurs, l’Inconscient expliqué à mon petit-fils, d’Élisabeth Roudinesco, publié aux éditions du Seuil, sera l’occasion d’une approche originale des idées de la psychanalyse au fil d’un dialogue engagé par 
la psychanalyste avec des enfants. Du même auteur et chez le même éditeur, on relira Sigmund Freud, en son temps et dans le nôtre.