samedi 13 février 2016

« LA MENACE TOTALITAIRE QUE FAIT PLANER LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE EST BIEN RÉELLE »

LE SOLUTIONNISME, C’EST VOULOIR ABSOLUMENT APPORTER DES RÉPONSES AUX PROBLÈMES, AUSSI COMPLEXES SOIENT-ILS. CES SOLUTIONS PASSENT PAR LA TECHNOLOGIE ; C’EST CE QUE MOROZOV NOMME L’INTERNET-CENTRISME. « IL PERMET AUX ENTREPRENEURS DU NUMÉRIQUE DE FAIRE CROIRE QUE NOUS VIVONS UNE ÉPOQUE RÉVOLUTIONNAIRE, DANS LAQUELLE IL FAUDRAIT BOULEVERSER NOTRE APPROCHE DE L’ÉDUCATION, DE LA SANTÉ ET DE TOUT UN TAS D’AUTRES SUJETS ». 
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PHOTO ROMAIN CHAMPALAUNE
Depuis des siècles, le progrès scientifique et technologique a permis à notre civilisation occidentale de repousser certaines frontières. De là à imaginer que l’éternité est à portée de main, il n’y a qu’un pas que veulent franchir les entreprises de la Silicon Valley. Pas par humanisme, mais pour asseoir leur emprise sur le prometteur marché de la santé.

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L’immortalité, à en croire certains de ses représentants, serait un problème technologique à résoudre. Pour le futurologue Ray Kurzweil, qui est aujourd’hui chargé par Google d’imaginer les produits et services du futur, cette immortalité est toute proche, puisque, selon lui, nous entrons dans l’ère de « la fusion entre la technologie et l’intelligence humaine ». Nous serons bientôt des êtres mi-homme mi-machine constamment reliés à l’Internet.

Notre esprit se diffusera bientôt dans le réseau sous forme de données numériques. Nous sauvegarderons notre contenu cérébral aussi facilement que nous stockons aujourd’hui un fichier Word sur une clé USB. Une application permettra des mises à jour quotidiennes. Tout cela sera possible à l’horizon 2045, d’après les chantres du transhumanisme.

Vouloir absolument apporter des réponses aux problèmes

Il y a de la naïveté à penser que tout problème 
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trouvera miraculeusement une solution grâce à la technologie. C’est ce que l’essayiste biélorusse Evgeny Morozov appelle le «solutionnisme technologique» (Pour tout résoudre, cliquez ici ! L’aberration du solutionnisme technologique, FYP, 2014) et qu’il définit comme « la quête effrénée pour nous débarrasser des problèmes, des tensions, des frictions » (Télérama.fr publiée le 25 août 2015). Il la qualifie également de « haine du dysfonctionnement».

Le solutionnisme, c’est vouloir absolument apporter des réponses aux problèmes, aussi complexes soient-ils. Ces solutions passent par la technologie ; c’est ce que Morozov nomme l’internet-centrisme. « Il permet aux entrepreneurs du numérique de faire croire que nous vivons une époque révolutionnaire, dans laquelle il faudrait bouleverser notre approche de l’éducation, de la santé, et de tout un tas d’autres sujets ». Et Morozov de conclure : « En vérité, malgré leurs prophéties et leurs grands discours, les gens de la Silicon Valley n’ont pas le temps de changer le monde, juste d’améliorer leur quotidien. » Pour le dire autrement, c’est ce qu’on appelle prendre des vessies pour des lanternes.

Ceux qui pensent que les technologies sont une panacée devraient parfois se tourner vers le passé et s’inspirer de la sagesse stoïcienne, dont le principe est de faire la part des choses et d’apprendre à vivre en conséquence. Il y a les choses qui dépendent de nous. Ce sont celles que nous pouvons contrôler à force d’efforts : nos jugements, nos idées, nos perceptions, nos désirs. Et puis il y a les choses qui ne dépendent pas de nous : les maladies, les accidents, les mauvaises rencontres, la mort… Le hasard ou la fatalité les régissent, donc inutile de vouloir absolument les maîtriser.

L’homme en a pourtant l’ambition, il veut gagner du terrain dans sa bataille contre la fatalité, il cherche à abolir tout risque, il désire s’affranchir de sa condition. Notre civilisation veut sans cesse faire passer les choses qui ne dépendent pas de nous dans la catégorie de celles qui en dépendent. Et depuis que nous y essayons, force est de constater que nous n’y arrivons pas, que le réel déborde toujours du cours dans lequel nous cherchons désespérément à le canaliser, quelle que soit la puissance des moyens déployés.

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« GAFA,  L'ALPHABET NUMÉRIQUE  »  LE MAGAZINE DE LA RÉDACTION DU DIMANCHE 25 OCTOBRE 2015   «SOFT POWER, LE MAGAZINE DES INDUSTRIES CRÉATIVES ET DES INTERNETS DE FRANCE CULTURE» INTERVENANTS : ERIC SADIN : ECRIVAIN ET PHILOSOPHE 
DURÉE : 00:14:00 
Contrôle démocratique

ÉRIC SADIN.  PHOTO MATHIEU ZAZZO
Derrière les bonnes intentions déclarées des GAFA (acronyme de Google, Amazon, Facebook et Apple), l’objectif est bien de marchandiser toutes les parcelles de nos existences. La libération promise par les technologies est aussi notre prison. C’est ce qui fait dire au philosophe Eric Sadin que « le modèle dominant développé par l’industrie du numérique consiste à offrir une infinité de « solutions » à l’égard de tous les moments du quotidien. Nous assistons actuellement à une « servicisation » généralisée de la vie ».

Le pouvoir, c’est l’opacité. Et quand des entreprises et des gouvernements savent tout de moi alors que je ne sais rien d’eux, convenons que cette asymétrie est plutôt inquiétante. La menace totalitaire est bien réelle.

GIANNI VATTIMO
Pour le philosophe italien Gianni Vattimo, « la technique n’est pas la question la plus importante […]. Le problème, ce sont ceux qui l’utilisent et la produisent. Le fait central, c’est que la technique se développe dans un système social basé sur la domination ».

Voilà bien un problème créé par cette révolution numérique, problème qui ne se résoudra pas par davantage de technique, mais un contrôle démocratique de ses merveilleux usages. Mais est-ce encore possible ?