lundi 15 octobre 2018

BLOQUE DEPRESIVO, BEAUX HÉRAUTS DU BOLÉRO


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MACHA (DEUXIÈME EN PARTANT DE LA GAUCHE)
ET SON «BLOC DÉPRESSIF» EN CONCERT.
PHOTO ANA FUENTES
Né de ses réunions entre amis pour des reprises de chansons tristes oubliées, le nouveau groupe du Chilien Aldo«Macha» Asenjo franchit le pas et se dévoile sur disque comme sur scène.

Dans les vestiaires du stade Víctor-Jara, à Santiago, Macha, penché sur la setlist, une serviette sur les épaules, a presque l’air d’un boxeur, concentré avant de monter sur le ring. Quinze minutes plus tard, il arrive sur scène en trottant et, tout en chantant, vient saluer le public assis dans les gradins pleins à craquer. Le groupe, - dix musiciens sur scène -, passe d’un boléro écrit par Aldo Asenjo (le vrai nom de Macha) à un vieux tube mexicain, puis à une valse péruvienne oubliée que le public connaît par cœur, trop heureux de crier ses paroles de désespoir. 


Bloque Depresivo assure ce soir-là le premier concert d’un festival en hommage à Víctor Jara, figure majeure de la chanson contestataire chilienne, torturé et assassiné dans ce stade il y a quarante-cinq ans, quelques jours après le coup d’Etat militaire de 1973. « Beaucoup de chansons qu’ils interprètent, nos parents et grands-parents les écoutaient déjà, se souviennent Freddy Fernandez et Mere Pereda, la trentaine, venus voir le concert ensemble. Mais ils apportent de nouveaux arrangements à ces chansons latino-américaines, ils dynamisent cette musique romantique, et ils la font sortir des bals de grands-mères. »

Port.

«Bloc dépressif», à l’origine, c’étaient les chansons tristes, les ruptures et la solitude chantées entre deux cumbias de Chico Trujillo (l’un des deux autres groupes que mène Macha), et des reprises grattées à la guitare entre amis après les concerts. En Amérique latine, on appelle ça des chansons cortavenas, tristes à s’en ouvrir les veines. Aldo Asenjo les a découvertes dans les bars à l’ancienne, les rues et les collines du port de Valparaíso, capitale bohème de la région où il a grandi. « J’aimais beaucoup ce style de musique, on l’entendait beaucoup quand on sortait le soir à Valparaíso, mais je n’avais jamais chanté ça avant », explique-t-il le lendemain du concert, attablé dans un café-pâtisserie de Santiago dont la décoration n’a pas bougé depuis les années 80. Le chanteur a commencé sa carrière avec La Floripondio, son groupe de punk, rock et ska né dans le Chili des années 90, la décennie du retour à la démocratie. Il fonde ensuite Chico Trujillo, orchestre de cumbia version chilienne, qui dépasse parfois les 100 concerts par an au Chili et à l’étranger.

Vétérans.

C’est vers 2007, lorsque Macha commence à interpréter des boléros comme on les chante à Valparaíso, que Bloque Depresivo prend forme. Aujourd’hui, il regroupe des musiciens de Chico Trujillo, mais aussi des vétérans de la musique chilienne. Aux guitares de toutes les tailles et toutes les régions d’Amérique latine, s’ajoutent clavier, trompette, cajón péruvien et de nombreuses percussions. « On chantait ça avec une ou deux guitares au début, mais comme on aime être nombreux, on s’est vite retrouvés à dix sur scène », se souvient-il dans un rire sonore, en réajustant un bonnet noir au-dessus de son visage rond.

La formation accueille ponctuellement des invités célèbres, comme Alvaro Henríquez, le leader de l’emblématique groupe de rock chilien Los Tres, à Paris, en 2012. Un enregistrement de ce concert a dépassé les 6 millions de vues sur YouTube. Car jusqu’ici, Bloque Depresivo est resté à l’écart de l’industrie musicale chilienne, et n’avait jamais sorti de disque. « Ce qui nous plaît avant tout, c’est de nous réunir pour jouer cette musique-là ensemble », souligne Aldo Asenjo.
Justine Fontaine
Bloque Depresivo Bloque Depresivo (Barbès Records). Le 16 octobre à l’Alhambra, 75010, le 18 à l’Opéra de Lyon (69). Et en tournée.

dimanche 14 octobre 2018

86ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE GABRIELA PIZARRO


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GABRIELA PIZARRO CIRCA 1975
MEMORIA CHILENA
GABRIELA PIZARRO 
Gabriela Eliana Pizarro Soto née à Lebu, le 14 octobre 1932 et décédée le 29 décembre 1999, fut une folkloriste, investigatrice, enseignante et chanteuse compositrice chilienne. Elle est considérée, avec Violeta Parra et Margot Loyola, comme l'une des trois investigatrices essentielles du folklore chilien. 

samedi 13 octobre 2018

[VIDÉO] LA COUR D'APPEL AJOURNE SA DÉCISION DANS LE CAS RICARDO PALMA SALAMANCA

RICARDO PALMA SALAMANCA
«[VIDÉO] LA COUR D'APPEL AJOURNE SA DÉCISION DANS 
LE CAS RICARDO PALMA SALAMANCA»
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vendredi 12 octobre 2018

CANONISATION  : PAUL VI ET MGR ROMERO


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LES PORTRAITS DES DEUX CANDIDATS À LA
CANONISATION ONT ÉTÉ EXPOSÉS AU VATICAN.
PHOTO ALESSANDRO BIANCHI
La canonisation le même jour de Paul VI et de Mgr Romero est plus qu’un symbole. ll s’agit pour François, au mitan du Synode des jeunes, de transmettre aux nouvelles générations la tâche de rénover l’Église que Vatican II s’était assignée.
MGR OSCAR ROMERO, EN 1979
PHOTO KEN HAWKINS
Le symbole est fort : dimanche 14 octobre, le premier pape latino-américain va canoniser le premier pape à avoir posé le pied en Amérique latine. « C’était en 1968, Paul VI venait à Medellin (Colombie) pour l’assemblée de l’épiscopat latino-américain : un rendez-vous marqué par la théologie de la libération », rappelle le journaliste Michel Cool pour qui « cet événement n’a pu que marquer le jeune Bergoglio. »

LES ONZE FIORETTI DE
SAINT FRANÇOIS D'ASSISE
 
Pape des années de formation de Jorge Mario Bergoglio, Paul VI peut en effet être considéré comme le « mentor » de François qui le cite souvent dans ses textes et considère l’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi comme le « document pastoral le plus grand écrit à ce jour ».

Et leurs points communs sont nombreux. « Comme François, Paul VI a eu à faire à de fortes résistances dans la Curie, et l’Église en sortie que promeut le pape actuel est clairement dans la continuité de l’Église du dialogue chère à Paul VI, énumère Michel Cool. Pour l’un comme pour l’autre, les réformes institutionnelles dépendaient de la conversion personnelle. »

« Les gestes de Paul VI balisent le pontificat de François »

 INNOCENT III APPROUVE LA 
RÈGLE DES FRÈRES MINEURS
À bien des égards, de Jérusalem à Istanbul en
 passant par l’ONU, le pape argentin s’est aussi replacé dans les traces physiques de Paul VI. « Les gestes de Paul VI balisent le pontificat de François », résume le cardinal Luis Antonio Tagle, archevêque de Manille.

Avec Mgr Oscar Romero aussi, les points communs sont évidents, au-delà de leur appartenance commune à l’Amérique latine. « C’est avant tout l’amour des pauvres qui les rapproche, note Roberto Morozzo della Rocca, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rome III et auteur d’une biographie de Mgr Romero (lire ci-dessous).Comme François aujourd’hui, il critiquait à la fois le marxisme et le système libéral qui exploite les gens au nom de l’argent. Et il se référait toujours à la doctrine sociale de l’Église et au magistère de Paul VI. »

C’est d’ailleurs ce dernier qui avait nommé Mgr Romero à San Salvador. Il soutiendra toujours celui qui, dans les années 1930, avait été son élève à l’Université grégorienne à Rome. Les deux hommes ont longtemps entretenu une correspondance suivie. « Romero fait d’ailleurs partie des évêques qui ont demandé à Paul VI la béatification du fondateur de l’Opus Dei, rappelle Michel Cool. C’était loin d’être le Che Guevara que certains ont décrit ! »

Mgr Romero, un pasteur au milieu d’un conflit

« Oscar Romero était substantiellement un homme du magistère, fidèle aux conclusions du concile Vatican II et à Paul VI, résume Roberto Morozzo della Rocca. C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu Benoît XVI quand il a demandé à la Congrégation des causes des saints d’avancer dans son procès en béatification. »

Pour l’universitaire italien, si Romero a pu devenir le porte-drapeau de mouvements de gauche issus de la théologie de la libération, il n’était pas lui-même un théologien : « C’était un pasteur qui s’est retrouvé au milieu d’un conflit. Cette image de révolutionnaire lui a nui : il était devenu un élément de conflit dans l’Église, et cela a longtemps bloqué son procès en béatification. » « François n’aime rien tant que réparer les injustices, constate Michel Cool. Et canoniser Romero et Paul VI procède un peu de cela pour lui : ce sont deux figures qui ont été très maltraitées ces dernières années. »

Le lien avec Vatican II a également son importance. Dimanche, François canonisera aussi cinq autres saints dont Nunzio Sulprizio, un jeune Napolitain du XIXe siècle, justement béatifié par Paul VI pendant le Concile avec la volonté de donner cette figure en exemple à la jeunesse. Or, depuis le début du Synode des jeunes, au milieu duquel sont célébrées ces canonisations, François n’a cessé de rappeler le Message aux jeunes de Paul VI, l’ultime texte conciliaire. Comme une volonté de transmettre aux acteurs de ce Synode la tâche de rénovation de l’Église que s’était assigné Vatican II et à laquelle il s’est lui-même attelé.
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Mgr Oscar Romero en dates
  • 15 août 1917. Naissance à Ciudad Barrios (nord-est du Salvador) d’Oscar Arnulfo Romero y Galdámez.
  • 1931. Entre au séminaire contre l’avis de son père.
  • 1937. Études à Rome.
  • 4 avril 1942. Ordonné prêtre.
  • 1943-1967. Prêtre dans le diocèse de San Miguel où il exerce en paroisse avant de devenir recteur du séminaire.
  • 1967. Secrétaire général de la Conférence épiscopale du Salvador.
  • 1970. Évêque auxiliaire de San Salvador.
  • 1974. Évêque de Santiago de María (dans l’est du Salvador).
  • 1977. Archevêque de San Salvador. Quelques semaines après son arrivée, son ami
  • le jésuite Rutilio Grande est assassiné par un escadron
  • de la mort.
  • 1979. Une junte militaire prend le pouvoir au Salvador. Mgr Romero écrit au président américain Jimmy Carter pour dénoncer l’aide militaire des États-Unis au nouveau
  • régime.
  • 23 mars 1980. Dans une homélie, appelle les soldats à la ­désobéissance, leur demandant d’« obéir à (leur) conscience plutôt qu’à l’ordre du péché ».
  • 24 mars 1980. Assassinat d’un coup de fusil en pleine poitrine pendant la messe dans la chapelle de l’hôpital de la Divine-Providence. 350 000 personnes accompagnent ses funérailles.
Paul VI en dates
  • 26 septembre 1897. Naissance de Giovanni Battista Montini à Concesio (nord de l’Italie). Il est baptisé le 30, jour de la mort de Thérèse de Lisieux.
  • 29 mai 1920. Ordonné prêtre.
  • 1923. Aumônier des étudiants romains. Il entre l’année suivante à la Secrétairerie d’État.
  • 1925. Aumônier national. Il est forcé à la démission en 1935 pour son opposition à Mussolini.
  • 1937. Substitut de la Secrétairerie d’État.
  • 1952. Pro-secrétaire d’État de Pie XII, avec Mgr Tardini.
  • 1954. Archevêque de Milan.
  • 21 juin 1963. Élu pape, annonce la continuation du concile Vatican II.
  • Janvier 1964. Voyage en Terre sainte : premier pape à quitter l’Italie depuis Pie VII.
  • 6 août 1964. Encyclique Ecclesiam suam, sur l’Église.
  • 4 octobre 1965. Discours à l’ONU.
  • 4 décembre 1965. Clôt Vatican II.
  • 7 décembre 1965. Paul VI et le patriarche orthodoxe Athénagoras de Constantinople lèvent les excommunications réciproques prononcées en 1054.
  • 29 mars 1967. Encyclique Populorum progressio, sur le développement des peuples.
  • 25 juillet 1968. Encyclique Humanae vitae, sur le mariage et la régulation des naissances.
  • 6 août 1978. Mort à Castel Gandolfo.

Nicolas Senèze

mardi 9 octobre 2018

SAUVAGES, AU COEUR DES ZOOS HUMAINS


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SAUVAGES, AU COEUR
DES ZOOS HUMAINS

«SAUVAGES, AU COEUR DES ZOOS HUMAINS» 
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    Pendant plus d'un siècle, les grandes puissances colonisatrices ont exhibé comme des bêtes sauvages des êtres humains arrachés à leur terre natale. Retracée dans ce passionnant documentaire, cette "pratique" a servi bien des intérêts.

    Ils se nomment Petite Capeline, Tambo, Moliko, Ota Benga, Marius Kaloïe et Jean Thiam. Fuégienne de Patagonie, Aborigène d’Australie, Kali’na de Guyane, Pygmée du Congo, Kanak de Nouvelle-Calédonie, ces six-là, comme 35 000 autres entre 1810 et 1940, ont été arrachés à leur terre lointaine pour répondre à la curiosité d'un public en mal d'exotisme, dans les grandes métropoles occidentales. Présentés comme des monstres de foire, voire comme des cannibales, exhibés dans de véritables zoos humains, ils ont été source de distraction pour plus d'un milliard et demi d'Européens et d'Américains, venus les découvrir en famille au cirque ou dans des villages indigènes reconstitués, lors des grandes expositions universelles et coloniales.

    Racisme populaire
    S'appuyant sur de riches archives (photos, films, journaux…) ainsi que sur le témoignage inédit des descendants de plusieurs de ces exhibés involontaires, Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet restituent le phénomène des exhibitions ethnographiques dans leur contexte historique, de l’émergence à l'essor des grands empires coloniaux. Ponctué d'éclairages de spécialistes et d'universitaires, parmi lesquels l'anthropologue Gilles Boëtsch (CNRS, Dakar) et les historiens Benjamin Stora, Sandrine Lemaire et Fanny Robles, leur passionnant récit permet d'appréhender la façon dont nos sociétés se sont construites en fabriquant, lors de grandes fêtes populaires, une représentation stéréotypée du "sauvage". Et comment, succédant au racisme scientifique des débuts, a pu s'instituer un racisme populaire légitimant la domination des grandes puissances sur les autres peuples du monde;

    Réalisation :  Bruno Victor-Pujebet   Pays    : France  
                        Pascal Blanchard         Année :  2017

    SUR LES MURS DE SANTIAGO DU CHILI, UN HYMNE COLORÉ À LA FEMME



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     «LA FEMME AU BANDEAU VERT», ŒUVRE DE GONZALO MATIZ, 
    PEINTE AU CŒUR DU QUARTIER BELLAVISTA, À SANTIAGO DU CHILI
    PHOTO LISA HANOUN 
    Reportage.– Un an après #Metoo, immersion à Bellavista, plus vieux quartier de Santiago, où le street-art appelle à déconstruire la société machiste et condamne les violences faites aux femmes. 

    LE GRAPHEUR GONZALO MATIZ
    PHOTO LISA HANOUN 
    «Je peins les femmes parce qu’elles sont une véritable source d’inspiration. À travers leur visage je peux raconter mon quotidien», explique Gonzalo Matiz Salinas, perché sur son échelle, pinceau dans la main droite. Dans l'autre, il tient son téléphone portable. Il reproduit avec précision le modèle qu'il a réalisé dans son atelier, situé juste en face. Fin août, c’est la fin de l’hiver à Santiago. En plein cœur de Bellavista, le plus vieux «barrio» (quartier) de la ville, ce grapheur chilien de 34 ans s’attèle à sa nouvelle fresque. Une femme. Pour le moment, on ne discerne que la moitié du visage. On devine qu’elle porte un bandeau vert, symbole du mouvement pro-IVG en Amérique latine. « Les femmes devraient avoir le droit de choisir de garder ou pas un enfant. Aujourd’hui c’est comme si l’avortement était encore illégal (au Chili, il est partiellement légalisé, NDLR). C’est pour cela que je peins ce bandeau vert». Matiz ne représente que des femmes. «Nous vivons dans une société machiste, ce n’est pas qu’au Chili, c’est historique. »

    PHOTO LISA HANOUN 
    Situé entre la colline San Cristobal et le musée des Beaux-Arts, Bellavista est le quartier bohème, fief des artistes de Santiago. À quelques pas de là, se trouve La Chascona, maison du célèbre poète Pablo Neruda. Restaurants, bars et galeries d’artistes envahissent les trottoirs. Toutes les façades sont entièrement recouvertes de tags. Ces peintures forgent l’identité du quartier. Leur point commun : les femmes, toujours au premier plan.
    Dans les rues de Bellavista, fief des artistes de Santiago
    Déconstruire le patriarcat

    DANS LES RUES DE BELLA VISTA, FIEF DES ARTISTES 
    DE SANTIAGO DU CHILI CES PEINTURES CONSTITUENT 
    LE SYMBOLE ET LE CŒUR DE L’IDENTITÉ DU QUARTIER. 
    LEUR POINT COMMUN : LES FEMMES
    PHOTO LISA HANOUN 
    Au Chili, les graffitis sont un art à part entière. Ils habillent les murs. «En Amérique latine, les femmes ont une place très importante dans l’imaginaire des jeunes grapheurs. Elles représentent un véritable moyen d’expression. À travers le corps d’une femme, ils veulent déconstruire un système patriarcal», explique Pascale Maquestiau, sociologue spécialiste de l’Amérique latine. «Les jeunes générations sont inspirées par les collectifs d'artistes féminins qui ont marqué l'histoire du continent.» Paula Angelica Ortega est une jeune artiste chilienne. Grâce au street art, elle veut dénoncer les violences faites aux femmes et obtenir une meilleure protection de la loi. 
    SUR LES MURS DE SANTIAGO DU CHILI
    PHOTO LISA HANOUN 
    « L’art mural permet de communiquer des verbes à travers une histoire. L’année dernière nous avons peint avec
    d’autres artistes, une femme haïtienne, Joane Florvil, emprisonnée et tuée après avoir été injustement accusée d’avoir abandonné son bébé. En peignant nous voulons montrer que nous ne sommes pas indifférents à ce qu’il se passe.» Dans le pays, les femmes investissent l’espace public. «En tant qu’artistes ou sur les murs, elles questionnent sans cesse le vivre ensemble», ajoute la sociologue.
    « Il y a toujours une arrière-pensée politique»

    Pascale Maquestiau
    LA CÉLÈBRE STATION DE MÉTRO BELLAS ARTES,
    À DEUX PAS DU MUSÉE. EN MAI 2018, LE STREET
    ARTISTE CHILIEN INTI A RECOUVERT UN MUR QUI
    SURPLOMBE LA STATION. ON PEUT Y VOIR UN
    CLOWN  ISSU DES CARNAVALS BOLIVIENS
    QUI S’ÉRIGE EN SYMBOLE DE LIBERTÉ, ALORS
    QUE LA SOCIÉTÉ CHILIENNE IMPOSE DES LIMITES.
    IL L'AVAIT DÉJÀ INVESTI EN 2013

    PHOTO LISA HANOUN 
    Au Chili, le street art est l’héritier du «muralisme». Né dans les années 1970, un peu avant le coup de d’État contre le président Salvador Allende, le muralisme a été durant toute la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1980), un outil militant pour protester contre le pouvoir. Dans son livre Muralisme chilien : communication et art populaire, l’écrivain Carlos H. Leon définit la peinture murale comme «l’aboutissement d’un processus de prise de conscience sociale». Pour Gonzalo Matiz, le graphisme est avant tout une expression artistique. «À l’époque de la dictature, c’était interdit. Les grapheurs sortaient la nuit et se cachaient pour peindre. Si les autorités les voyaient, ils les tuaient, explique Gonzalo Matiz. Aujourd’hui,
    PHOTO LISA HANOUN 
    nous sommes libres de peindre ce que l’on veut.
    » Cependant, si la jeune génération ne se revendique pas comme engagée, elle est très imprégnée de la culture militante des origines. «Sur chacune de leurs commandes ils exigent d'avoir carte blanche pour pouvoir exprimer leur propre message, il y a toujours une arrière-pensée politique», poursuit Pascale Maquestiau.

    Art et politique

    DANS LES RUES DE BELLA VISTA, FIEF DES ARTISTES
    DE SANTIAGO DU CHILI EN AMÉRIQUE LATINE,
    LES FEMMES ONT UNE PLACE TRÈS IMPORTANTE
    DANS L’IMAGINAIRE DES JEUNES GRAPHEURS.
    ELLES REPRÉSENTENT UN VÉRITABLE
    MOYEN D’EXPRESSION

    PHOTO LISA HANOUN 
    Les traits du visage commencent à se distinguer. Les yeux verts apparaissent. Ils contrastent avec le teint pâle. Les bombes sont alignées contre le mur et rangées par couleurs. Gonzalo Matiz colorie avec précision. Il peint dans ce quartier depuis l’âge de 17 ans. Ici, tout le monde le connaît. «Hola Matiz !» lance Vicky qui promène son chien. «C’est ma mère adoptive, elle me connaît depuis que je suis petit.» Il interrompt sa peinture. L’après-midi bat son plein. La rue est calme. De part et d’autre, les murs sont rythmés par les visages féminins qui s’enchaînent. Sur le trottoir d’en face, l’atelier de Matiz brille au soleil. La fenêtre du premier étage est restée ouverte. On voit le rideau blanc voleter à l’extérieur. La façade jaune est recouverte d’une fresque représentant une femme métisse avec un bandeau vert noué dans les cheveux.

    À TRAVERS LE CORPS D’UNE FEMME, LES GRAPHEURS,
    HOMMES COMME FEMMES, VEULENT DÉCONSTRUIRE
    UN SYSTÈME PATRIARCAL

    PHOTO LISA HANOUN 

    Le visage est terminé. En contraste avec le regard froid, le bandeau vert donne une impression de mouvement. «Je veux fusionner le graphisme et la politique», affirme Gonzalo Matiz. Comme si l’art appelait à la sororité.

    vendredi 5 octobre 2018