lundi 12 septembre 2016

CHILI 1973, L’AUTRE 11 SEPTEMBRE


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SEPTEMBRE 1973, STADE NATIONAL DE SANTIAGO DU CHILI,

DU CINÉASTE FRANÇAIS GÉRARD PONTHIEU.

Santiago, 11 septembre 1973. C’est sous le bruit des armes et des bottes que la ville se réveille. Aidé par les services américains, le Général Augusto Pinochet envoie ses troupes prendre d’assaut la Moneda. Le Chili bascule dans l’horreur.
Écrit par Nicolas Cougot



11 septembre : le jour où tout bascule 

LE STADE NATIONAL. «LIEU DE MÉMOIRE»
LORS DE LA COMMÉMORATION DU 

11 SEPTEMBRE 1973
PHOTOS AGENCE ATON DU 11 09 2016
24 octobre 1970, malgré les pressions extérieures (notamment américaines), c’est la surprise : Salvador Allende, arrivé en tête aux élections présidentielles chiliennes, devient officiellement président après le vote d’un parlement pourtant à majorité démocrate-chrétienne et conservatrice.
Il devient le premier président élu démocratiquement sur un programme socialiste. 3 ans plus tard, en pleine instabilité provoquée notamment par une forte crise économique, alimentée notamment par les USA, Allende va tomber.

La première tentative se produit le vendredi 29 juin 1973. A 8h55, une partie des forces armées dirigées par le Lieutenant-Colonel Roberto Souper, qui avait appris qu’il serait arrêté pour conspiration, envahit Santiago avec 6 tanks et une dizaine d’autres véhicules armés et attaque le palais présidentiel, La Moneda, et le Ministère de la Défense. Cette première tentative est stoppée grâce au loyalisme du General Prats et de son second, le Général Augusto Pinochet. Mais le Tancazo n’est finalement qu’un prélude du prochain, celui de septembre.

Le 11 septembre 1973, commandée par Augusto Pinochet, l’armée chilienne bombarde La Moneda. Allende prononce son dernier discours et se suicide. Les premières semaines sont celles de la chasse aux opposants. L’Estadio Nacional devient un camp de concentration à ciel ouvert où la torture et les assassinats se répètent de jours en jours (lire L'autre histoire de l'Estadio Nacional). La dictature s’installe au pouvoir. Elle y restera près de 17 ans, touchant et divisant la société chilienne et ainsi, tout naturellement son football.

Unión Española : la joie et l’horreur

Car si Pinochet n’est pas un grand amateur de football, il sait à quel point le football peut servir sa cause, s’en servant parfois à des fins de stratégie militaire, comme lors des opérations s'espionnage au Pérou en 1977, parfois d’opium du peuple, permettant de noyer le bruit des tortures sous les cris de joies des hinchas, parfois d’aller chercher quelques soutiens lors du plébiscite de 1988, nous allons y revenir. Dès les premières semaines de la dictature, le Chili se retrouve coupé en deux, divisé en son sein, ne sachant plus véritablement que faire. Ses stades de football en subissent les conséquences, payant la difficulté qu’est de vouloir encourager, vivre, rire, dans un pays assommé et terrorisé par la répression. Les tribunes vont alors se vider, que ce soit celles du Nacional, devenues symbole de l’ineffable horreur, dans lequel ils seront si nombreux à ne plus jamais vouloir pénétrer de nouveau, ou celles des autres stades du pays, l’ombre noire de la mort ayant touché toutes les familles et ayant effacé l’envie de rire.



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Pourtant, alors que le pays chavire dans l’horreur d’une répression sans limite, Unión Española va connaître la plus belle ère de son histoire. Sans doute indirectement favorisé par les mesures économiques qui touchent surtout les grands du pays, le club champion en 1973 est déjà le grand rival de Colo Colo face à qui il décroche son ticket pour la Libertadores 1975 au terme d’une Liguilla des plus serrées. Cette campagne 1975 va entrer dans l’histoire, les Hispanos atteignant une finale, au cours de laquelle ils tomberont face à Independiente au terme d’un match de barrage après s’être fait volés le match retour. Vainqueur 1-0 en finale aller, Unión Española tient le match nul au match retour. Leopoldo Vallejos, gardien des Hispanos témoigne « ils ont ensuite agressé l’arbitre qui a décidé de stopper la rencontre. A ce moment, nous étions alors champions. Mais finalement, le match a repris, l’arbitre leur a offert un penalty que je n’ai pu arrêter. Nous avons ensuite commis des erreurs. Avec un autre arbitre, nous aurions gagné ce match. » Des propos que Luis Urrutia O’Nell, que nous avions rencontré à Santiago (lire Luis Urrutia O’Nell : « Colo Colo est l’équipe qui a retardé le coup d’Etat de Pinochet »), confirme : « Lors du premier match, l’Unión s’imposa 1-0 à Santiago, lors du deuxième alors que les deux équipes sont à 1-1 à la pause, l’arbitre est agressé (rupture de la pommette gauche) et suspend la fin de la rencontre ce qui faisait d’Unión Española le vainqueur. Mais il fut ensuite menacé, armes à la main, pour reprendre le match. Independiente s’imposa finalement 3-1 avec un pénalty imaginaire et l’expulsion de Mario Soto, le meilleur défenseur d’Unión. »



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Qu’importe le scandale, cette campagne des Hispanos réconcilie le Chili et son football, les stades se remplissent de nouveau, malgré les soucis financiers, malgré l’ambivalence des sentiments. Dans son livre « Angustiosa Celebración », Felipe Risco Cataldo raconte celle-ci à travers son héros principal, Fabián Lecaros, supporter de l’Unión Española, qui vit la joie de l’époque dorée de son club, uni avec les autres hinchas du club, mais soutient plus qu’activement le régime, étant membre et bourreau dans les centres de torture au sein desquels il croisera un autre supporter hispanos qu’il essaiera alors de sauver. Ce dilemme permanent, ce basculement systématique entre joie et horreur, seront l’histoire de la vie des supporters de clubs durant toute l’époque de la dictature.

Cette ambivalence touche aussi les joueurs comme par exemple Leonardo Véliz. Ancien de l’époque dorée de Colo Colo, tout comme notamment le buteur en finale aller, Sergio Ahumada, Véliz est un sympathisant d’Allende et, en plus d’être un des joueurs les plus célèbres du pays, a été impliqué dans plusieurs projets du gouvernement qui tombe ce 11 septembre 1973. Son témoignage dans la revue The Blizzard, décrit la terreur dans laquelle il vivra tout au long de la dictature, celle de la paranoïa permanente, la peur d’être arrêté. Il raconte ainsi ce terrible Chili – URSS de 1973 joué dans l’Estadio Nacional où était passé son oncle, où était passé un ancien joueur, Hugo Lepe, sauvé de la mort par le capitaine de la sélection, Chamaco Valdés. Acteur de ce match, il sera aussi l’un des acteurs de cette formidable campagne des Hispanos en 1975, une équipe alors dirigée par Luis Santibáñez, campagne qui ramène la joie au milieu de l’horreur. Il illustre la schizophrénie qui habite alors le football et ses footballeurs, l’impossibilité de définir deux camps dans un pays alors pourtant officiellement totalement divisé.

Colo Colo : de la résistance à l’outil de propagande



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UNE SACRÉE MOUSTACHE, QUAND MÊME
Mais s’il est un club et un homme qui vont aussi symboliser l’ambivalence des relations entre Pinochet et le peuple chilien (et vice-versa), c’est bien Colo Colo et Carlos Caszely. Caszely reste l’un des plus grands joueurs que le football chilien a jamais enfantés. Formidable buteur, génie, créateur, il était l’âme du Cacique des années 70, l’une des vedettes de la sélection durant cette décennie. Il reste aussi un symbole, celui du Colo Colo résistant, restant célèbre pour avoir été celui qui a refusé de serrer la main de Pinochet. « J’avais peur, mais c’est que je me devais de faire » racontera-t-il plus tard. Il en paiera le prix fort après que sa mère a été enlevée et torturée par la Junte. Mais jamais il ne se soumettra à la dictature, il interviendra notamment lors du plébiscite en 1988 aux côtés de sa mère pour pousser les gens à voter contre Pinochet, même si il contribuera indirectement à en « faire son jeu » en portant haut l’image de celle-ci via la sélection (il est présent lors de ce fameux Chili – URSS) ou en défendant les couleurs d’un Colo Colo totalement schizophrène.

Car la relation entre Colo Colo et Pinochet est probablement la plus ambigüe de toutes. Avant le coup d’Etat, le Popular est la meilleure équipe au pays. Dirigé par Luis Alamos, Colo Colo est l’équipe d’Allende. Luis Urrutia O’Nell témoigne, « cette équipe était vraiment liée à la politique car Salvador Allende, qui était très populaire, soutenait Colo Colo et plusieurs des joueurs Albos sympathisaient avec ses idéaux en commençant par l’entraineur qui était un professeur, Luis Álamos – celui qui créa le Ballet Azul d’ailleurs -, Caszely aussi qui prenait part à des travaux volontaires du Parti communiste, Guillermo Paéz ou Osorio également. Les joueurs vivent généralement dans leur bulle et ne se prononcent pas sur la politique mais dans ce groupe plusieurs joueurs soutenaient Allende. Quand Colo Colo gagnait, la multitude hissait des bouts de papier en flamme telles des flambeaux pour fêter les triomphes ce qui a poussé les conseillers américains à attendre. On peut se rendre compte que tant que Colo Colo gagne il ne se passe rien » et montre dans son livre « Colo Colo 1973. El equipo que retrasó el golpe » que ses succès d’alors retardent le coup d’Etat. C’est une fois la Junte au pouvoir que l’ambiguïté va naître. Car si Colo Colo, comme les autres grands privés de mécènes, subit de plein fouet les premières décisions de la dictature et sombre économiquement, rapidement une étrange relation se crée entre les deux. C’est la Junte qui agit dès 1976 dans la gouvernance du club et va y placer Luis Alberto Simián à sa tête et injecter de l’argent lui venir en aide à partir de 1978, ramenant les succès dès l’année suivante, après sept années d’attente. C’est aussi la Junte qui va tenter de surfer sur la popularité de Colo Colo pour sauver sa tête lors du plébiscite 10 ans plus tard, laissant courir à tout jamais l’idée que le Monumental est l’œuvre d’un tyran que le club, symbole du soutien à Allende 20 ans auparavant avait alors nommé président d’honneur, passant ainsi de club résistant à leurre puis à outil de propagande d’une Junte alors en perte de vitesse.

Les exemples cités ici restent les plus illustres cas pour décrire à quel point la puissance d’une dictature réside dans sa capacité à rendre floues les lignes séparant deux camps, à faire que rien n’est jamais figé. Mais nombreux sont les autres exemples existants dans le paysage chilien. On peut ainsi citer le cas de l’Universidad de Chile qui d’un côté va subir de plein fouet les nouvelles règles salariales imposées aux universités du pays et se retrouver incapable de trouver d’autres moyens pour survivre financièrement, n’ayant pas de mécènes comme peut en avoir par exemple la Católica, mais d’un autre, vivre en étroite relation avec le pouvoir notamment via ses présidents Rolando Molina et Ambrosio Rodríguez. Ce dernier se verra par exemple offrir un poste de Procureur Général de la République par Pinochet et fera signer Luis Santibañez, le coach à la tête d’Unión Española en 1975, dans son bureau à la Moneda, avant que le club offre aux militaires son terrain de l’Avenue Kennedy à Santiago alors qu’il devait être l’emplacement du futur stade de la U (qui ne verra jamais le jour).

Nombreux sont les « petits » clubs à avoir bénéficié indirectement de la dictature pour inscrire leur nom au palmarès du football chlien (Cobreloa décroche par exemple ses cinq premiers titres dans les années 80). Durant les 17 années de la dictature, à l’image de toute la société chilienne, l’ensemble de son football a été impacté, a vécu systématiquement entre deux camps aux frontières indéfinies, celle du bien et du mal. Et en a été durablement modifié.