mardi 15 décembre 2015

ALLENDE, DANS L’INTIMITÉ D’UNE FAMILLE ET DE SES IMAGES

Car c’est justement d’images manquantes dont il est question dans le beau documentaire de Marcia Tambutti Allende. Plus précisément d’images manquantes de son grand-père, Salvador, que l’on surnommait Chicho dans l’intimité. Pas d’images de lui comme icône politique, comme premier président socialiste élu démocratiquement au Chili en 1970 avant d’être renversé par le coup d’état du général Pinochet en 1973, mais d’images de lui comme grand-père, comme père ou époux, d’images familiales de Salvador Allende.

Le silence comme un désir de ne pas réveiller certaines souffrances

L’affiche du film est tirée d’une photo de famille. On y voit en couleur Salvador Allende torse nu, souriant  à un bébé qu’il tient dans les bras. Ce sont ces images, ces souvenirs du quotidien, de la vie privée d’Allende avec les siens que cherche à rassembler sa petite-fille dans son documentaire qui prend la forme d’une enquête de mémoire.

Comme une enfant curieuse, et parfois insistante, Marcia Tambutti Allende, la quarantaine aujourd’hui, questionne sa mère, sa tante, ses cousins et cousines… Et aussi sa grand-mère de 92 ans, épouse de l’ancien chef d’état, affaiblie mais encore vivante au moment du tournage du documentaire. Les séquences avec elle sont parmi les plus belles du film, tant ses réponses courtes, sa fatigue et son regard lointain en disent long.  « Tous mes souvenirs sont mitigés » dit-elle lorsque sa petite-fille la questionne sur le couple qu’elle formait avec Salvador Allende. Avec elle, mais aussi avec sa cousine Maya, qui a gardé de nombreuses photos de famille sans vouloir les classer ni les partager, Marcia Tambutti Allende découvre que le silence peut aussi correspondre à un geste d’amour, un désir de ne pas réveiller certaines souffrances.

Retisser des liens intimes

D’une certaine façon, oui. Mais les secrets de la famille Allende, comme ceux de nombreux Chiliens qui ont subi la dictature de Pinochet avant de s’exiler, ne sont pas tellement des informations ou des événements compromettants.  Ce sont plutôt des traumatismes, des douleurs que l’on enfouit pour ne pas encombrer, en espérant ne pas les transmettre aux générations suivantes.

Et ce que cherche la réalisatrice d’Allende mon grand-père, c’est autant à reconstituer, à reconstruire un souvenir personnel de son aïeul qu’à retisser des liens intimes avec les membres vivants de sa famille, délestés des non-dits. Face aux réticences et aux tentatives de fuite de sa propre mère qui s’agace de ses questions lancinantes, Marcia Tambutti Allende finit par lancer : « Ce n’est pas seulement Chicho qui m’intéresse. Je veux savoir comment était ma famille avec lui. C’est très différent». Et c’est aussi ce qui rend ce film de quête intime à la fois poignant, et finalement assez universel.