mercredi 23 novembre 2016

AU BISTROT DES AMOURS MANQUÉES

THÉÂTRE DE LA 

PARFUMERIE À GENÈVE
Le Théâtre Spirale crée à Genève la pièce Amores de cantina du Chilien Juan Radrigán, opposant au régime de Pinochet. À découvrir dès mardi soir à la Parfumerie.

PHOTO THÉÂTRE SPIRALE
La création d’une pièce de Juan Radrigán en français ne va pas de soi. Célèbre au Chili, ses pièces de théâtre ne sont pas souvent montées en Europe. Décédé le 16 octobre dernier, il a eu droit à un deuil officiel, après avoir été l’un des acteurs importants de la résistance culturelle contre Pinochet. Son œuvre, une quarantaine de pièces dont une grosse quinzaine écrites et réalisées sous la dictature (1973-1990), est toute entière tournée vers la vie des exclus de la politique ultralibérale menée sous le régime militaire. Un régime dérégulateur, qui privatise les domaines les plus élémentaires de la vie sociale, et hante encore le Chili à bientôt trente ans du retour à la démocratie.

Les pièces de Radrigán ont-elles encore quelque chose à dire au public européen? Affirmatif!, nous répond Michele Millner, qui met en scène dès ce soir sa pièce Amores de cantina au Théâtre de la Parfumerie, à Genève. «Nous sommes nombreux à connaître cette sensation à la fois mélancolique, colérique et désillusionnée d’un ailleurs ou d’un passé à la fois merveilleux et terrible. Amores de cantina est une pièce désespérée, un cri du cœur, qui parle du Chili mais aussi de notre monde, où les riches ont gagné et les pauvres ont perdu.»

À Genève en 1988

Pendant le régime militaire, la compagnie de Juan Radrigán, le Teatro El Telón, jouait ses pièces dans les quartiers populaires, mais avait surtout réussi à les présenter dans les salles du circuit du théâtre indépendant – entendez, non institutionnel, et surtout politiquement «indépendant» du régime –, ce qui avait permis à ce dramaturge, qui avait d’abord été syndicaliste, d’être admis dans le cercle réduit du théâtre chilien. La sympathie que l’opposition à Pinochet inspirait à l’intelligentsia européenne a aussi donné l’occasion à Radrigán et ses comédiens de partir plusieurs fois en tournée à l’étranger, notamment au Festival de Nancy.

En 1986, à la suite d’un attentat dont Pinochet sort indemne, le régime chilien déclinant déchaîne une nouvelle vague d’actes répressifs et de terreur, ce qui oblige nombre d’artistes menacés de mort, dont Radrigán et sa compagnie, à quitter temporairement le pays.

C’est dans ce contexte de tournée forcée que El Telón crée la pièce La Contienda humana (la dispute humaine) à Genève en février 1988, sans aucune publicité, en présence de quelques exilés. Quelques-uns se souviennent vaguement d’une salle de paroisse du bas du quartier de la Servette. Sergio Medina, le rédacteur du Correo del Sur, un bulletin communautaire de l’époque, y avait vu une parabole de l’écrivain accablé de remords de n’avoir pas su défendre ses personnages des forces de la réalité. Une pièce noire, d’où ressortent cependant quelques tallas, des traits d’humour dont les Chiliens sont friands. Si la mélancolie et le pessimisme collent à la peau de Radrigán, Miguel Angel Cienfuegos, qui l’avait accueilli dans son Teatro Paravento de Locarno, se souvient que Radrigán était plus porté pour la blague et le bon mot que ses pièces ne le laissaient imaginer.

Le style de Radrigán, qui s’est longtemps attaché à la manière de mal parler le bon espagnol davantage qu’à valoriser l’inventivité langagière de la vie quotidienne, apparaît à la lecture comme une transcription expérimentale de l’oralité des bas-fonds, ce qui, d’une part, n’a pas facilité la traduction de la majorité de ses pièces et, d’autre part, souligne à gros traits la marginalité de ses personnages.

Tournures en «spanglish»

Amores de Cantina, pièce peuplée d’hommes et de femmes hantés par les mauvais souvenirs et les amours irrésolus, appartient à la dernière génération de ses pièces. Elle est ponctuée de chansons et est écrite en décimas, un genre poétique en vers aussi ancien que complexe. Les personnages sont, cette fois, encadrés dans une forme qui les rattache à une tradition littéraire et virtuose qui les rehausse en dignité, dans des dialogues à la «fois totalement désillusionnés et traversés d’espièglerie et d’euphorie», nous dit Michele Millner.

«Nous avons eu à cœur de rendre la pièce accessible aux francophones, mais aussi de tenir compte que Genève est un territoire où les langues cohabitent et se reforment. Nous jouerons en espagnol, en intégrant les surtitres à la scénographie et des tournures en spanglish, franglais, et fragnol, ces mots et expressions qui font cette langue des sans-langue, que parlent les exilés, les binationaux, les apatrides.»


Théâtre de la Parfumerie, Genève, du 22 novembre au 11 décembre, www.theatrespirale.com