jeudi 26 janvier 2017

CHILI : UN PROJET DE DÉPÉNALISATION PARTIELLE DE L’AVORTEMENT EXAMINÉ AU SÉNAT


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LA PRÉSIDENTE DU CHILI MICHELLE BACHELET LORS
D’UN DISCOURS AU SÉNAT, EN AOÛT 2015, À MEXICO.
PHOTO ALFREDO ESTRELLA 


Un projet de loi dépénalisant l’IVG, jusqu’à présent prohibée quelles que soient les circonstances, a été validé par un premier vote, qui devra être confirmé.  
DES ACTIVISTES PRO-AVORTEMENT
MANIFESTENT DEVANT LE PALAIS
PRÉSIDENTIEL À SANTIAGO,
LE 11 NOVEMBRE 2014.
PHOTO MARTIN BERNETTI
Le 13 juillet 2010, Andrea Quiroga a appris qu’elle était enceinte. Son mari et elle se sont réjouis d’avoir un deuxième enfant. Mais à la onzième semaine de sa grossesse, les médecins lui ont annoncé que le fœtus souffrait de graves malformations et qu’il allait mourir. « Ne vous inquiétez pas, lui ont-ils dit, cela ne sera pas long, il mourra dans votre ventre avant le quatrième mois. »  
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UNE MANIFESTANTE AVEC UN BANDEAU SUR LA BOUCHE LORS DE LA MARCHE POUR LA LÉGALISATION DE L’AVORTEMENT À SANTIAGO, CAPITALE DU CHILI, LE 6 MARS 2015. 

PHOTO CAMILLE RUSSO

L’avortement thérapeutique n’était pas une option : au Chili, comme dans six autres Etats – Haïti, Malte, le Nicaragua, la République dominicaine, le Salvador et la cité du Vatican –, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est prohibée quelles que soient les circonstances. Les peines vont de trois à cinq ans de prison.

Mais le fœtus d’Andrea n’est pas mort, la grossesse a suivi son cours. Et à la vingt-sixième semaine, le 13 janvier 2011, la « guagua », comme on appelle les bébés au Chili, est née, sans vie. Elle pesait 520 grammes. « On m’a soumise à une torture permanente », se souvient, révoltée, Andrea, qui a aujourd’hui 41 ans.

Menace de la droite

Un projet de loi dépénalisant l’IVG dans trois cas – quand le fœtus n’a aucune chance de survie hors de l’utérus, quand la vie de la femme enceinte est en danger et en cas de viol – a été approuvé par les députés chiliens le 17 mars 2016, après un an de débats. Mercredi 25 janvier, il a été validé au Sénat par un premier vote à 15 voix contre 10, qui devra être confirmé par un second vote. L’Union démocrate indépendante (droite) a d’ores et déjà annoncé qu’elle présenterait un recours devant le Tribunal constitutionnel si la loi passait.

En l’absence de chiffres officiels, on estime que quelque 120 000 avortements sont pratiqués tous les ans au Chili, dans la clandestinité. Après avoir pris connaissance des nombreux cas de mineures, enceintes à la suite d’un viol – 75 % des abus sexuels commis au Chili concernent des mineures, selon la police – le plus souvent par des membres de leur famille, les Nations unies ont demandé au Chili de dépénaliser l’avortement en cas de viol et d’inceste.

Dans un pays très conservateur, le principal obstacle est l’Eglise catholique, qui jouit pourtant d’une image favorable pour son rôle en faveur des droits de l’homme pendant la dictature militaire. À ses côtés, les diverses associations qui condamnent l’IVG et le considèrent comme un crime sont très actives.

Claudia Dides, présidente de Miles, une ONG qui défend les droits sexuels et reproductifs, note que « les mentalités évoluent ». Un sondage récent indique que 71 % des Chiliens sont favorables à l’IVG dans les cas mentionnés par le projet de loi. Seulement 15 % sont favorables à une libéralisation complète de l’IVG sur simple demande de la femme enceinte.

C’est pour cette liberté que se battent des mouvements plus radicaux comme le Collectif féministe autonome, dont l’une des responsables, Soledad Acevedo, défend « le droit de choisir et l’avortement légal pour toutes les femmes ». Elle souligne que « les trois cas considérés par le projet de loi ne concernent que 3 % des femmes qui avortent ». « C’est insuffisant », dit-elle, critiquant, en outre, un projet qui n’autorise l’IVG « que jusqu’à douze semaines de grossesse pour les mineures ». « Le taux de grossesses chez les adolescentes est l’un des plus élevés d’Amérique latine, et 83 % de ces jeunes filles enceintes ont été victimes d’un viol », précise Mme Acevedo.

Elle dénonce « l’hypocrisie d’une société » où les femmes sont également victimes des inégalités sociales. Celles qui en ont les moyens partent avorter à l’étranger ou sont accueillies dans des cliniques privées chiliennes, où des IVG sont pratiquées, en toute sécurité, et présentées comme des appendicites. Cela coûte quelque 5 000 dollars (4 700 euros). Les plus pauvres doivent se débrouiller autrement, s’exposant à tous les dangers qu’implique la clandestinité d’une telle pratique, menant parfois à la mort de la femme.

Cheval de bataille de Michelle Bachelet

« La linea del aborto » (« le numéro de l’avortement») réunit les femmes bénévoles qui expliquent, par téléphone, le protocole à suivre pour avorter clandestinement avec des comprimés de misoprostol. Ce médicament est utilisé pour soigner les ulcères d’estomac, mais, à une dose spécifique, il provoque une fausse couche au cours des douze premières semaines. Sa vente est interdite au Chili depuis 2009. « Nous recevons entre 10 et 15 appels par jour », révèle, à Santiago, l’une de ces bénévoles qui souhaite garder l’anonymat. « Ce que nous faisons, revendique-t-elle, est à des années-lumière de ce que font les politiciens. Nous avons sauvé des vies tandis qu’eux en sont encore à décider si l’avortement va ou non faire l’objet d’un débat. »

Paradoxalement, l’avortement thérapeutique a existé au Chili, jusqu’en 1989, dans les cas de malformation grave du fœtus et de danger pour la vie de la femme enceinte. Il a été interdit à la fin de la dictature militaire (1973-1990) par le général Augusto Pinochet. La dépénalisation de l’IVG est désormais un des grands combats de la présidente socialiste Michelle Bachelet (2006-2010 et depuis 2014), pédiatre de formation et ancienne ministre de la santé (2000-2002).