mercredi 27 février 2019

«DOMINIQUE DE VILLEPIN: "LE PARI DE DONALD TRUMP, SUIVI PAR LES EUROPÉENS»


«DOMINIQUE DE VILLEPIN: "LE PARI DE 
DONALD TRUMP, SUIVI PAR LES EUROPÉENS» 
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TRUMP BALAYE LES PELLICULES SUR LE COSTUME DE MACRON


«TRUMP BALAYE LES PELLICULES SUR 
LE COSTUME DE MACRON» 
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mardi 26 février 2019

LE PRÉSIDENT ET LES PYROMANES


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VICENTE DE EMPARAM 
« Le pire n’est point arrivé tant qu’on peut dire : “Ceci est le pire. ” » Ces jours-ci, la diplomatie française fait penser à ce vers du Roi Lear. À l’issue du quinquennat de M. François Hollande, on croyait avoir atteint le fond (1) ; quelques-uns prédisaient même un sursaut d’orgueil. Après tout, dès lors que les États-Unis affichaient leur souverain mépris envers les capitales européennes et leur désir de se dégager des obligations du traité de l’Alliance atlantique, pourquoi ne pas en profiter pour quitter l’OTAN (lire « Un donjon d’un autre âge »), renoncer à la politique de sanctions contre Moscou et imaginer la coopération européenne « de l’Atlantique à l’Oural » dont rêvait le général Charles de Gaulle il y a soixante ans ? Enfin libre de la tutelle américaine — et adulte !
TRUMP ÔTE UNE PELLICULE DE LA VESTE
DE MACRON LORS DE LEUR CONFÉRENCE
COMMUNE DANS LE BUREAU OVALE.
PHOTO KEVIN LAMARQUE
En entérinant l’autoproclamation de M. Juan Guaidó comme chef de l’État vénézuélien par intérim au prétexte d’une vacance de la présidence qui n’existe que dans son imagination, Paris s’est au contraire mis une nouvelle fois à la remorque de la Maison Blanche et a donné son aval à une tentative de coup d’État. La situation au Venezuela est dramatique : inflation galopante, sous-alimentation, prévarication, sanctions, violences (2). Elle l’est aussi parce qu’une solution politique se heurte désormais au sentiment que quiconque se dresse contre le pouvoir, ou perd le pouvoir, risque d’échouer derrière des barreaux. Comment les dirigeants vénézuéliens n’auraient-ils pas à l’esprit le cas de l’ancien président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, interdit de candidature à une élection présidentielle qu’il aurait probablement remportée et condamné à vingt-cinq ans de prison ?

La décision de la France enfreint la règle qui voulait que Paris reconnaisse des États, pas des régimes. Elle conduit également M. Emmanuel Macron à encourager la politique incendiaire des États-Unis, qui, derrière le Venezuela, vise aussi Cuba et le Nicaragua. Car la proclamation de M. Guaidó a été inspirée par les pyromanes les plus dangereux de l’administration Trump, tels MM. John Bolton et Elliott Abrams (lire « Le retour du “secrétaire d’État aux sales guerres” »). Nul n’ignore au demeurant que le vice-président américain Michael Pence a informé M. Guaidó que les États-Unis le reconnaîtraient… la veille du jour où il s’est proclamé chef de l’État (3).

Le 24 janvier dernier, M. Macron a exigé « la restauration de la démocratie au Venezuela ». Quatre jours plus tard, il arrivait l’âme légère au Caire, bien décidé à vendre quelques armes supplémentaires au président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, auteur d’un coup d’État rapidement suivi par l’incarcération de soixante mille opposants politiques et par la condamnation à mort de son prédécesseur librement élu. En matière de politique étrangère qui se prétend vertueuse, le pire est-il encore à venir ?
Serge Halimi

(1) Lire Dominique de Villepin, « “La France gesticule... mais ne dit rien” », Le Monde diplomatique, décembre 2014.
(2) Lire Renaud Lambert, « Venezuela, les raisons du chaos », et Temir Porras Ponceleón, « Pour sortir de l’impasse au Venezuela », Le Monde diplomatique, respectivement décembre 2016 et novembre 2018.
(3) Cf. Jessica Donati, Vivian Salama et Ian Talley, « Trump sees Maduro move as first shot in wider battle », The Wall Street Journal, New York, 30 janvier 2019.

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3:24 • Lu par Arnaud Romain

CINÉMA. ENTRE CHILI ET ITALIE, UNE BOUSSOLE POUR QUE LES TEMPS CONCORDENT


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CINÉMA. ENTRE CHILI ET ITALIE, UNE BOUSSOLE
POUR QUE LES TEMPS CONCORDENT
Santiago, Italia Nanni Moretti Italie, 1 h 20Un documentaire plein d’intelligence conjugue images d’archives et témoignages afin de retracer le parcours vers la Botte de nombreux réfugiés après le coup d’État militaire le 11 septembre 1973.
NANNI MORETTI LORS DU TORINO FILM
FESTIVAL, LE 1ER DÉCEMBRE 2018.
PHOTO ALESSANDRO DI MARCO
Nanni Moretti se tient sur une terrasse en surplomb de la ville. Sur l’immense panorama plane une brume blanche. Santiago, Chili, de nos jours. Le réalisateur va remettre en lumière les événements qui, de 1970 à 1973, marquent l’histoire du pays et retracer d’un même mouvement les liens solidaires tissés avec l’Italie d’alors. Nanni Moretti se tiendra en retrait du langage des images d’archives et des voix de celles et ceux qu’il interroge. Ils ont vécu ces événements. Les fièvres et foudres les en ont traversés. Les cinéastes Patricio Guzman, Miguel Littin et aussi Carmen Castillo. Et puis le traducteur Rodrigo Vergara, l’ouvrier ­Daniel Munoz, le professeur Léonardo Barcelo Lizana, Victoria Saez, artisane, Marcia Scantlebury, journaliste, d’autres encore. Nanni Moretti leur pose des questions simples. Son art accompli du cinéma lui permet de dispenser à égalité lucidité et émotions. Auteur d’une douzaine de longs métrages de fiction, de nombreux courts métrages et documentaires, le fil à plomb de ses équilibres demeurera invisible. Il n’apparaîtra dans le cadre qu’à l’occasion d’un face-à-face avec l’un des deux militaires qu’il a interviewés. Condamné pour homicides et séquestration, l’homme ne manifeste aucun remord. Il justifie au contraire les atrocités commises par la dictature qui, depuis le 11 septembre 1973, a placé au pouvoir Augusto Pinochet. Au bourreau qui l’accuse de manquer d’impartialité, Nanni Moretti rétorque « je ne suis pas impartial ». Dont acte.

Une nation en marche vers un socialisme humaniste et marxiste

Au coup d’État militaire succéderont dix-sept ans d’une interminable traînée de sang. Au cours des premiers jours d’effroi, l’ambassade d’Italie laisse franchir ses murs à ceux qui y parviennent. Deux mètres à hauteur d’enjeu vital. Le pays n’accorde pas officiellement de visas en raison du possible « risque d’attraction ». Un son très actuel nous vibre à l’oreille. Quelque six cents « asilados » ont trouvé refuge dans les bâtiments bouleversés. Au sein de la restitution des souvenirs, peur et chauds brandons de la jeunesse remémorée se liguent. Plusieurs gagneront Rome depuis l’aéroport de Santiago où les accompagnent les diplomates italiens. Les larmes ne sont jamais loin.

Les séquences grises du bombardement par l’aviation du palais de la Moneda, où réside le président élu Salvador Allende, n’en finissent pas de briser nos cœurs en révolte. De ce qui a précédé et s’est ensuivi, les récits surgiront en adéquation avec la chronologie. Quel que soit le degré de familiarité du spectateur avec cette expérience unique, le sentiment de découverte s’intensifie de le parcourir, des voix singulières qui le soutiennent. Un nouvel édifice se construit, scrupuleusement documenté. D’abord « l’état amoureux » d’un pays en marche vers un socialisme humaniste, marxiste, fondé sur des élections démocratiques. Quelque chose de la joie en dépit des entraves. Elles ont émergé des dossiers classés de la CIA. Kissinger planifiait l’intervention armée, s’apprêtant à envoyer ses propres troupes. À nouveau cet effet d’écho…

La dislocation des collectifs en individus réduits au prix du marché

Au travail d’abeilles de ceux qui partout agissent, à la liesse populaire, répondent vite discrédit de la bourgeoisie et harcèlement propagandiste de la droite. Les industriels bloquent tout ce qu’ils peuvent. On manque de pain, de viande, d’essence. Quand la terreur militaire s’abat, entre meurtres et tortures, les opposants à la dictature n’ont d’autre issue que la fuite. Des pays européens offrent plus ou moins d’aide. La Suède, mais également la France et l’Italie, où partis communistes et organisations de gauche ont du poids. Nanni Moretti déplace le focus sur son pays, aux heures d’hier et de maintenant. Aux prémices du film, Matteo Salvini n’était pas encore au pouvoir. La belle histoire humaine se trouble de sombres éclats. L’accueil fait aux immigrés chiliens dépourvus de tout sauf de courage dans l’Italie des années 1970 souligne les dérives sécuritaires et xénophobes, la dislocation des collectifs en individus réduits au prix du marché. Des Chiliens qui ont pu rejoindre l’Italie furent embauchés dans les usines, dans les campagnes de « l’Émilie rouge », dans des écoles. Ils se sont composé une existence. Les parallèles filent vers l’horizon. Pour ouvrir les yeux sur le monde, c’est toujours le bon moment.
Dominique Widemann

AU CHILI, ROBINSON CRUSOÉ PROTÈGE SON ÉCOSYSTÈME UNIQUE

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L'ÎLE ROBINSON CRUSOËL, LE 29 JANVIER 2019
DANS L'ARCHIPEL CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO AFP
Dans l'océan Pacifique sud, l'archipel chilien Juan Fernandez, célèbre pour son île Robinson Crusoé, a un écosystème unique au monde. Pour assurer sa survie, la population protège l'environnement depuis déjà près d'un siècle, mais veut désormais passer à la vitesse supérieure.
La Croix avec l'AFP
PHOTO PRISE EN FÉVRIER 2016 ET DIFFUSÉE
LE 15 FÉVRIER 2019 PAR OIKONOS
MONTRANT UNE FEMELLE COLIBRI
SUR L'ÎLE ROBINSON CRUSOE DANS
L'ARCHIPEL CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO OIKONOS/AFP
Situé à 700 km des côtes chiliennes, ce territoire doit une partie de sa légende à la littérature : un marin écossais abandonné là au début du XVIIIe siècle, Alexander Selkirk, y passa quatre ans seul et inspira à Daniel Defoe (1660-1731) son célèbre roman "Robinson Crusoé".

Les deux îles principales - 50 km2 chacune - s'appellent d'ailleurs... Robinson Crusoé et Alexander Selkirk. L'archipel compte en outre un îlot, Santa Clara, et une seule localité, San Juan Bautista, fondée en 1877 par le baron suisse Alfredo Van Rodt sur Robinson Crusoé et qui compte un millier d'habitants.

En 1977, l'Unesco a classé Réserve de biosphère ces terres isolées où près de 65% des espèces végétales sont endémiques.

La protection de l'environnement y est devenue une préoccupation accrue ces dernières années. Car arbres et fleurs propres à l'archipel sont menacés par les plantes invasives et par l'introduction au fil du temps d'animaux domestiques, chiens et chats notamment.

L'ÎLE CHILIENNE DE ROBINSON CRUSOÉ 
Mais elle n'est pas nouvelle. Les habitants de Juan Fernandez ont prouvé dès 1935 leur capacité à agir efficacement pour l'environnement, en sauvant les langoustes Jasus frontalis, une espèce locale qui les nourrissait depuis un siècle, grâce à une batterie de mesures : pêche sous-marine interdite, capture uniquement à l'aide de casiers en bois, taille minimale à respecter, femelles avec des oeufs rejetées à la mer.

- Langouste durable -

"A l'époque, les captures ont baissé de 75%", se souvient Wilson Gonzalez, 75 ans, fils et petit-fils de pêcheurs.


PHOTO PRISE EN JANVIER 2017 ET DIFFUSÉE LE 15 FÉVRIER 2019 PAR
OIKONOS MONTRANT UN COUPLE DE PUFFINS À PIEDS ROSES
PRÈS DE L'ÎLE ROBINSON CRUSOE DANS L'ARCHIPEL
CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO OIKONOS/AFP/ARCHIVES
"C'est la première pêche durable d'Amérique du Sud", se félicite Daniel Gonzalez, le président du syndicat des pêcheurs de Juan Fernandez, qui a délaissé sa vie confortable de Santiago pour revenir sur sa terre natale après le tsunami de 2010 qui avait fortement touché San Juan Bautista.

Principale source de revenus de l'archipel, entre 80.000 et 100.000 langoustes sont expédiées chaque année de Juan Fernandez, essentiellement vers la Chine où elles se vendent jusqu'à 200 dollars pièce.


LE PÊCHEUR WILSON GONZALEZ MONTRE UNE
LANGOUSTE DE L'ÏLE ROBINSON CRUSOË,
LE 30 JANVIER 2019 DANS L'ARCHIPEL
CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO AFP
Avec le temps, l'otarie de Juan Fernandez (Arctocephalus philippii), une autre espèce endémique considérée comme presque éteinte il y a 40 ans, s'est elle aussi refait une santé et on compte désormais 30.000 de ces mammifères.

Forte de ces succès, la population de l'archipel, accompagnée par des ONG et l'Etat chilien, souhaite aujourd'hui aller plus loin pour préserver l'environnement.

Un Parc marin Juan Fernandez, une des aires marines protégées les plus importantes du Pacifique, a été inauguré il y a un an, empêchant toute activité humaine sur 262.000 km2, l'équivalent de 40% du territoire français.

- Puffins à pieds roses -

Des mesures ont aussi été prises pour ménager le puffin à pieds roses (Ardenna creatopus), une espèce d'oiseau menacée selon l'Union internationale de la conservation de la nature (UICN).

DES OTARIES SUR L'ÎLE ROBINSON CRUSOËL,
LE 30 JANVIER 2019, DANS L'ARCHIPEL
CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO AFP
L'archipel Juan Fernandez est l'un des seuls lieux de reproduction de cet oiseau qui migre à partir des Etats-Unis et du Canada.

L'éclairage urbain a été adapté pour ne pas le désorienter. "Les habitants ont aussi pris des mesures pour modifier les lumières dans leurs maisons. Ils prennent conscience" du problème, se félicite Pablo Manriquez, de l'ONG locale Oikonos.

Les autorités se sont par ailleurs engagées à protéger les zones de nidification de cet oiseau, des cavités souterraines à la racine des arbres, parfois très proches des habitations.

PHOTO PRISE EN FÉVRIER 2016 ET DIFFUSÉE LE
15 FÉVRIER 2019 PAR OIKONOS MONTRANT
UN COLIBRI SUR L'ÎLE ROBINSON CRUSOE,
DANS L'ARCHIPEL CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO OIKONOS/AFP
Et la ministre de l'Environnement chilienne, Carolina Schmidt, qui s'est récemment rendue sur l'île, a intégré la protection de ces zones à un Plan de sauvegarde national des espèces en danger.

Parallèlement, les autorités travaillent à la sauvegarde du colibri rouge, une espèce endémique, mais menacé par les chats et par la quasi-disparition de son arbre préféré, le "luma" (Amomyrtus luma), étouffé par des espèces invasives comme les ronces.

- Plastiques -

Photo prise en février 2016 et diffusée le 15 février 2019 par Oikonos montrant une femelle colibri sur l'île Robinson Crusoe dans l'archipel chilien Juan Fernandez
/Oikonos/AFP


PHOTO PRISE EN FÉVRIER 2016 ET DIFFUSÉE
LE 15 FÉVRIER 2019 PAR OIKONOS
MONTRANT UNE FEMELLE COLIBRI
SUR L'ÎLE ROBINSON CRUSOE DANS
L'ARCHIPEL CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO OIKONOS/AFP
Parmi les nouveaux défis de l'archipel figure la gestion des déchets, un casse-tête pour les autorités locales. Elles incinèrent 315 tonnes d'ordures par an et cette quantité pourrait augmenter avec la progressive ouverture au tourisme, même si arriver jusqu'à Juan Bautista reste compliqué.

Les avions qui assurent la liaison transportent au maximum huit personnes (avec du kérosène pour le retour en cas d'impossibilité d'atterrir) et les billets sont chers, environ 800 dollars l'aller-retour.

Alex Muñoz, le directeur Amérique latine du projet de protection des océans "Pristine Seas" lancé en 2008 par National Geographic, a signé un accord avec la ministre de l'Environnement et les autorités locales pour éradiquer le plastique à usage unique d'ici à 2020 : bouteilles et emballages seront remplacés par l'équivalent en verre, papier ou carton.

Des conteneurs de recyclage, le 30 janvier 2019 à San Juan Bautista, sur l'île Robinson Crusoël, dans l'archipel chilien Juan Fernandez/AFP


Les sacs plastique, quant à eux, sont déjà interdits
DES CONTENEURS DE RECYCLAGE,
LE 30 JANVIER 2019 À SAN JUAN BAUTISTA,
SUR L'ÎLE ROBINSON CRUSOËL,
DANS L'ARCHIPEL CHILIEN JUAN FERNANDEZ
PHOTO AFP
depuis août 2018 comme ailleurs au Chili, le premier pays d'Amérique du Sud à avoir pris une telle mesure.

Parmi les plus engagées, les femmes qui, pendant les longues absences des hommes partis en mer, gèrent l'approvisionnement de l'archipel assuré deux fois par mois par liaison maritime.

"Nous voulons être un exemple pour le monde !", s'enflamme la présidente de l'association des femmes de l'île, Inès Retamal.

"Cela fait dix ans que je travaille avec Juan Fernandez, et l'une des bonnes choses, c'est que les habitants sont très conscients de la nécessité de prendre soin de l'environnement", se réjouit Alex Munoz. "Nous avons la principale matière première : la volonté de changement".

samedi 23 février 2019

IL ÉTAIT UNE FOIS ... L'ITALIE TERRE D'ASILE

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NANNI MORETTI À L'OCCASION DE
LA SORTIE DE SON FILM
"SANTIAGO ITALIA".
PHOTO JULIEN DANIEL 


RADIO FRANCE CULTURE, L'ÉMISSION «LA GRANDE TABLE CULTURE », 
IL ÉTAIT UNE FOIS ... L'ITALIE TERRE D'ASILE
 PAR OLIVIA GESBERT DIFFUSION : JEUDI 21 FÉVRIER 2019

Nanni Moretti est l'invité de la Grande Table pour nous parler de son nouveau documentaire : « Santiago, Italia », en salles mercredi prochain. Il revient sur le rôle joué par l’ambassade italienne après le coup d’État de Pinochet pour protéger des dissidents politiques chiliens de la répression.

Après Mia madre, Palombella Rossa, Aprile, ou encore Journal Intime, Nanni Moretti réalise un documentaire : "Santiago-Italia". 

Il raconte l’immense espoir suscité par l’arrivée au pouvoir du socialiste Salvador Allende en novembre '70, ses trois années de présidence dans un pays scindé en deux, jusqu’au coup d’Etat du 11 septembre 1973 et cette situation totalement inédite, ubuesque, où une armée bombarde son propre pays, le Palais Présidentiel. Palais dont Allende ressortira mort ce jour-là… 

C’est trop demandé d’être impartial entre des bourreaux et des torturés. (…) D’un côté un gouvernement démocratiquement élu, de l’autre un coup d’Etat militaire. On ne peut pas être équidistant. (...) Ce n’est pas un match de foot que j’avais à arbitrer.

Je suis très attaché à cette expérience chilienne, parce qu’elle était originale, n’avait rien à voir avec les pays du dit socialisme réel, du bloc soviétique, de la Chine ou du Cuba de Fidel Castro. Il s’agissait d’un socialisme que l’Italie regardait avec beaucoup d’intérêt. Il y avait une sorte de symétrie sur le plan politique entre les deux pays.

Parmi les images qui m’ont marquées… Quand Allende est encore candidat en '70, à côté de lui sur l’estrade il y avait un poète, Pablo Neruda. Aujourd’hui, imaginer un homme politique avec un poète à ses côtés, c’est impossible. Peut-être une star de la télé, mais un poète… ça non !

Le film prend ensuite une tournure plus singulière. Il raconte une histoire que l'on connait moins : l’accueil dans l’enceinte de l’ambassade d’Italie à Santiago des dissidents politiques chiliens. Pourquoi l’Italie n’a-t-elle alors pas fermé son ambassade aussi vite que les autres ? 

Parfois ce sont les individus qui font la différence. Il n’y a pas eu de consignes du gouvernement italien d’accueillir les dissidents politiques chiliens dans l’enceinte de l’Ambassade : les diplomates ont décidé d’eux-mêmes d’accueillir tout le monde. Du jour au lendemain, ils ont adopté une décision, et c’était la bonne décision.

Au sein de l’ambassade, c’était une forme de micro société qui s’était ensuite créée.

L'évocation de cette période de l'histoire permet de constater l'évolution de la situation politique italienne, de la voir sous un autre jour. "Santiago-Italia" est un contre-écho à l’actualité de l'Italie, qui semble avoir tourné le dos à cette tradition d’accueil.

Nous, les Italiens, ne parvenons plus à voir ce que nous sommes devenus, ni comment nous étions. La sortie de ce documentaire me semble tomber à pic.

Ça fait plusieurs décennies qu’un livre ou un film n’a plus eu de place dans le débat politique italien. On parle du foot, des émissions télé, mais pas des livres. Ça ne fait plus partie de la culture italienne

En Europe, on présente la démocratie comme un bien acquis, alors qu’il s’agit d’une plante qu’il faut arroser toujours. Il faut la faire vivre.

jeudi 21 février 2019

DU CHILI AU BRÉSIL : LE RETOUR DES « CHICAGO BOYS » ULTRA-LIBÉRAUX


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LE PALAIS PRÉSIDENTIEL DE LA LA MONEDA À
SANTIAGO DU CHILI, LE 11 SEPTEMBRE 2015
PHOTO ARCHIVES AFP
Initiateurs de la politique économique mise en oeuvre au Chili sous la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990), les "Chicago boys" sont de nouveau aux manettes, cette fois au Brésil, où leur doctrine ultra-libérale est vue comme le salut d'une économie en plein marasme.
 « STRATÉGIE DU CHOC »
Deux ans après le coup d'État de 1973 qui a porté Pinochet au pouvoir et un premier échec pour assainir l'économie, des économistes diplômés de l'Université de Chicago, berceau du néo-libéralisme américain, convainquent le chef militaire - plutôt de tendance étatiste - d'appliquer une politique de "choc".

Après une chute du PIB de près de 13% en 1975, ces disciples de l'économiste ultra-libéral Milton Friedman appliquent leur "programme de redressement": privatisation de 400 entreprises, réduction drastique du rôle de l'État et libéralisation quasi complète de l'économie, dont de larges pans des secteurs de la santé, de l'éducation et des retraites.

L'ÉCONOMISTE NÉOLIBÉRAL AMÉRICAIN
MILTON FRIEDMAN, LE 9 MAI 2002
À WASHINGTON
PHOTO 
GETTY IMAGES ARCHIVES
À cette époque, la dictature menait une lutte féroce contre les opposants, qui s'est soldée par la mort ou disparition de 3.200 personnes. Sans avoir à affronter ni syndicats, ni opposition parlementaire, ni presse contestataire, les "Chicago boys" ont pu appliquer leurs recettes comme dans aucun autre pays.

"Des réformes d'une telle envergure sont inimaginables dans un contexte démocratique", explique à l'AFP le journaliste Manuel Délano, co-auteur en 1989 d'un ouvrage intitulé "L'héritage des Chicago boys".

- Miracle économique ? -

Mises au ban pendant les années 2000 dans une Amérique latine dominée par des gouvernements de gauche, ces politiques ont resurgi avec l'arrivée au pouvoir au Brésil du président d'extrême droite Jair Bolsonaro et la nomination au poste de ministre de l'Économie de Paulo Guedes, formé à Chicago et passé par le Chili dans les années 1980.

Pour alléger la lourde dette publique (76% du PIB), M. Guedes a prévu un vaste programme de privatisations, une réduction du rôle de l'État et une plus grande ouverture commerciale, avec pour objectif de reproduire ce qu'il considère comme le "miracle économique" chilien.

"Le Brésil a vécu 30 ans d'expansion incontrôlée des dépenses publiques (...), ce modèle a corrompu la politique, augmenté les impôts, les taux d'intérêt et fait boule de neige sur la dette", déclarait-il après la victoire de Bolsonaro fin octobre. Mercredi, il a présenté au Congrès une réforme du système des retraites.

LE MINISTRE DE L'ECONOMIE DU BRÉSIL, PAULO GUEDES,
FORMÉ À CHICAGO ET AU CHILI, LORS DE SON PREMIER
JOUR À SON POSTE LE 2 JANVIER 2019
PHOTO AFP/ARCHIVES
L'impact de la politique ultralibérale sur l'économie du Chili -- qui bénéficie du revenu par habitant le plus élevé d'Amérique latine, mais connaît aussi de très fortes inégalités -- font néanmoins toujours débat.

"Le mythe du succès repose en grande partie sur l'idée de prendre en compte les réussites sans considérer les échecs", estime l'économiste Ricardo French-Davis, qui a étudié à Chicago en même temps que les pères des réformes chiliennes, mais se montre critique.

S'il reconnaît le "dynamisme des exportations, une certaine rigueur budgétaire et la reprise de l'activité économique", il souligne aussi "une désindustrialisation, deux graves récessions (1975 et 1982), de faibles investissements productifs, de forts investissements spéculatifs, une détérioration du système éducatif, ainsi qu'une baisse des investissements publics dans la santé, une hausse du chômage".

Sous la dictature, l'économie chilienne a connu une croissance moyenne de 2,9%, avec des dévissements en 1975 (-12,9%) et 1982 (-14,1%) et un pic entre 1977 et 1981. A la fin du régime, la pauvreté touchait 40% de la population et l'inflation s'élevait à 18%, même si le pouvoir d'achat avait presque doublé depuis 1981.

Pour l'économiste Rolf Lüders, ex-ministre des Finances sous la dictadure (1982-1993), il ne faut pas s'en tenir à ces données, mais prendre en compte le "contexte interne et l'environnement international" de l'époque, avec des réformes lancées en pleine crise.

"Si vous donnez à une personne malade un remède devant agir en quinze jours et que vous mesurez son efficacité après cinq jours, (le résultat initial) va être mauvais, mais ensuite il sera positif", fait-il valoir.

Manuel Délano souligne au contraire que la croissance a plus que doublé depuis l'avénement de la démocratie, par rapport à la période de la dictature, que l'inflation et la pauvreté (8,6% actuellement) ont été réduites. "Le +miracle économique+ au Chili, si tant est qu'il y en ait eu un, a eu lieu en démocratie et non sous la dictature", affirme-t-il.  afp

mercredi 20 février 2019

VIOLENCES SEXUELLES DANS L'EGLISE CHILIENNE, LE COMBAT CONTINUE

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PHOTO CARLOS VERA 


RADIO FRANCE INTERNATIONALE - RFI,
ÉMISSION « GRAND REPORTAGE », 
VIOLENCES SEXUELLES DANS L'EGLISE CHILIENNE, LE COMBAT CONTINUE
PAR JUSTINE FONTAINE DIFFUSION :  JEUDI 21 FÉVRIER 2019

AU CHILI, UN MONSTRE DE DÉCHETS MINIERS DÉTRUIT LA VIE ET L’AGRICULTURE LOCALES


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AU CHILI, UN MONSTRE DE DÉCHETS MINIERS 
DÉTRUIT LA VIE ET L’AGRICULTURE LOCALES 
El Mauro, au Chili, est le plus grand réservoir de déchets miniers d’Amérique latine. Ses boues toxiques menacent le village voisin de Caimanes, sans que rien ne soit fait pour prévenir les risques. Un cas d’école de l’impunité dont bénéficient les compagnies minières. 
La rupture d’un barrage minier à Minas Gérais, au Brésil, le 25 janvier 2019 a provoqué la mort d’au moins 160 personnes. Trois ans plus tôt, une catastrophe semblable avait eu lieu dans la même région : des coulées de boue toxique avaient détruit un village et l’écosystème du Rio Doce jusqu’à polluer l’océan Atlantique. L’accélération de projets extractivistes et leur gigantisme [1] entraînent des conséquences graves et des désastres dans le monde entier. Le cas du Mauro, au Chili, le plus grand réservoir de déchets miniers d’Amérique latine, fait écho à la catastrophe minière du Brésil.
Les déchets miniers sont les sous-produits de l’extraction des métaux. Tandis que les métaux purifiés sont commercialisés, leurs résidus, eux, restent. Composés de roches moulues, de métaux lourds et produits chimiques, ils sont stockés dans d’immenses réservoirs au milieu de la nature [2]. Au Chili, le réservoir du Mauro qui reçoit les déchets d’une des plus importantes mines de cuivre du pays, Minera Los Pelambres (MLP), appartenant à la multinationale Antofagasta Minerals, a été construit à 60 km du gisement minier et dispose d’une très large superficie [3] pour recevoir les déchets.

LE RÉSERVOIR DE DÉCHETS MINIERS D’EL MAURO
ET VILLAGE DE CAIMANES, À 8 KM EN CONTREBAS.
Aux habitants du village de Caimanes, situé à 8 km en contrebas de Mauro, MLP a vanté les qualités du projet au début des années 2000 : plus question de déchets miniers ni de pollution mais de développement et de travail, pas d’effet sur l’eau ni de mise en danger. Ce projet fut même présenté comme une vaste opération de revalorisation du patrimoine archéologique. Aujourd’hui, le réservoir du Mauro à l’allure d’une immense étendue d’eau blanchâtre encastrée dans les montagnes. Il accumule plus de 1.714 millions de m3 de tonnes de déchets miniers. C’est le troisième plus grand réservoir de déchets miniers du monde.

« ZONE DE SACRIFICE. » BANDEROLE DU
COMITÉ DE DÉFENSE DE CAIMANES
Au Chili, les opérations de construction du Mauro ont bloqué la circulation des eaux. « Des 35 affluents inscrits dans ce secteur, 28 se sont asséchés en trois mois et l’eau n’a plus été suffisante ni pour irriguer, ni pour boire, ni pour les animaux, témoignait ainsi un habitant dans le documentaire Le Chantage à l’eau. Ils ont asséché les nappes qui alimentaient les affluents qui nous donnaient de l’eau. » Outre le tarissement, des analyses ont montré la pollution des nappes. Agriculteurs et éleveurs ont perdu leurs activités et nombre d’entre eux n’ont eu d’autres choix que d’occuper des sous-emplois pour MLP. « Avant, tout le monde cultivait ici, racontait un paysan en 2016. L’année où ils ont commencé à construire le mur de contention du réservoir, l’eau a commencé à disparaître. Moi, je semais des haricots, des pommes de terre, j’ai dû tout arrêter. »

Les habitants continuent de vivre sous la menace d’un monstre de déchets miniers 

La vie de la communauté s’est retrouvée bouleversée. Peu sont parvenus à tirer leur épingle du jeu. « MLP n’a apporté aucun progrès ici, estimait un opposant interrogé en 2017. Il y a eu du développement pour les commerçants, pour ceux qui ont des restaurants ou des hôtels. Cinq entrepreneurs se sont enrichis. Mais, le développement, ce serait que la communauté entière se renforce, qu’il y ait des avancées globales et culturelles, qu’il y ait une unité dans le village. » Mais l’unité semble s’en être allée, elle aussi : « Il y avait une amitié immense entre les gens, on partageait tout, poursuivait-il. Aujourd’hui, plus personne ne partage quoi que ce soit. On est divisés parce que certains sont pour et d’autres contre MLP. On a peur les uns des autres. »

Malgré une opposition majoritaire au projet minier et leurs recours devant les tribunaux, les habitants continuent de vivre sous la menace d’un monstre de déchets miniers. Ils se décrivent aujourd’hui comme une « zone de sacrifice  ».

LA DIGUE DE CONTENTION DU RÉSERVOIR DU
MAURO MESURE PRÈS DE 300 MÈTRES DE HAUTEUR. 
Elle-même est façonnée de déchets miniers compactés. Le réservoir n’est pas à l’abri d’un effondrement. Il n’est pas conçu pour résister à un séisme dépassant 7,5 de magnitude sur l’échelle de Richter [4]. Or, les séismes au Chili dépassent parfois ce seuil. Ce risque est donc de l’ordre du possible, d’autant plus que le réservoir a été construit sur des failles géologiques. Le volume exceptionnel du réservoir du Mauro laisse supposer un danger plus important encore que dans les cas de Minas Gerais. Inquiète, une habitante de Caimanes expliquait « ne plus pouvoir dormir tranquille, de peur que ce monstre s’effondre et nous ensevelisse tous ».


La digue de contention du réservoir du Mauro mesure près de 300 mètres de hauteur.
L’intérieur du réservoir contient 1.714 millions m3 de déchets miniers (cyanure, arsenic, plomb, cadmium, zinc mercure). Le contact des déchets miniers avec l’eau fragilise la construction, ce qui pourrait aussi provoquer son effondrement par liquéfaction. MLP a toujours réfuté la thèse d’un manque de résistance du réservoir, argumentant que le réservoir « a été dessiné et construit pour donner des garanties de sécurité structurelle et environnementale », tout en avouant par ailleurs que bien que « les installations soient solides, la nature est imprévisible ». Les catastrophes de Minas Gerais montrent que la sécurité de ce type d’installation qui stocke des volumes importants de déchets non solides est toujours soumise à risque.

Les coulées de boue enseveliraient Caimanes en moins de dix minutes 

La catastrophe de 2015 a été décrite comme la plus grande de l’histoire du Brésil. Les conséquences d’un incident au Mauro seraient encore plus dramatiques. On calcule que, en cas de rupture du Mauro, les coulées de boue enseveliraient Caimanes en moins de dix minutes et atteindraient rapidement le port de Los Vilos jusqu’à contaminer l’océan Pacifique, situé à 45 km. La Cour suprême du Chili a reconnu en juillet 2013 que le Mauro constituait un danger.

 LA COUR SUPRÊME DU CHILI A RECONNU EN 
JUILLET 2013 QUE LE MAURO CONSTITUAIT UN DANGER.
Au Chili, MLP a tardé huit ans avant d’installer un système d’alarme et de signalisation et ne l’a fait que parce qu’elle y était contrainte par ce jugement de 2013 de la Cour suprême. L’entreprise s’était aussi engagée à sécuriser la partie inférieure de Caimanes directement exposée à la potentielle trajectoire des déchets miniers. Mais cet engagement n’a pas été respecté et la communauté reste vulnérable.

En 2014, la Cour suprême a ordonné à MLP « de restituer le cours naturel des eaux », puis en 2015 de procéder à « la démolition du réservoir du Mauro ». Mais MLP exerce des pressions auprès des politiques et de l’opinion publique pour détourner la raison d’être de la décision au profit de raisons d’ordre économique, affirmant en substance que si MLP exécutait la décision de justice, il y aurait du chômage et ce serait un coup porté à la croissance économique. En 2016, MLP employait 5.647 personnes pour l’ensemble de son processus de production minière (mine et réservoir) mais, de ce total, seuls 16 % étaient employés directement par l’entreprise, l’immense majorité étant constituée par une main-d’œuvre temporaire, fournie par des entreprises sous-traitantes.

Au Chili, l’impuissance des autorités politiques à contraindre de puissantes entreprises comme Antofagasta Minerals à mettre en application les décisions de justice tient aux réseaux politico-économiques des multinationales. À tous les niveaux, un chantage s’exerce auquel il est difficile de résister : au niveau local, ce sont les menaces à l’emploi et au budget des communes ; au niveau national, ce sont des pressions pour flexibiliser les normes environnementales dans le cas de projets jugés prioritaires. Ces facilités prennent pied dans un univers de « portes tournantes », où plusieurs ministres du gouvernement ont travaillé avant ou simultanément pour les entreprises minières. Le scandale du ministre Insunza, contraint de démissionner car il exerçait parallèlement à sa fonction un rôle de conseiller pour Antofagasta Minerals, en est un exemple.

« Seuls ceux qui étaient d’accord ont été autorisés à participer aux réunions » 

Face à la multiplication de conflits environnementaux et pour mettre un terme à la judiciarisation des conflits, les lobbies miniers chiliens ont fondé Valor Minero, une institution publique-privée à laquelle sont associés plusieurs ministres du gouvernement. La théorie qui y est développée est celle de « l’inclusion sociale », un concept qui propose d’associer les habitants des « zones de sacrifices » aux projets des compagnies minières et de résoudre les conflits par le dialogue.

En 2015, Caimanes a été un des lieux d’expérimentation pilote de cette nouvelle stratégie au travers d’un processus réalisé sous la supervision de la branche chilienne de l’ONG Transparency (Chile Transparente). L’objectif était d’étudier ensemble la façon de remédier au conflit et de se mettre d’accord sur la façon dont MLP allait exécuter les décisions de justice de la Cour suprême pour restituer l’eau et garantir la sécurité aux habitants.

Mais, à la suite d’un référendum où MLP n’a pas réussi à obtenir le quorum pour valider son projet, les opposants ont été exclus. « Seuls ceux qui étaient d’accord ont été autorisés à participer aux réunions et les autres, comme moi, qui n’étions pas d’accord, nous avons été expulsés », rapportait un habitant. Ainsi, MLP a réussi à obtenir les signatures d’une majorité des habitants en faveur d’un accord, en échange de milliers de dollars versés uniquement à ceux qui le signaient. Par cet accord, MLP s’est libéré de ses obligations avec la justice.

Tous les efforts des habitants pour que leur cas soit jugé et résolu par la justice du pays ont été ruinés

Trois ans plus tard, MLP n’a toujours pas tenu ses engagements de restituer une eau de qualité et de mettre en sécurité le village. En revanche, la compagnie prévoit d’agrandir encore El Mauro. Tous les efforts des habitants pour que leur cas soit jugé et résolu par la justice du pays ont été ruinés. « Certains ont accepté des miettes en échange du danger de MLP, regrettait un autre opposant. L’entreprise a offert de l’argent qui jamais ne compensera le mal qu’ils nous ont fait et les dommages irréparables qu’ils nous laissent. »

DURANT 75 JOURS, EN 2014, LA COMMUNAUTÉ DE CAIMANES
A ORGANISÉ LE BLOCAGE DE LA ROUTE À QUELQUES
KILOMÈTRES DU MAURO POUR EXIGER L’APPLICATION
DE LA DÉCISION DE LA COUR SUPRÊME.
Durant 75 jours, en 2014, la communauté de Caimanes a organisé le blocage de la route à quelques kilomètres du Mauro pour exiger l’application de la décision de la Cour suprême.
Durant les assemblées du processus, MLP s’opposait systématiquement à toute discussion remettant en cause ses installations, quand bien même cela aurait permis de restituer l’eau. Les modalités du « dialogue » portaient uniquement sur la gestion partagée des effets et/ou les négociations d’avantages. En définitive, ce modèle d’inclusion s’avère exclure tout droit pour une communauté de s’opposer à un projet minier sur son territoire, bien que celui-ci lui serait préjudiciable. Or, négocier des « bénéfices mutuels » dans la logique du « moindre mal » ne saurait se confondre avec la défense des droits ou avec la question de répondre à des dommages environnementaux.

Au niveau international, de nombreuses organisations ont mis en place une campagne pour demander à l’ONU l’instauration d’un traité pour mettre fin à l’impunité des multinationales et introduire des sanctions contraignantes contre les entreprises polluantes. De partout des voix se lèvent pour que les délits environnementaux acquièrent le statut de crime contre l’humanité.


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[1] Voir : Bednik A, 2016. Extractivisme, Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances. Paris, Le passager clandestin.
[2] Les déchets sont le plus souvent stockés à ciel ouvert dans les cuvettes naturelles des vallées et sont contenus par des parois artificielles.
[3] 1.800 hectares (18 km2) pour ce qui est de la surface actuelle. 
[4] Selon MLP, le réservoir est « complètement sûr ».

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