vendredi 13 septembre 2019

REPORTAGE.À SANTIAGO, LA FIN DES CINÉMAS PORNOS


 [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
PHOTO THE CLINIC
Ouverts depuis plus de soixante-cinq ans, les deux derniers cinémas pornos du centre de la capitale chilienne ont fermé leurs portes avant l’été. Dans un pays très conservateur, ils étaient des lieux de rencontre prisés des homosexuels.
Courrier international
2014. EN ATTENDANT LA PROCHAINE
 SÉANCE AU NILO.
PHOTO ANDRES MARTINOLI
Il est 16 heures ce vendredi quand les 34 spectateurs du Nilo et du Mayo sortent des deux salles de cinéma. La plupart de ces hommes, un peu perdus, ajustent leur pantalon et resserrent leur ceinture en jetant autour d’eux un regard vide. Seuls employés présents à cette heure, deux ouvreurs, pelle et balai en main, répètent inlassablement la même réponse : “C’est fini, on ferme !

Ces habitués, âgés de 30 à 80 ans à vue de nez mais principalement d’âge mûr, avaient coutume de venir dans ces salles obscures chercher un peu de plaisir, la compagnie d’un corps, voire son contact. Dans cet inframonde du centre historique de Santiago, la capitale chilienne, tout était permis. À en croire les clients eux-mêmes, la majorité de ces spectateurs prenant place devant Cara de niña, culo de experta [“Visage d’enfant, cul d’experte”], Camarera lujuriosa [“Serveuse asservie”], Chantaje femenino [“Chantage au féminin”] ou Chicas hambrientas se lo comen todo [“Les filles affamées avalent”] étaient des homosexuels. Seuls 5 % étaient des hommes hétéros cherchant à avoir un rapport sexuel, moyennant finance si besoin.

La fin d’une époque


Personne ne s’intéresse visiblement à l’intrigue du film, et personne ne trouve rien à redire au fait que la programmation se cantonne à une pornographie hétérosexuelle. L’odeur de tabac, les bruits de masturbation et les effluves corporels ne dérangent pas grand monde non plus. On flirte ici avec les limites de la légalité : fumer et boire quelques bières, c’est normal. Enfin, ça l’était. Car c’est terminé [la dernière séance a eu lieu le 31 mai dernier].

Le cinéma est arrivé au Chili en 1896 au Teatro Unión Central de Santiago, soit un an après la toute première projection de l’histoire, en France. Dans les années 1940 déjà, on estime que le pays comptait près de 250 salles. Les cinémas El Nilo et El Mayo [situés côte à côte et appartenant au même propriétaire], eux, sont nés en 1952, et ont commencé par la diffusion de films familiaux et pour enfants avant de passer au cinéma érotique, puis au X. “J’avais 9 ans quand mon père a signé le premier contrat de location du cinéma. Jusque-là, ce n’était pas des salles pornos, les cinés étaient connus pour passer des films de karaté, des Bruce Lee”, raconte F. G., qui a été le dernier locataire.

Au pied des escaliers, après une enseigne annonçant des “programas muy especiales” [“programmes très spéciaux”] et réservés aux adultes, le Nilo se trouve à gauche, le Mayo à droite. Des salles de grande capacité, à laquelle descendaient jadis jusqu’à 800 spectateurs, sur des marches amorties par une luxueuse moquette. Ces dernières années, les deux salles avaient réduit leurs moyens techniques au strict minimum : un lecteur DVD relié à un vidéoprojecteur et une sono. Plus une trace des vieilles bobines, et les vieux projecteurs semblent des trésors parmi un tas de vieilles boîtes de CD et de jaquettes imprimées à bas coût. Des vêtements et des chaussures abandonnés jonchent le sol, des peluches prennent la poussière sur des empilements de disques, des sacs plastique traînent avec des cannettes de bière et des restes d’on ne sait quand. Plusieurs affichettes de la direction invitent à respecter la propreté des lieux.

Satisfaire ses instincts


Certains des témoins interrogés pour ce reportage n’ont accepté de répondre qu’à condition de ne pas être enregistrés autrement que par des notes écrites. D’autres interlocuteurs ont demandé le couvert de l’anonymat – les clients de ces cinémas ont souvent une double vie. Les plus âgés se connaissent depuis des décennies et passent des heures à discuter, aussi, au ciné. Par crainte ou par pudeur, quelle que soit leur raison, ils préfèrent rester prudents. Ce cinéma est leur forteresse, ce fut leur Grindr, leur Tinder aux époques les plus sombres et les plus rudes de l’histoire du Chili [et notamment sous la dictature d’Augusto Pinochet, de 1973 à 1990].

Fernando, 77 ans, ancien employé de bureau à la retraite, a été durant vingt-six ans un client assidu du Nilo et du Mayo. “Ici se retrouvaient tous ceux qui cherchaient un peu de compréhension, un moyen d’apaiser leur conscience. Moi, ici, je me suis fait vingt copains parmi des jeunes. Et regarde-moi, il faut que j’atteigne presque 80 ans pour raccrocher le string ! s’amuse-t-il. Les premiers temps, j’étais prudent, incrédule, et puis je me suis détendu. Ensuite tout est devenu facile. Il y avait toujours quelqu’un qui avait besoin d’un câlin, faute d’être compris chez soi. Ou simplement parce qu’à la maison il n’y avait pas ce qu’il y avait ici, explique Fernando. Ici, on est bien, les gens sont là pour une raison simple : satisfaire leurs instincts. Ni plus ni moins !”

“Ici, cela se passe entre hommes, pour certains mariés. Du sexe brut… Il fallait essayer de faire attention. Atteindre la fin de ma vie en bonne santé, cela tient de l’exploit”, se félicite cet habitué. Juan Carlos, 82 ans, est malentendant et souffre de difficultés d’élocution ; depuis 2017, il pouvait passer des après-midi entières dans l’obscurité du Nilo.

C’est un lieu où l’on venait s’amuser et discuter. On pouvait parler en toute franchise. Je me suis fait de bons amis, se souvient-il avec une once de nostalgie. Nous avons échangé nos numéros de téléphone, et nous nous retrouvons parfois pour déjeuner ou prendre un goûter.”

Sous le joug de la censure


Selon F. G., l’ancien maître de maison de ces cinés pornos, à l’âge d’or de ces salles, les films de Bruce Lee faisaient venir plus de 3 000 spectateurs par semaine. De leur côté, les films X commandés aux États-Unis ou en Europe ont commencé à arriver à Mendoza, en Argentine, où les bobines étaient coupées ou remontées avant de passer devant le Comité de qualification cinématographique du Chili. Si la censure chilienne n’approuvait pas le film, il repartait dans son pays d’origine, et c’était des mois de travail et de l’argent perdus.

Eduardo a été un habitué trente-neuf années durant. Il a quelques kilos en trop, des joues roses et les cheveux blancs, et un sourire contagieux. Aimable avec tous les clients, il s’est offert un petit plaisir durant les dernières heures de l’établissement, celui de jouer au guichetier, et s’est amusé à raconter qu’une grande vente des fauteuils du cinéma allait avoir lieu. Eduardo est un blagueur et un bon vivant.

Nous ouvrons les rideaux et entrons ensemble dans la salle. Tandis qu’à l’écran passe une scène de sexe oral sur de la musique classique, il m’entraîne vers ce qui fut le coin préféré de ses ébats avec d’autres hommes – au dernier rang, sur le côté droit de la travée principale. Et là, d’une voix forte et fière (qui perturbe les activités érotiques en cours autour de nous), il entame un récit détaillé et humoristique de ses moments de volupté les plus acrobatiques vécus ici. Plusieurs personnes s’indignent et exigent le silence, et nous partons en riant.

Des codes d’usage calibrés


C’est Eduardo qui m’explique les codes et le langage non verbal en vigueur dans les salles X. Des pieds posés sur le fauteuil de devant signifient : n’approchez sous aucun prétexte. Jambes croisées ? Merci de garder vos distances ou d’entamer une approche en douceur. Jambes écartées : tout est permis. Si la flamme d’un briquet brûle dans l’obscurité, son propriétaire est un “allumeur” qui n’attend que d’être abordé. Mais il est une règle essentielle de la vieille école : non, c’est non. Et tout contrevenant se faisait mettre dehors sans ménagement. La majeure partie des habitués du ciné racontent cependant avoir très rarement assisté à des bagarres.

Sous la dictature, c’était très risqué. C’était mal vu mais tellement bon, l’interdit était si savoureux. La transgression est un plaisir en soi, et ça donne même envie de tout envoyer valser. Le régime était très homophobe, mais ici on osait, et c’était d’autant plus enivrant”, se souvient Eduardo.

Des signaux avaient même été instaurés pour nous. Il y avait un bouton au guichet et, s’il y avait une descente de flics, une lumière rouge s’allumait pour prévenir les clients. On avait le temps de se rhabiller et de faire comme si de rien n’était. L’équipe du cinéma nous protégeait.”

Une aide contre les tabous


La veille de la fermeture, P. a été licencié après avoir travaillé plus de 40 ans au Nilo et au Mayo, et vécu de grands moments. Entre autres nombreuses anecdotes, il se souvient de ce jour, au début des années 1990, où il s’est trompé au moment du changement de bobine et a passé une scène explicite de pénétration comme il ne s’en était jamais vu – ce qui lui a valu de longues minutes d’applaudissements et de vivats. P. se rappelle aussi cette belle femme de 39 ans, mariée à un homme très pieux et plein de tabous sexuels, venue un beau jour de 2009 demander de l’aide. P. lui a conseillé de consulter un psychologue, qui à son tour l’a renvoyée vers la salle X : l’employé a ensuite ouvert la salle au couple certains soirs de fermeture, pendant qu’il faisait le ménage. “Les films pornos ont assaini notre couple”, a confié cette femme à P. Lorsqu’elle est tombée enceinte, le couple a tenu à le remercier en lui offrant des pâtisseries et 20 000 pesos [environ 25 euros]. Depuis, ils ont eu quatre enfants et n’ont jamais cessé de fréquenter le cinéma pour assouvir leurs fantasmes.

La municipalité de Santiago aurait repris le contrat de location, avance l’ancien locataire, qui dit n’en savoir guère plus, à part des rumeurs de création d’une crèche. Selon d’autres, la mairie devrait annoncer prochainement la création d’un centre culturel dans l’ancien cinéma. Interrogés par nos soins, les services municipaux n’ont aucune annonce à faire.
Lucho Tabilo Castillo

vendredi 6 septembre 2019

BRÉSIL .BOLSONARO GLORIFIE PINOCHET ET BLESSE MICHELLE BACHELET


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

« BACHELET BASHING » 
Enervé par les critiques de Michelle Bachelet, Haut-Commissaire aux droits de l’homme à l’ONU, Jair Bolsonaro a ironisé sur le passé douloureux de la famille de l’ancienne présidente du Chili sous la dictature.
BOLSONARO TERMINATOR
PAR ALEX FALCÓ CHANG
Jair Bolsonaro a la répartie cinglante, il l’a encore  montré ces derniers jours en répondant plus que vertement aux critiques exprimées par Michelle Bachelet, Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU et ancienne présidente du Chili (jusqu’en 2018). Le président brésilien a évoqué la dictature chilienne (1973-1990) comme un sauvetage, relate Folha de São Paulo :
 «  [Mme Bachelet] oublie que son pays n’est pas Cuba grâce à ceux qui ont eu le courage de battre la gauche en 1973, et notamment, parmi ces communistes, son père (…). »
Michelle Bachelet avait déclaré à Genève, au siège de l’ONU en Europe, qu’“au Brésil, l’espace démocratique se réduit, la violence policière augmente, et les justifications [exprimées] de la dictature renforcent le sentiment d’impunité (…)” rapporte La Tercera citant la Haut-commissaire.

Une admiration compulsive pour la dictature


La famille Bachelet a été durement frappée par la dictature, rappelle La Tercera. Alberto Bachelet, général des Forces aériennes, avait été arrêté et torturé en 1973 par les putschistes de Pinochet. Il est décédé d’un infarctus en prison en 1974, à l’âge de cinquante ans. Son épouse et leur fille Michelle ont  aussi été emprisonnées et torturées en 1975 par la dictature, avant de prendre l’exil vers l’Allemagne. 

Dans une interview au magazine brésilien Época, l’écrivain et essayiste chilien et argentin Ariel Dorfman, qui a publié de nombreux écrits sur la dictature, souligne que ces attaques ciblées de Bolsonaro n’ont rien d’étonnant :
«  Bolsonaro, tout comme son héros Trump, pense qu’il faut revenir à la torture. Michelle est quelqu’un qui défend la démocratie, et Bolsonaro piétine honteusement la démocratie dès qu’il le peut. »
Pour l’éditorialiste d’O Globo Miriam Leitão“L’admiration compulsive et illimitée de Bolsonaro pour les dictatures et les régimes tyranniques, comme celui de Pinochet, est pathologique. […]. Son plaisir à blesser les personnes atteintes par les crimes des dictatures latino-américaines est malsain.

Polémique sur la réaction chilienne


Au Chili, la réaction plutôt mesurée du président Sebastián Piñera fait polémique. Dans une déclaration publique, il a déclaré qu’il ne partageait “pas du tout l’allusion faite par le président Bolsonaro au sujet de l’ancienne présidente du Chili et surtout sur un sujet aussi douloureux que la mort de son père“,  rapporte El Dinámo.

La presse chilienne souligne l’enjeu diplomatique de cette réponse : le ministre chilien des Affaires étrangères était précisément en déplacement au Brésil quand la polémique a éclaté. “Bolsonaro bouscule l’agenda de Santiago”, titre La Tercera.
« L’attaque contre Michelle Bachelet complique la tâche du gouvernement au moment du voyage du ministre au Brésil. »

Une balle dans le pied ?

De fait, l’opposition n’a pas regardé les anges passer, qualifiant la déclaration du président chilien de “tiède” et exigeant une lettre officielle de protestation du gouvernement chilien. Fille de l’ancien président Salvador Allende, la sénatrice Isabel Allende, citée par El País, a estimé que
« le Brésil ne mérite pas ce président », ajoutant que « sa perverse allusion au général Bachelet le révèle complètement. »

Malgré sa superbe, estime la page brésilienne d’El País, les propos de Jair Bolsonaro pourraient aussi coûter cher au Brésil sur le plan diplomatique, alors que le pays brigue une place au Conseil des droits de l’homme des Nations unies : “La plus grande opposition à sa campagne [à ce poste] s’appelle aujourd’hui Bolsonaro“, tant le président montre “qu’il n’est pas disposé à reconnaître que des crimes contre l’humanité ont existé dans certaines régions du monde“ et qu’il passe le message selon lequel “la violence d’État est permise“. 

Sabine Grandadam et Morgann Jezequel

dimanche 1 septembre 2019

FEMME EN FEU: «EMA» DE LARRAIN RACONTE L'HISTOIRE DE LA LIBÉRATION

  [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
AFFICHE DU FILM
VENICE, Italie (Reuters) – L'actrice de télévision chilienne Mariana Di Girolamo suit le rythme du reggaeton dans le film "Ema" de Pablo Larrain, son premier long métrage sur une femme en quête de découverte de soi alors que sa vie de famille s'effondre .
FILM ema
Situé dans la ville portuaire chilienne de Valparaiso, Di Girolamo et l'acteur mexicain Gael Garcia Bernal jouent le couple marié Ema et Gaston, danseur et chorégraphe d'une troupe de danse expérimentale.

Après que leur fils adoptif, Polo a été impliqué dans un incendie qui a blessé la soeur d’Ema, le couple rend l’enfant à son père, décision qui l’impacte lourdement sur eux-mêmes et sur leur mariage.

Un Ema regretté essaie de trouver des moyens de récupérer Polo, tout en se libérant de son mari dominateur. Les téléspectateurs voient également son côté destructeur alors qu’elle va en ville allumant le feu aux feux de circulation, aux voitures et aux terrains de jeux avec un lance-flammes.

"Un thème clé est la famille, les nouvelles familles, le nouvel ordre, les familles de notre époque qui sont différentes, les familles de même sexe ou les familles multi-parentales", a déclaré Di Girolamo à Reuters dans une interview.

«Cela reflète ce qui se passe aujourd'hui. En tant qu'élément symbolique, le feu est important dans le film. En tant qu'élément de destruction et de création, il reflète également l'identité d'Ema.

Garcia Bernal, connu pour «The Motorcycle Diaries» et «Mozart in the Jungle», a déclaré que le film abordait également «la crise de la masculinité».

«Le nouveau type de voies menant à une éducation beaucoup plus responsable des enfants… C’est une façon expérimentale de le faire. Je pense que cela reflète beaucoup (sur le) signe de (nos) temps », a-t-il déclaré.

Le film est l’un des 21 films en lice pour le prix du Lion d’Or au Festival du Film de Venise, qui se déroule jusqu’au 7 septembre.

«Je suis un peu nerveux et très reconnaissant et en attente, je veux profiter de chaque instant», a déclaré Di Girolamo.

«C’est aussi ma première fois dans un rôle principal dans un film. Je viens du monde des séries télévisées et des feuilletons au Chili. J'ai eu quelques rôles plus petits dans les films. Donc, cela ressemble à mon grand début, ce qui est un peu étrange. "

Le film est la première de Larrain, née à Santiago, depuis 2016 et intitulée "Jackie", à propos de Jacqueline Kennedy après l'assassinat de son mari.

Lors d'une conférence de presse, il a décrit Ema comme «une sœur, une amie, une fille, une mère, un amant, une femme et une danseuse. Elle est le soleil et tout le monde circule autour du soleil … et si vous vous approchez trop près, vous risquez de vous brûler. "

Larrain a également déclaré qu'il souhaitait mettre en lumière les échecs d'adoption.

«La réalité des adoptions ratées est très grande et c’est un traumatisme et un drame que nous voulions aborder comme le montre le film», a-t-il déclaré.

Reportage de Hanna Rantala; Reportage additionnel de Marie-Louise Gumuchian; Écrit par Marie-Louise Gumuchian; Édité par Edmund Blair