jeudi 2 avril 2020

ROGER WATERS - « EL DERECHO DE VIVIR EN PAZ» (VÍCTOR JARA)

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PHOTO VITTORIO ZUNINO CELOTTO
« ROGER WATERS - EL DERECHO DE VIVIR EN PAZ (VÍCTOR JARA)» 
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    lundi 30 mars 2020

    CHILI. L’ÎLE DE PÂQUES, S’INQUIÈTE DE SES PREMIERS CAS DE COVID-19

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    ANKIT SINHA / EYEEM
    À 3 700 km des côtes chiliennes, l’île de Pâques n’est pas épargnée par la pandémie et connaît de premiers cas. La situation est d’autant plus inquiétante que ses moyens de prise en charge des patients sont limités. Le maire, s’appuyant sur une coutume ancestrale, a émis un ordre de confinement appliqué à la lettre. 
    LE MAIRE DE L’ÎLE DE PÂQUES
    PEDRO EDMUNDS PAOA
    PHOTO AGENCIA UNO
    Le maire de l’île de Pâques a annoncé la semaine dernière deux premières contaminations au nouveau coronavirus, rapporte le quotidien chilien La Tercera. Trente autres cas en cours de confirmation ont aussi été relevés. 

    Isolée dans l’océan Pacifique à 3 700 km des côtes chiliennes, pays auquel elle est administrativement rattachée, l’île des Rapa Nui et de ses célèbres statues monumentales est très inquiète. Ses derniers touristes, au nombre d’un millier, ont été évacués par des vols spéciaux il y a quelques jours.

    L’île de 10 000 habitants se retrouve un peu face à elle-même dans ce combat. « La population qui y vit est sans protection et le Covid-19 guette l’île comme une menace invisible » , écrit le journal péruvien La República.

    L’île ne compte qu’un seul hôpital, sans unité de soins intensifs, sans personnel spécialisé pour gérer les situations critiques, et son établissement ne dispose que de trois respirateurs artificiels. Cité par La República, le maire, Pedro Edmunds Paoa, explique :
    « Si nous devions avoir cinq ou six cas graves, la situation nous échapperait. » 
    Dans une interview au site chilien El Desconcierto, l’édile exprime sa colère contre les autorités sanitaires chiliennes. En apprenant, début mars, que le Chili, sur le continent, était touché par la pandémie, M. Edmunds avait demandé le 11 mars l’isolement immédiat de l’île de Pâques. « Je n’ai jamais eu de réponse » , dit-il amèrement.

    La consigne du “Tapu”


    Le maire a donc dû trouver lui-même une compagnie aérienne – la Latam – pour venir chercher les touristes encore sur l’île. Trois vols ont été nécessaires pour ramener tous les étrangers sur le continent.

    Entre-temps, M. Edmunds a pris les devants pour contenir la contagion, en décrétant le confinement via la coutume ancestrale du “Tapu”, qu’il détaille à El Desconcierto :
    « C’est un concept que mes ancêtres ont créé il y a des siècles, un ordre sacré lancé sur un thème avec lequel il n’y a pas à transiger. Lorsque les habitants de Rapa Nui entendent ce mot, ils savent qu’il s’agit d’un ordre indiscutable et nous sommes donc tous dans nos maisons, ne sortant que pour faire des courses. » 
    Sabine Grandadam 
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    samedi 28 mars 2020

    « HAPPY BIRTHDAY DEAR KELLY »

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    « CUMPLEAÑOS FELIZ CHÈRE RAQUEL »


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    « CUMPLEAÑOS FELIZ» SONORA PALACIOS
    +
    « EL SAMURAI DE LA CUMBIA» 
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      vendredi 27 mars 2020

      CHILI : LA RÉVOLUTION FÉMINISTE PASSE À L’OFFENSIVE

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      LE 8 MARS 2020, À SANTIAGO DU CHILI, UNE FEMME JETTE UNE
      PIERRE SUR LES POLICIERS LORS DE LA MANIFESTATION POUR
      LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES DROITS DES FEMMES.
       PHOTO JAVIER TORRES / AFP
      Le 8 mars 2020, à Santiago, un million de Chiliennes marchaient pour défendre leurs droits. Dans ce pays où le divorce n’a été légalisé qu’en 2004, le mouvement féministe constitue l’une des principales forces d’opposition. Avant le référendum du 26 avril pour une nouvelle Constitution, le combat s’organise.
      Par Alan Loquet
      PHOTO MARTIN BERNETTI 
      Monumentales. Le hashtag a mis tout le monde d’accord. Les premiers rayons du soleil n’ont pas tout à fait gravi la cordillère des Andes que quatre membres des Brigades féministes, vêtues de noir, escaladent la statue d’un illustre architecte chilien dans le centre de Santiago du Chili. La plus élancée atteint enfin le sommet de la sculpture et la baillonne d’un foulard violet, symbole de la lutte contre les violences de genre. Le reste de l’escouade s’applique à coller une banderole sur laquelle est inscrit le nom d’Eloísa Zurita, considérée comme la première féministe du nord du pays. Poètes, géographes, mais aussi victimes de féminicides ou femmes au foyer précarisées… : des dizaines de noms de femmes seront ainsi symboliquement apposés sur des monuments de la capitale pour réhabiliter ou honorer la mémoire de celles que l’histoire officielle n’a pas retenues.

      «Personne ne nous voit, nous devons prendre la rue», lance Laura, responsable des Brigades féministes, un collectif rattaché à la Coordination féministe du 8-Mars (CF8M), qui rassemble une soixantaine d’organisations. «Nous voulons changer le quotidien et cela passe par une transformation de l’espace public», tranche cette trentenaire, salariée d’une ONG dédiée aux questions de l’enfance.

      Le “mai féministe” des étudiantes


      Les opérations coup de poing menées par les Brigades s’inscrivent dans un regain du mouvement féministe jamais vu depuis la fin de la dictature (1973-1990). Il y a bientôt deux ans, les étudiantes ont été à l’origine de ce que beaucoup considèrent comme la «troisième vague féministe». À l’époque, un professeur de l’université de Valdivia, dans le sud du Chili, est accusé de harcèlement sexuel envers une employée de la faculté des sciences. En réaction, les élèves décident d’occuper les bâtiments pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes à l’université, faisant tache d’huile dans le pays.

       Une manifestation record

      Je marche pour mes droits, mais aussi pour ma fille. Ivonne Gómez
      «Deux ans plus tard, rien n’a véritablement changé, peste Rocío, étudiante en droit à l’Université pontificale catholique de Santiago, un foulard vert noué autour du cou, symbole de la lutte pour un avortement libre et gratuit - l’IVG a été partiellement dépénalisée en 2017 après vingt-huit ans d’interdiction. C’est pour cela que l’on continue à se rassembler, toujours plus nombreuses.» À en faire tomber les records, comme le dimanche 8 mars, où elles étaient plus d’un million dans les rues de Santiago, contre 190.000 l’année précédente. «Je marche pour l’Histoire, pour mes droits, mais aussi pour ma fille», affirme Ivonne Gómez, accompagnée d’Antonia, 15 ans. «On ne peut pas sortir le soir dans la rue au risque d’être harcelées, menacées, complète l’adolescente avec détermination. Dans mon lycée, certains garçons nous traitent de "putes", critiquent notre façon de nous habiller. Il y a du boulot…»

      Une grève contre le patriarcat


      Au lendemain de ce rassemblement historique, la deuxième grève générale féministe a encore mobilisé plusieurs dizaines de milliers de femmes, du nord au sud du pays. «Nous souhaitons un changement radical des structures régissant notre société, actuellement organisée par et pour un État patriarcal et ses élites, tance Javiera Manzi, l’une des porte-parole de la CF8M. L’objectif de cette grève féministe est de s’adresser à celles qui travaillent et qui souffrent de discriminations, tant sur le plan du salaire, de l’évolution de carrière, que du harcèlement, mais aussi à celles qui réalisent un travail domestique non rémunéré, les aidantes, les mères au foyer.»

      En attendant qu’un jour les fruits de cette lutte se récoltent, un vent nouveau souffle depuis le «mai féministe» de 2018. «Nous avons pris confiance en nous, assure Javiera Manzi. Nous nous savons capables de grandes choses.» Et de citer l’influence déterminante des combats féministes dans d’autres régions du globe. À commencer par le voisin argentin, où en 2015, elles sont des milliers à crier « Ni una menos » (« Pas une [femme] en moins »), afin de dénoncer les féminicides. «Il faut y ajouter les initiatives au Mexique et en Espagne, les autochtones colombiennes, les combattantes kurdes ou encore le mouvement #MeToo.»

      Le phénomène LasTesis


      Les Chiliennes ne sont pas en reste pour exporter leur savoir-faire en la matière. La performance imaginée à Valparaíso par quatre «artivistes» du collectif LasTesis («les thèses») en témoigne. La dénonciation, nommée Un violeur sur ton chemin, chantée et dansée un bandeau noir sur les yeux, est interprétée de façon simultanée dans la ville portuaire et à Santiago le 25 novembre, journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes. Reproduit et adapté sur tous les continents, cet hymne cloue au pilori «les policiers, les juges, l’État, le Président».

      Début décembre, Teresa Valdés était l’une de ces 10.000 femmes, la plupart âgées de plus de 40 ans, présentes pour reprendre dans la capitalela création de LasTesis. Rendez-vous était donné sur l’esplanade de l’Estadio nacional, l’enceinte sportive à jamais associée aux heures les plus sombres de l’histoire chilienne. Dans la foulée du coup d’État de Pinochet, le stade a servi de centre de détention et de torture. «Au-delà de l’aspect évidemment historique, nous avons vécu un moment de communion extraordinaire, se souvient Teresa Valdés, emprisonnée sous la dictature. La performance de LasTesis est un cadeau tombé du ciel : elles ont réussi à condenser en une minute trente les thèses féministes et autres théories du genre des dernières décennies, en les rendant accessibles et visibles au plus grand nombre.»

      Le féminicide mieux sanctionné

      Ce triste fil qui nous unit, c’est la violence Teresa Valdés, sociologue à la tête de l’Observatoire du genre et de l’équité
      Aujourd’hui à la tête de l’Observatoire du genre et de l’équité, cette sociologue renommée a contribué à la précédente vague féministe, en pleine junte militaire. Teresa Valdés a intégré le collectif Mujeres por la vida («Femmes pour la vie») pour avoir la «démocratie dans le pays et à la maison». Elle établit un parallèle entre les luttes passées et actuelles : «Le lien entre toutes les générations de femmes, ce triste fil qui nous unit, c’est la violence», dans un pays où l’on a recensé 46 féminicides en 2019.

      C’est dans ce contexte que la loi Gabriela vient tout juste d’être promulguée. Elle étend la législation aux meurtres de femmes hors mariage ou concubinage, avec une peine pouvant aller jusqu’à quarante ans de prison. Elle rend hommage à Gabriela Alcaíno, 17 ans, dont le crime commis par son ex-petit ami, en 2008, n’avait pas été considéré comme un féminicide à l’époque. Un drame qui avait ému tout le pays.


      La parité gagnée pour la Constitution


      Malgré cette avancée, beaucoup reste à faire dans ce pays très catholique, où le divorce n’a été légalisé qu’en 2004. La plus grande crise sociale depuis le rétablissement de la démocratie - déclenchée en octobre dernier à la suite de l’augmentation du prix du ticket de métro - met en exergue les résistances des secteurs conservateurs. La campagne du référendum prévu le 26 avril pour décider du changement de Constitution, instaurée sous la dictature de Pinochet, souligne ces tensions.

      La droite dure s’est farouchement opposée à la parité entre les rédacteurs de la future Loi fondamentale, avant de plier début mars. «Elle défend le système de valeurs traditionnelles calqué sur l’archétype de l’homme blanc, âgé et riche», décrypte Lucía Miranda, politologue. À entendre la chercheuse, la probable future Constitution sera une occasion «unique pour redéfinir le contrat sexuel qui redessinera le pays en termes paritaires, que ce soit au niveau du pouvoir politique, judiciaire et, par ricochet, pour réviser la place des femmes dans la société». Un défi monumental.


      jeudi 26 mars 2020

      « LES SEPT DERNIERES PAROLES DU CHRIST EN CROIX »

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      LA CHUTE DU CHRIST SUR LE CHEMIN DU CALVAIRE
      (HUILE SUR TOILE, 1772),
      PAR GIOVANNI DOMENICO

       TIEPOLO (1727-1804).
      MUSÉE DU PRADO, MADRID

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      « LES SEPT DERNIERES PAROLES DU CHRIST EN CROIX » 
      JOSEPH HAYDN, 
      INTERPRÉTÉ PAR LE CONCERT DES NATIONS 
      DIRIGE JORDI SAVALL

      CE QUE VOYAIT NOTRE-SEIGNEUR SUR LA CROIX
      (AQUARELLE OPAQUE SUR GRAPHITE SUR 
      PAPIER VÉLIN GRIS-VERT,1886-1894), 
      PAR 
      JAMES TISSOT  (1836–1902)

      mercredi 25 mars 2020

      EN ARGENTINE, UNE COMMÉMORATION VIRTUELLE SOUS CONFINEMENT

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      LA UNE DU JOURNAL PÁGINA12
      DU 25 MARS 2020
      Les faits La traditionnelle marche en mémoire des disparus de la dictature militaire a été annulée à cause de l’épidémie de coronavirus. Les associations de défense des droits de l’homme appellent toutefois à un hommage en ligne avec le hashtag #PañuelosConMemoria.
      6Temps de Lecture 2 min.
      HOMMAGE DES ARGENTINS AUX VICTIMES 
      DE LA DICTATURE MILITAIRE, MARDI 24 MARS.
       PHOTO JUAN IGNACIO RONCORONI/EPA/MAXPPP
      Avec ou sans coronavirus, l’Argentine s’est souvenue de la dictature militaire, mardi 24 mars. L’association « Abuelas Plaza de Mayo » - « Grands-Mères de la Place de Mai » en espagnol - a incité, en cette Journée nationale de la mémoire et pour la vérité, les Argentins à rendre hommage aux disparus de la dictature militaire de 1976 à 1983, tout en restant à la maison. L’Argentine est en effet confinée depuis le 20 mars à cause de la pandémie du coronavirus.


      PHOTO LAS RAMONAS
      Au lieu du traditionnel défilé qui commémore les victimes de la dictature de Jorge Rafael Videla, les différentes associations de défense des droits de l’homme ont invité les Argentins à suspendre des foulards blancs à leurs fenêtres et à publier des photos sur les réseaux sociaux via le hashtag #PañuelosConMemoria (des foulards en mémoire).


      Le foulard fait référence à un symbole des « Mères de la Place de Mai » qui, chaque jeudi depuis quarante ans, marchent en direction du palais présidentiel argentin, en mémoire des enfants disparus durant la dictature. La marche ne pourra pas avoir lieu ces prochaines semaines.

      « Des foulards en mémoire »


      « NOUS GARDONS LA MÉMOIRE VIVANTE »
      Alors, pour accomplir, malgré tout, ce devoir de mémoire, les Argentins ont publié, mardi 24 mars, sur les réseaux sociaux, les photos de foulards blancs suspendus aux balcons et aux fenêtres et les pancartes pour ne jamais oublier les victimes de la dictature militaire.

      Sur Twitter, un internaute a tenté de rallier un maximum de personnes autour de cette mobilisation virtuelle : « Rappelez-vous, le matin du 24 mars, de suspendre beaucoup de foulards blancs sur les balcons et les fenêtres. Le Covid-19 ne nous fera pas oublier le slogan «Mémoire, Vérité et Justice» », slogan de ralliement des familles des disparus de la dictature.

      Les personnalités politiques argentines se sont jointes à cette commémoration 2.0, comme Matias Lammens, ancien ministre du tourisme et des sports. « La mémoire collective que nous construisons est un travail de tous les jours, qui nous permet de réfléchir sur le modèle de société que nous voulons bâtir, a-t-il publié sur Twitter. Aujourd’hui, de chez nous, nous sommes inspirés par l’exemple de la lutte et de la persévérance des Mères et des Grands-Mères de la Place de Mai ».

      30 000 disparus


      L’inscription « Ils sont 30 000 personnes » est affichée sur une grande partie des photos publiées sur les réseaux sociaux. Un chiffre qui fait référence aux 30 000 morts ou disparus - selon les organisations de défense des droits de l’homme argentines - pendant la dictature.

      Ce nombre fait l’objet d’une polémique entre les associations et des instances officielles argentines, comme la Commission nationale sur la disparition de personnes, créée à la fin de la dictature par le gouvernement constitutionnel de Raul Alfonsin, qui a comptabilisé 8 961 personnes disparues.
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      PHOTO LUANA VOLNOVICH


      mardi 24 mars 2020

      GIORGIO AGAMBEN : « L’ÉPIDÉMIE MONTRE CLAIREMENT QUE L’ÉTAT D’EXCEPTION EST DEVENU LA CONDITION NORMALE »

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       GIORGIO AGAMBEN, EN 2018.
      PHOTO LEONARDO CENDAMO. LEEMAGE
      Dans un entretien au « Monde », le philosophe italien critique la mise en place de mesures  sécuritaires hors norme supposant qu’il faut suspendre la vie pour la protéger.
      Propos recueillis par Nicolas Truong
      6Temps de Lecture 6 Min
       GIORGIO AGAMBEN, VENISE, MARS 2002
      PHOTO ULF ANDERSEN - AFP
      Philosophe italien de renommée internationale, Giorgio Agamben a notamment élaboré le concept d’«état d’exception » comme paradigme du gouvernement dans sa grande œuvre de philosophie politique Homo Sacer (Seuil, 1997-2005). Dans le sillage de Michel Foucault, mais aussi de Walter Benjamin ou d’Hannah Arendt, il a mené une série d’enquêtes généalogiques sur les notions de  « dispositif » et de « commandement », élaboré les concepts de « désœuvrement », de « forme de  vie » ou de « pouvoir destituant ». Intellectuel de référence de la mouvance des « ingouvernables »,  Giorgio Agamben a publié une tribune dans le journal Il Manifesto (« Coronavirus et état  d’exception », 26 février) qui a suscité des critiques parce que, s’appuyant sur les données sanitaires  italiennes d’alors, il s’attachait à la défense des libertés publiques en minimisant l’ampleur de  l’épidémie. Dans un entretien au Monde, il analyse « les conséquences éthiques et politiques  extrêmement graves » qui découlent des mesures sécuritaires mises en œuvre a fn de juguler la pandémie.


      Dans un texte publié par « Il Manifesto », vous avez écrit que la  pandémie mondiale de Covid-19 était « une supposée épidémie », rien d’autre qu’« une sorte de grippe ». Au regard du nombre de victimes et de la rapidité de la propagation du virus, notamment en Italie, regrettez-vous ces propos ?

      PHOTO IL MANIFESTO
      Je ne suis ni virologue ni médecin, et dans l’article en question, qui date d’il y a un mois, je ne faisais  que citer textuellement ce qui était à l’époque l’opinion du Centre national de la recherche italien.  Mais je ne vais pas entrer dans les discussions entre les scientifques sur l’épidémie ; ce qui  m’intéresse, ce sont les conséquences éthiques et politiques extrêmement graves qui en découlent.

      « Il semblerait que, le terrorisme étant épuisé comme cause de  mesures d’exception, l’invention d’une épidémie puisse offrir le  prétexte idéal pour étendre (les mesures d’exception) au-delà de  toutes les limites », écrivez-vous. Comment pouvez-vous  soutenir qu’il s’agit d’une « invention » ? Le terrorisme tout comme une épidémie ne peuvent-ils pas conduire à des politiques sécuritaires, que l’on peut juger inacceptables, tout  en étant bien réels ?

      Quand on parle d’invention dans un domaine politique, il ne faut pas oublier que cela ne doit pas  s’entendre dans un sens uniquement subjectif. Les historiens savent qu’il y a des conspirations pour ainsi dire objectives, qui semblent fonctionner en tant que telles sans qu’elles soient dirigées par un sujet identifiable. Comme Michel Foucault l’a montré avant moi, les gouvernements sécuritaires ne  fonctionnent pas nécessairement en produisant la situation d’exception, mais en l’exploitant et en la  dirigeant quand elle se produit. Je ne suis certainement pas le seul à penser que pour un  gouvernement totalitaire comme celui de la Chine, l’épidémie a été le moyen idéal pour tester la  possibilité d’isoler et contrôler une région entière. Et qu’en Europe l’on puisse se référer à la Chine  comme un modèle à suivre, cela montre le degré d’irresponsabilité politique dans lequel la peur nous  a jetés. Il faudrait s’interroger sur le fait au moins étrange que le gouvernement chinois déclare tout à  coup close l’épidémie quand cela lui convient.

      Pourquoi l’état d’exception est-il, selon vous, injustifié, alors que  le confinement apparaît aux yeux des scientifiques comme l’un  des principaux moyens d’enrayer la propagation du virus ?

      Dans la situation des confusions babéliques des langages qui nous caractérisent, chaque catégorie  poursuit ses raisons particulières sans tenir compte des raisons des autres. Pour le virologue, l’ennemi à combattre, c’est le virus ; pour les médecins, l’objectif est la guérison ; pour le  gouvernement, il s’agit de maintenir le contrôle, et il est bien possible que je fasse la même chose en  rappelant que le prix à payer pour cela ne doit pas être trop élevé. Il y a eu en Europe des épidémies bien plus graves, mais personne n’avait pensé pour cela à déclarer un état d’exception comme celui qui, en Italie et en France, nous empêche pratiquement de vivre. Si l’on tient compte du fait que la maladie n’a touché pour l’instant en Italie que moins de l’un sur mille de la population, on se  demande ce que l’on ferait si l’épidémie devait vraiment s’aggraver. La peur est une mauvaise  conseillère et je ne crois pas que transformer le pays en un pays pestiféré, où chacun regarde l’autre  comme une occasion de contagion, soit vraiment la bonne solution. La fausse logique est toujours la  même : comme face au terrorisme on affirmait qu’il fallait supprimer la liberté pour la défendre, de  même on nous dit qu’il faut suspendre la vie pour la protéger.
                    
      N’assiste-t-on pas à la mise en place d’un état d’exception  permanent ?

      Ce que l’épidémie montre clairement, c’est que l’état d’exception, auquel les gouvernements nous ont  depuis longtemps familiarisés, est devenu la condition normale. Les hommes se sont tellement habitués à vivre dans un état de crise permanente qu’ils ne semblent pas s’apercevoir que leur vie a été réduite à une condition purement biologique et a perdu non seulement sa dimension politique, mais aussi toute dimension humaine. Une société qui vit dans un état d’urgence permanent ne peut pas être une société libre. Nous vivons dans une société qui a sacrifié sa liberté aux prétendues « raisons de sécurité » et s’est ainsi condamnée à vivre sans cesse dans un état de peur et d’insécurité.

      En quel sens vivons-nous une crise bio politique?

      La politique moderne est de fond en comble une bio politique, dont l’enjeu dernier est la vie  biologique en tant que telle. Le fait nouveau est que la santé devient une obligation juridique à  remplir à tout prix.

      Pourquoi le problème n’est-il pas, selon vous, la gravité de la  maladie, mais l’écroulement ou l’effondrement de toute éthique  et de toute politique qu’elle a produit ?

      La peur fait apparaître bien des choses que l’on feignait de ne pas voir. La première est que notre  société ne croit plus à rien d’autre qu’à la vie nue. Il est pour moi évident que les Italiens sont disposés à sacrifier pratiquement tout, leurs conditions normales de vie, les rapports sociaux, le  travail, et même les amitiés, les affects et les convictions politiques et religieuses, au danger de se  contaminer. La vie nue n’est pas quelque chose qui unit les hommes, mais qui plutôt les aveugle et le sépare. Les autres hommes, comme dans la peste décrite par Manzoni dans son roman Les Fiancés, ne sont plus que des agents de contagion, qui doivent être maintenus au moins à un mètre de distance et emprisonnés s’ils s’approchent un peu trop. Même les morts – c’est vraiment barbare – n’ont plus  droit aux funérailles, et on ne sait pas trop bien ce qu’il en est de leurs cadavres.

      Notre prochain n’existe plus et il est vraiment effarant que les deux religions qui semblaient régir  l’Occident, le christianisme et le capitalisme, la religion du Christ et la religion de l’argent, gardent le silence. Qu’en est-il des rapports humains dans un pays qui s’habitue à vivre dans des telles conditions ? Et qu’est-ce qu’une société qui ne croit plus qu’à la survie ?

      C’est un spectacle vraiment attristant de voir une société tout entière, face à un danger d’ailleurs  incertain, liquider en bloc toutes ses valeurs éthiques et politiques. Quand tout cela sera passé, je sais  que je ne pourrai plus revenir à l’état normal.

      Comment sera, selon vous, le monde d’après ?

      Ce qui m’inquiète, ce n’est pas seulement le présent, mais aussi ce qui viendra après. Tout comme les  guerres ont laissé en héritage à la paix une série de technologies néfastes, il est bien probable que l’on cherchera à continuer après la  fin de l’urgence sanitaire les expériences que les gouvernements n’avaient pas encore réussi à réaliser : que l’on ferme les universités et que les cours se fassent en  ligne, que l’on cesse une fois pour toutes de se réunir pour parler des questions politiques ou  culturelles et qu’on échange uniquement des messages digitaux, et que partout il soit possible que les machines remplacent tout contact, toute contagion, entre les humains.
       ILLUSTRATION YANN LEGENDRE