lundi 19 septembre 2016

À BRUXELLES, LES DESSINATRICES CONJUGUENT LES IDENTITÉS AU PLURIEL

Vendredi, on la rencontre en plein atelier, alors que Diana Ejaita explique les ficelles de sa pratique à une illustratrice originaire d’Amsterdam. Son travail consiste en la combinaison et l’impression sur textile et papier de motifs d’inspiration Nsibidi (des symboles utilisés dans certaines parties du Nigéria). «En tant que métisse, je m’intéresse à des questions autour de l’identité de race et de genre», explique cette artiste née en Italie, près de Milan, qui a aussi des racines jamaïcaines et croates. «Je suis tombée amoureuse de la symbolique de ces signes, qui étaient utilisés dans des rituels religieux mais seulement par les hommes. Le fait que les femmes n’aient pas le droit d’utiliser ce très ancien moyen de communication m’intéressait». Son «élève» du jour, Victoria Catalina, elle-même exposée au Wicaf, semble beaucoup s’amuser. Elle dessine plusieurs motifs, les découpe, les peint, les tamponne sur du papier de soie. Un travail manuel, répétitif et minutieux, où les textures changent à mesure des aplats, «sans aucune intervention numérique», précise Diana Ejaita.

Remettre en question les dominations culturelles et raciales

ILLUSTRATION NUMÉRIQUE
VICTORIA CATALINA
Les productions de Victoria Catalina sont tout autres, influencées par la culture pop et l’esthétique «girly» à laquelle elle mêle parfois des références sexuelles, comme sur sa série de quatre bouches qu’on devine peu farouches. Mais les deux femmes se rejoignent sur un point : leur sentiment que l’identité est forcément une notion plurielle. Elle-même est née au Chili et a grandi en Suède avant de s’installer aux Pays-Bas, où elle s’est fascinée pour l’ancienne reine, à qui elle a consacré une courte BD, Bea et moi. «En ayant grandi en Suède en tant qu’immigrante, on me demandera toujours d’où je viens et on s’étonnera toujours que je parle bien le suédois. Je ne suis pas 100% chilienne ou suédoise, je me sens bien plus moi-même comme un mixe de toutes ces histoires», explique-t-elle. «De nombreuses femmes lisent et produisent des bandes-dessinées, mais dans le secteur [des auteurs] établis, on ne les voit pas», reprend-t-elle, avant de préciser : «mais c’est surtout l’intersectionnalité [l’idée qu’il existe un point de rencontre entre plusieurs discriminations subies par un même individu, ndlr] qui m’intéresse. Ce ne sont pas seulement les femmes cisgenres [qui se reconnaissent dans le genre qui leur a été assigné à la naissance, ndlr] blanches et pas handicapées qui méritent qu’on se batte pour leurs droits.»

Car si ce festival veut rendre plus visibles les femmes et la nouvelle génération dans le monde de l’illustration et de la bande-dessinée, il cherche aussi à remettre en question les dominations culturelles et raciales, autant que genrées ou sexuelles. «J’en ai marre de n’entendre parler que de "culture blanche"!» confie l’organisatrice de l’événement, Emmanouela Charatsi, par ailleurs vidéaste (1) et actrice. Elle a donc veillé à ce que les artistes aient des origines variées, et que leurs travaux traitent de thèmes divers – c’est réussi. Sur les murs de la petite galerie, située en face du Centre belge de la bande-dessinée, se côtoient dessins aux couleurs vives, portraits de femmes, planches de BD – on retiendra surtout celles de Raphaela Buder, qui propose un voyage entre la Turquie et l’Allemagne, et dont on attend avec impatience qu’elle soit éditée en français – parfois comiques – comme cette série de trois tableaux racontant la genèse du Père Noël, ultra-efficace et drôle, de la Monégasque Chatak Chatak – ou éducatives.

«Il faut agir comme un homme»

Martina Schradi, ancienne psychologue reconvertie dans la BD, est venue d’une petite ville du sud de l’Allemagne présenter sa série «Oh, I see !», qui rassemble en images et en bulles les témoignages de personnes LGBTI (lesbiennes, gay, bi, transgenres et intersexuées) sur leur expérience des discriminations. «Je voulais faire quelque chose de joli et de très simple, que des élèves puissent comprendre. La BD peut être un moyen d’augmenter la visibilité et de communiquer», explique celle qui intervient régulièrement dans des établissements scolaires sur le sujet. Le ministère allemand des Familles a d’ailleurs contribué à financer son projet de bande-dessinée.

Non loin des dessins de Martina Schradi sont affichées les vignettes en noir et blanc d’Anna Grossmann, venue de Vienne (Autriche). Viper Girl, son personnage, rappelle Calvin & Hobbes – l’une de ses inspirations – et est une mini-héroïne féministe. Son dentiste lui fait une remarque sexiste ? Hop, elle le mord. «Les temps sont meilleurs pour les femmes dans la bande-dessinée», estime Anna Grossmann, qui est aussi professeur d’art. «Il y a autant de femmes artistes bonnes que d’hommes artistes bons. Les lecteurs ne le savent peut-être pas encore mais les femmes doivent réussir à se dire qu’elles sont assez bonnes pour se lancer. Il faut agir comme un homme, qui ne se demandera jamais s’il est assez bon», sourit-elle. Chiche.

Women’s International Comic Art Festival (Wicaf), du 8 au 11 septembre 2016, Art Base, 29 rue des Sables, 1000 Bruxelles, Belgique. Entrée libre à partir de midi, 5 euros après 18 heures (sauf le dimanche, 5 euros à partir de 15 heures).

(1) Une précédente version de cet article mentionnait le mot «photographe» au lieu de «vidéaste».


Kim Hullot-Guiot envoyée spéciale à Bruxelles (Belgique)