mardi 17 octobre 2017

POUR LA PREMIÈRE FOIS, LA FUSION DE DEUX ÉTOILES À NEUTRONS DÉTECTÉE


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VUE D’ARTISTE DE LA FUSION D’ÉTOILES À NEUTRONS

IMAGE  ESO/L. CALÇADA/M. KORNMESSER
Des chercheurs ont déclaré avoir détecté de nouvelles ondes gravitationnelles, non pas provoquées par la fusion de deux trous noirs mais par celle de deux étoiles à neutrons.
Paris Match avec l'AFP
IMAGE ESO/A.J. LEVAN, N.R. TANVIR
Le 17 août est bien souvent synonyme de farniente au soleil mais pour les scientifiques témoins pour la première fois de la fusion de deux étoiles à neutrons, il évoquera à jamais une journée digne d'un film d'action. "Les 12 heures qui ont suivi la détection des ondes gravitationnelles ont incontestablement été les heures les plus passionnantes de ma vie scientifique", assure Bangalore Sathyaprakash de l'École de physique et d'astronomie de Université de Cardiff au Royaume-Uni.

IMAGE VLT/VIMOS. VLT/MUSE, MPG/ESO 2.2-METRE
TELESCOPE/GROND, VISTA/VIRCAM, VST/OMEGACAM
Le 17 août à 12H41 GMT, les deux détecteurs d'ondes gravitationnelles LIGO situés aux États-Unis captent un fort signal, très différent de ceux interceptés précédemment. Quelque chose de nouveau, de grand, se profile: "Ce matin-là, tous nos rêves se sont réalisés", témoigne Alan Weinstein du Caltech (California Institute of Technology). "Nous nous sommes immédiatement tournés vers Virgo (un autre détecteur d'ondes gravitationnelles situé en Italie, ndlr) pour demander s'ils avaient pu le voir aussi", a expliqué à l'AFP David Shoemaker, porte-parole de la collaboration LIGO. Moins d'une heure plus tard, Virgo confirme.

"J'étais sur le fauteuil de mon dentiste quand j'ai reçu le texto", se souvient Benoît Mours, directeur de recherche CNRS et responsable scientifique de la collaboration Virgo pour la France. "Je me suis dépêché d'aller au labo pour connaître la suite de l'histoire", "tout le monde s'est précipité sur notre chat en ligne".

IMAGE ESO/J.D. LYMAN, A.J. LEVAN, N.R. TANVIR
Patrick Sutton, responsable de l'équipe de physique gravitationnelle de l'université de Cardiff, était lui dans l'autobus "essayant de lire sur son portable les centaines et les centaines d'e-mails qui venaient d'arriver".

Très vite, les chercheurs ont su quels astres leur envoyaient ce signal: deux étoiles à neutrons sur le point de fusionner, un phénomène encore jamais observé! "Des programmes d'analyse automatique traitent les données captées par LIGO et Virgo et 6 minutes après, nous savions que c'était deux étoiles à neutrons", se souvient Benoît Mours.

"Je n'avais jamais rien vu de tel"

Un peu avant 18H00 GMT, les chercheurs étaient à même de dire dans quelle direction se trouvaient les deux astres. Près de 90 groupes d'astronomes sont alors invités à participer à la chasse aux trésors.

IMAGE ESO/N.R. TANVIR, A.J. LEVAN
AND THE VIN-ROUGE COLLABORATION
 
À 22H00 GMT, les chercheurs jubilent: le télescope américain Swope au Chili a découvert un point lumineux. "Dès que le crépuscule a commencé à tomber, des télescopes ont pu identifier la galaxie hôte et assister à un long feu d'artifice", a expliqué David Shoemaker.

"Je n'avais jamais rien vu de tel", se souvient Sephen Smartt du New Technology Telescope à l'observatoire de La Silla au Chili. "Depuis, on court après le temps pour pouvoir sortir l'information le plus vite possible", explique Benoît Mours qui précise que c'est un exploit d'arriver à boucler en si peu de temps la dizaine d'études publiées lundi notamment dans Nature et Science. "Beaucoup de personnes n'ont pas beaucoup dormi depuis deux mois !", ajoute Patrick Sutton. 

IMAGE ESO AND DIGITIZED SKY SURVEY 2
Pendant tout ce temps, l'information ne filtre pas. "Ce n'est pas que nous voulions garder le secret, c'est que nous voulions être absolument certains que tous les résultats que nous donnions étaient corrects", précise Patrick Sutton. Les scientifiques n'ont toutefois pas pu complètement empêcher des fuites dans le milieu, avec pour preuve quelques coups de coudes et clins d’œil évocateurs. "Ce n'est pas étonnant vu les milliers de personnes impliquées", explique Benoît Mours.

LES ONDES GRAVITATIONNELLES FONT LA PREMIÈRE
 LUMIÈRE SUR LA FUSION D’ÉTOILES À NEUTRONS
"La liste des auteurs de la publication impliquant le plus de monde fait 11 pages ! il y a 950 institutions listées", ajoute-t-il.

lundi 16 octobre 2017

VENEZUELA : LE CAMP MADURO REMPORTE LES ÉLECTIONS RÉGIONALES

Le Conseil électoral du Venezuela a annoncé que le camp du président Nicolas Maduro avait largement remporté les élections régionales, dimanche 15 octobre. Mais l'opposition a refusé de reconnaître ce résultat qu'elle estime entaché de fraude.

Selon le Conseil national électoral (CNE), le parti au pouvoir s'est imposé dans 17 des 23 Etats du Venezuela. L'opposition, qui était pourtant créditée de 11 à 18 Etats par les sondages, n'a finalement gagné que cinq Etats, le dernier territoire restant indécis, a déclaré la présidente du CNE. La participation s'élève à 61,14%.

dimanche 15 octobre 2017

AU CHILI, LES MANCHOTS REMPORTENT UNE BATAILLE CONTRE UN PROJET MINIER


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LES MANCHOTS DE HUMBOLDT, UNE ESPÈCE 
MENACÉE DE DISPARITION,  ONT STOPPÉ UN 
VASTE PROJET MINIER DANS LA VILLE 
CHILIENNE DE LA HIGUERA. 
PHOTO MARTIN BERNETTI

La Higuera (Chili) (AFP) - Ils mesurent moins d'un mètre de haut mais viennent de remporter une bataille colossale: les manchots de Humboldt, une espèce menacée de disparition, ont stoppé un vaste projet minier dans la ville chilienne de La Higuera. 
FICHE SUR LE MANCHOT DE HUMBOLDT, 
UNE ESPÈCE MENACÉE DE DISPARITION 
QUI A STOPPÉ UN VASTE PROJET MINIER 
DANS LA VILLE CHILIENNE 
DE LA HIGUERA 
PHOTO - AFP - GAL ROMA
Les défenseurs de ces animaux qui ne se reproduisent qu'au Chili et au Pérou se sont battus pendant des mois contre les plans de l'entreprise Andes Iron, qui voulait installer une mine à ciel ouvert de fer et de cuivre, et un port.

Baptisé Dominga, le projet visait une production annuelle de 12 millions de tonnes de fer et 150.000 tonnes de concentré de cuivre.

LES DÉFENSEURS DES MANCHOTS DE HUMBOLDT 
SE SONT BATTUS PENDANT DES MOIS CONTRE 
LES PLANS DE L'ENTREPRISE ANDES IRON, 
QUI VOULAIT  INSTALLER UNE MINE À CIEL 
OUVERT DE FER ET DE CUIVRE, ET UN PORT. 
PHOTO  MARTIN BERNETTI
Il a fait la une des journaux pendant des mois, mais a aussi divisé le gouvernement de la présidente Michelle Bachelet et transformé les réseaux sociaux en champ de bataille.

La décision d'y couper court est tombée fin août: un comité rassemblant les ministres de l'Environnement, de l'Agriculture, de l'Economie, de la Santé, de l'Energie et des Mines a opposé son veto au projet, estimant qu'il ne garantissait pas la sécurité des manchots.

Car la zone choisie pour implanter la mine et le port est en effet toute proche de la Réserve nationale des manchots de Humboldt, créée en 1990 sur les îles de Dama, Choros et Gaviota, connues pour leurs ballets de dauphins, baleines et lions de mer.

Rodrigo Flores, vice-président du syndicat de pêcheurs de Punta Choros, une petite crique d'où l'on embarque vers ces îles, se félicite de ce veto.

"Dominga est un projet invasif, pour la nature et pour la société", dit-il à l'AFP. "Il est incompatible avec un lieu considéré comme un +point chaud+ de la biodiversité au niveau mondial", c'est-à-dire une zone où la richesse de l'écosystème est menacée par l'activité humaine.

- Des milliers d'emplois -

Mais ce n'est pas l'avis de tous. Joyce Aguirre, une habitante de La Higuera, fait partie des défenseurs de Dominga. "Tout projet a un impact", relativise-t-elle. "Nous voulons être vigilants et surveiller ce qui va se passer. Ce sont nous qui vivons ici et donc jamais nous ne voudrons endommager le territoire."

Dans cette région qui compte parmi les plus économiquement sinistrées du Chili, certains habitants de La Higuera lorgnaient les milliers d'emplois promis par les promoteurs du chantier.

Le projet représentait un investissement de 2,5 milliards de dollars, dans un pays qui est le premier producteur mondial de cuivre et où l'activité minière est reine, générant 8% du Produit intérieur brut (PIB).

Mais les experts scientifiques de l'ONG Oceana ont mis en garde contre ses risques, alors que le terminal prévu pour exporter le fer et le cuivre qui seraient extraits devait être construit à seulement 30 kilomètres de l'île de Choros.

Ils citent le va-et-vient des cargos en pleine zone de transit des cétacés, le risque de fuite de pétrole dans l'eau et, tout simplement, l'occupation par une activité industrielle d'une surface marine qui fournit en alimentation plusieurs espèces menacées, dont la loutre marine.

- Réserve "en permanence menacée" -

"J'ai fait de la plongée dans d'autres régions et je me suis rendu compte que les résidus de l'activité minière arrivent au fond de l'océan et tuent toute la vie existante", souligne Mauricio Carrasco, un pêcheur. "C'est ça que nous craignons".

À Punta Choros, 160 familles de pêcheurs veillent sur la Réserve nationale des manchots de Humboldt, qui couvre 880 hectares et qui héberge 80% de la population de l'espèce. Plusieurs études récentes ont montré que ses eaux sont particulièrement pures, dénuées de toute pollution, grâce au travail de préservation de la zone.

Mais la réserve "a été en permanence menacée par des méga-projets", rappelle Liliana Yanes, directrice régionale de l'Office national des forêts à Coquimbo.

En 2010, le géant français Suez avait dû renoncer à son ambition de construire une centrale thermoélectrique à Barrancones, près de Choros. Face à la colère populaire, avec des manifestations de milliers d'habitants dans la région et à Santiago, le président de l'époque, Sebastian Piñera, avait exigé que la centrale soit bâtie ailleurs.

- "On nous coupe les ailes" -

À La Serena, ville distante de 60 kilomètres, une partie de la population regrette la marche arrière sur le projet Dominga.

"(Nous ressentons) de la déception, en tant que Chiliens, que le gouvernement nous coupe les ailes (...) car cette commune est l'une des plus pauvres du Chili", témoigne Marta Arancibia.

Elle fait partie d'une association d'habitants qui a signé avec l'entreprise Andes Iron un accord dans lequel cette dernière s’engageait à reverser à la localité une partie de ses gains, de 2 à 5 millions de dollars par an, pour des investissements dans l'éducation, la santé et l'accès à l'eau potable en échange du soutien des habitants.

"L'État n'a pas été présent pour nous ces vingt dernières années, donc nous voyons ces projets d'entreprises privées comme des opportunités", renchérit Joyce Aguirre, elle aussi signataire.

Andes Iron, de son côté, n'a pas dit son dernier mot: elle a annoncé qu'elle allait saisir le Tribunal environnemental pour défendre son projet et qu'elle irait jusqu'à la Cour suprême si besoin.

© 2017 Agence France-Presse. 

samedi 14 octobre 2017

LE JOUR DE L'HISPANITÉ


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LA « FIESTA DE LA RAZA » EN UNE DU
QUOTIDIEN ABC, LE 12 OCTOBRE 1947. © ABC
Le 12 octobre est historiquement marqué par l’arrivée du navigateur génois Christophe Colomb sur l’île de Guanahaní, dans l’archipel des Bahamas. À Madrid, c'est l'occasion pour l'État espagnol d'organiser un défilé militaire. Il a eu lieu cette année sans que n'y assistent le président catalan, le président basque et la présidente navarroise.
« El Día de la Raza » de l'Union Ibéro-Américaine (1913) 
FAUSTINO RODRÍGUEZ-SAN PEDRO
DÍAZ-ARGÜELLES
Député dès 1872 pour Gijón, puis de l’Outre-mer et précisément de Cuba entre 1886 et 1898, Faustino Rodríguez-San Pedro devint sénateur « à vie » en 1899, suite à la perte des colonies caribéennes, et aussi, en 1901, vice-Président du Sénat. Par la suite, Francisco Agustín Silvela, Président conservateur à l’époque, lui permit d’intégrer son gouvernement en 1903 [1], en lui confiant le portefeuille du Ministère des Finances. Mais il n’occupa pas ce poste plus d’un an. Enfin, Faustino Rodríguez-San Pedro participa à la rédaction des statuts de la Banque Hispano Américaine et à la création d’entreprises spécialisées dans le textile, puis il fut aussi nommé ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts par Antonio Maura Muntaner [2], une charge qu’il devait occuper de 1907 à 1909. Il y promut la valorisation et la conservation du patrimoine national, notamment de l’architecture catholique [3].

Auparavant, à la veille du quatrième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb à Guanahaní, Rodríguez-San Pedro avait été maire de Madrid (entre 1890 et 1891) [4]. Il voulut célébrer l’évènement au moyen d’une exposition dans le Parc du Retiro, pour contrecarrer la célébration que préparaient les États-Unis pour l’occasion, où la communauté italienne faisait du 12 octobre le Colombus Day, mais cette entreprise n’aboutit pas suite à sa démission. Il parvint néanmoins à promouvoir un projet similaire en accédant à la présidence de l’organisation Unión Ibero-Americana [5], en 1894, projet qui se concrétisa en 1913, lorsque celle-ci publia les premiers tracts promouvant un évènement appelé à être célébré comme la « Fête de la Race », où serait manifestée « l’intimité spirituelle existant entre la Nation découvreuse et civilisatrice et celles formées ensuite sur le sol américain ». Cela se fit au prétexte notamment d’une réaction stratégique à la doctrine Monroe [6] de la part d’une fraction des élites marchandes hispanophones. Les Espagnol-es pleuraient leur empire, les gouvernements sud-Américains craignaient les États-Unis.

Relayé par la presse, l’appel eut un certain retentissement, et des célébrations plus ou moins informelles eurent lieu dès le mois d’octobre de 1913, dans de grandes écoles ou des casernes militaires par exemple [7]. Si bien que le 20 octobre de la même année, à l’initiative d’Antonio López Muñoz, alors ministre des Affaires Étrangères, Faustino Rodríguez-San Pedro se réunit avec les ambassadeurs de différentes républiques sud-américaines pour évoquer les célébrations qui auraient lieu le 12 octobre suivant outre Atlantique [8] et celles qui avaient déjà eu lieu cette année-là que ce soit en Argentine, au Chili, dans les clubs de colons, ou encore en Colombie, au Costa Rica, à Cuba, au Guatemala, au Honduras, au Mexique, à Panamá, au Pérou, à Porto Rico, au Salvador et en Uruguay. L’ensemble de ces célébrations ont d’ailleurs exhaustivement été recensées dans le numéro correspondant au mois de novembre de 1913 de la revue éditée par l’Union Ibéro-Américaine [9], dans laquelle différents adhérents de l’organisation transatlantique exposaient aussi leurs projets en vue de la tenue d’une célébration plus aboutie les années suivantes. Tout cela fut en quelque sorte une réponse à l’impérialisme étasunien.

« El día de la raza » entre perpétuation et mutations

À Madrid, officieusement mais en présence tout de même du ministre des Affaires Étrangères espagnol, -le marquis de Lema-, et du ministre « plénipotentiaire » chilien en Espagne, -Enrique Larraín Alcalde-, l’Unión Ibero-Americana organisa la « Fête de la Race » le 12 octobre 1914 comme une fête « patriotique » [10] célébrant l’arrivée « du drapeau de la civilisation et du progrès réalisée par Christophe Colomb sous les auspices de la grande reine Isabelle la Catholique » [11]. Des commémorations eurent également lieu en province, comme à Guadalajara, à Santander, Gijón, ou encore à Oviedo, où des conférences, des ateliers et des bals furent organisés, résultats de l’influence et de l’activisme l’Union Ibéro-Américaine [12].

AFFICHE PÉRONISTE SUR LE 
«  JOUR DE LA RACE » EN 1948
Outre Atlantique, d’autres célébrations se tinrent également le 12 octobre 1914 ; en Argentine, en Bolivie, au Chili, en Colombie, au Guatemala, au Honduras, au Mexique, au Salvador ainsi qu’au Venezuela et au Pérou [13]. D’ailleurs, les Hondurien-nes fêtèrent ainsi leur première fête nationale suite à un décret paru le 24 mars de la même année. Le Honduras fut donc le premier État hispanophone à officialiser le 12 octobre, en l’occurrence aussi bien comme une fête nationale que comme une commémoration de type « transcendantal », dépassant les frontières.

Le projet de souder l’Espagne et les républiques américaines en vue de contrer l’hégémonie d’autres « blocs » linguistiques, culturels et politiques prit donc forme dès le début de la guerre, une « Première guerre mondiale » à laquelle l’Espagne ne participa pas. « La Fête de la Race » promettait ainsi de lier le destin des Sud-Américain-es à celui des Espagnol-es. L’Union Ibéro-Américaine y consacra un numéro spécial dans sa revue transatlantique, en octobre de 1915 et de 1916, puis en 1917 l’Argentine d’Hipólito Yrigoyen l’officialisa à son tour comme « fête nationale ». Le décret promulgué indique qu’il s’agissait d’un hommage à l’Espagne, « génitrice des nations auxquelles elle a donné […] son sang », à Christophe Colomb et à la « découverte de l’Amérique », « évènement le plus transcendantal qu’ait vécu l’Humanité ».

La « fête de la Race » devint aussi sous l’égide d’Antonio Maura la fête nationale de l’Espagne en juin 1918 [14]. Elle fut ensuite célébrée jusqu’en 1958, lorsque le gouvernement de Francisco Franco opta pour la terminologie moins connotée de Día de la Hispanidad, une prise de recul qui répondait à l’évolution sémantique de la « fête de la Race » tout au long du XXe siècle. L’évolution sera de mise au Chili aussi, de « l’anniversaire de la découverte de l’Amérique », en 1921, jusqu’à ce que soit constatée la réciprocité de la « découverte », en 2000 (Día del descubrimiento de dos Mundos). Ainsi, si certains États ont inscrit et conservé officiellement la « fête de la Race » dans l’agenda national, tel le Honduras ou la Colombie (dès 1939), le Mexique y a émis une nuance qui fait de la « race » un signifiant du syncrétisme et de la jonction entre les peuples « ibéro américains » et le reste du monde [15]. Le slogan de l’Université de Mexico (UNAM) s’en fait d’ailleurs l’écho : « mon esprit parlera par la race » [16]. Cependant, certains pays se sont détournés du concept originel de « fête de la Race », sur la base de considérations indigénistes qui ne s’étaient jamais réellement imposées au sein des institutions étatiques sud-américaines contemporaines. C’est ainsi que le Nicaragua sandiniste de Daniel Ortega célèbre, depuis 2007, la légitimation de « la résistance indigène, noire et populaire » contre l’impérialisme général. C’est aussi le cas en Bolivie, où cette date désigne le « jour de la décolonisation », et au Venezuela, car on y célèbre, depuis 2002 et l’élection d’Hugo Chavez, la « résistance indigène » (Día de la Resistencia Indígena).

La fête nationale espagnole et le défilé militaire

Avant d’être diagnostiqué par les institutions étatiques sud-américaines comme le symptôme d’une volonté impérialiste émanant de la monarchie espagnole, le « jour de la Race » est ainsi devenu la « fête de l’Hispanité », après avoir été d’abord, la fête nationale hondurienne, argentine, puis espagnole : c’est donc une date susceptible de revêtir plusieurs significations.

COUVERTURE DU LIVRE 
«DEFENSA DE LA HISPANIDAD» (1934)
Ainsi, l’adoption du mot hispanité conféra un sens nouveau à la « fête de la Race » espagnole. L'expression fut popularisée suite à la publication de Defensa de la Hispanidad (1934), de Ramiro de Maetzu. Assassiné par une milice loyaliste en octobre de 1936, cet héritage théorique fut récupéré par certains réseaux nationalistes après la victoire définitive des troupes insurgées. En pleine mutation sur le plan économique à la fin des années 1950 et soucieux du remodelage de son image, le franquisme, en effaçant le terme « Race », tentait de gommer le souvenir tenace de ses origines ainsi que son alliance politico-militaire avec le régime fasciste de Mussolini, d’une part, et le régime nazi d’autre part, lesquels avaient permis son instauration par la guerre. On ne fêta plus l’identité espagnole dans une acception péninsulaire, on commémora la gloire d’un trait commun avec le reste du monde, bien qu’il fût entaché d’une longue histoire coloniale. C’est l’idée qui dans le texte du décret franquiste du 9 janvier 1958 instaure la « fête de l’Hispanité », car il y est évoqué « […] l’importante transcendance que signifie le 12 octobre pour l’Espagne et pour tous les peuples de l’Amérique hispanique ». Pendant longtemps cependant, l’une et l’autre appellation se sont côtoyées, l’expression «fête de la Race » étant davantage ancrée dans les pratiques langagières. L’officialisation de la « fête de l’Hispanité », si elle correspond bien à l’entrée des technocrates au gouvernement (1957), mit beaucoup plus de temps à s’enraciner dans le lexique populaire.  

Par la suite, à l’image de la période postfranquiste durant laquelle fut élaborée la Constitution de 1978, la quête du consensus social que poursuivirent les partis réformateurs comme l’UCD et le PSOE fut ponctuée de changements majeurs et de mesures conservatrices. La première législature de la monarchie parlementaire démocratisée sanctionna d’une loi la conservation, d’une part, de la symbolique héraldique [17] du drapeau, et d’autre part de la fête nationale [18], l’ordre monarchique ayant été accepté par la plupart des partis [19]. Rien ne modifia donc le nom ou le motif de la célébration de la fête nationale. À l’origine retenue sous le règne du roi Alphonse XIII, en 1918, pour fêter la « Race », pas même le 6 décembre, date de l’approbation de la Constitution, ne put prendre le pas sur la célébration de la « Fête de l’Hispanité », pendant laquelle, selon la formule de Franco et de Carrero Blanco, son « ministre de la Présidence » :

« La Communauté hispanique des nations -qui cohabite fraternellement au sein de la Péninsule et du Nouveau Continent avec la Communauté Luso-Brésilienne- a pour devoir indispensable d’interpréter l’Hispanité comme un système de principes et de normes destiné à la meilleure défense de la civilisation chrétienne et à l’organisation de la vie internationale au service de la paix » [20].

Ce n’est qu’en novembre 1981, à l’occasion d’une formulation plus restreinte adoptée par le roi Juan Carlos I, que le motif de la « Fête de l’Hispanité » s’affranchit de cette tradition nationale-catholique pour ne plus célébrer que « la découverte de l’Amérique et l’origine d’une tradition culturelle commune aux peuples hispanophones » [21].

Enfin, le 12-O comme jour de festivité nationale fut légitimé ensuite par les autorités en octobre 1987 [22], à la veille de la célébration du cinquième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans les Caraïbes (1992). Le 12 octobre demeura alors officiellement le jour de la « Fête Nationale de l’Espagne », mais il fut néanmoins dépouillé de toute connotation mentionnant directement l’Hispanité. En effet, la loi 18/1987 adoptée à l’occasion par la majorité socialiste au Congrès n’abrogea pas le décret royal précédent de 1981, mais elle formula plus explicitement la reconnaissance par la nation de la naissance d’une union monarchique préfigurant l’autorité de la couronne d’Espagne au jour du 12 octobre 1492,  avec une singulière approche historiciste dans la formulation du texte car il stipule qu’en octobre 1492 l’Espagne aurait été « sur le point de conclure un processus de construction de l’État à partir [de sa] pluralité culturelle et politique » [23], sans évocation aucune de la grammaire de Nebrija (1492), mais en évoquant néanmoins le départ «d’une période de projection linguistique et culturelle par-delà les frontières européennes » [24].

Or, la chronologie des faits indique que l’Office de la Sainte Inquisition, créé en 1478, pourfendait la diversité cultuelle sur l’ensemble des territoires contrôlés par les Rois Catholiques, la liberté de culte étant alors inexistante. En témoigne l’Édit de Grenade de 1492, qui instaurait à ce titre l’expulsion de l’ensemble de la communauté juive de l’ancien royaume de Grenade. Peut-on dès lors parler de la conclusion d’un « processus de construction de l’État à partir [de sa] pluralité culturelle et politique » ? Sans doute, à condition d’en exclure les Juifs, mais il apparaît plutôt que la fête nationale espagnole assoit la monarchie catholique en tant qu’aboutissement d’une construction étatique :  l’union des Rois Catholiques et des couronnes de Castille et d’Aragon afin de vaincre d’autres royaumes, non-chrétiens ceux-là, tel le royaume de Grenade, ou de conquérir des territoires jusque-là inconnus de la civilisation romano-chrétienne, comme le permirent les voyages d’exploration des colons.

Dès lors, une fois signifié le caractère politiquement et culturellement structurant d’une telle date dans la consolidation d’un imaginaire national, comment conférer un sens plus moderne encore à cette date à l’héritage si ancien, marquée par l’avènement d’une civilisation à part entière puisque portée par-delà les frontières de son empire par un engagement colonisateur sans précédent des institutions et des armées catholiques et évangélisatrices de la couronne ? Cette question, ce sont les néo-conservateurs qui semblent le plus l’avoir prise en compte par la suite, quand ils ont pris le pouvoir par les urnes. En 1996, Eduardo Serra Rexach [25], ministre de la Défense à l’époque, soumit au roi l’idée d’un grand défilé militaire le 12 octobre, outre celui du jour de la célébration des Forces Armées. Le décret signé, l’Espagne fit de la « fête nationale » le jour de célébration de son armée. L’Église et ses fidèles fêtant ce jour-là la Vierge du Pilar, vénérée entre autres par les catholiques les plus conservateurs, -devenue d’ailleurs protectrice de la Garde Civile au XXe siècle-, et les autorités de l’État fêtant autant la fierté de la tradition monarchique catholique que celle de l’armée, le triptyque cérémoniel franquiste revêtit une forme pastorale moderne, unitaire, exprimée néanmoins non pas sous une forme synthétique mais plutôt de façon compartimentée, c’est-à-dire par le biais de célébrations distinctes mais qui continuent de perpétuer les échos du national-catholicisme au même moment et en divers endroits du territoire tout en promouvant des institutions étatiques mais fortement connotées historiquement, l’Église, la Garde Civile et les Armées.



NOTES :

[1] RULL SABATER, Alberto, Diccionario sucinto de Ministros de Hacienda (s. XIX-XX). Instituto de Estudios Fiscales, Madrid, 1991, Documento 16, p. 168. 
[2] “La historia del linaje de los Rato”, elconfidencial.com, , 19/04/2015, TIJERAS, Ramón  
[3] Comme pour la Cathédrale de Tolède : “La Catedral de Toledo”, ABC (Madrid), 16/05/1909, p. 14
[4] FONTELA TALÍN, Antonio, Vida y tiempos de Faustino Rodríguez San Pedro (1833-1925), Gijón, Fundación Alvargonzález, 2005, 483p. 
[5] Instrument de la domination bourgeoise créé en 1885, l’Unión Ibero-Americana était une société américaniste centralisée à Madrid mais influente aussi bien en Espagne, au Portugal, qu’outre Atlantique. Source :
Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC), Bibliothèques et Archives, Unión Ibero-Americana, 1885-1926, [en ligne], http://simurg.bibliotecas.csic.es/viewer/!metadata/CSIC1467109249648/0/-/ 
[6] «La doctrina Monroe», Unión Ibero-Americana, (Madrid), Dir. Manuel de Salaregui y Medina, mars 1913, Nº1, pp. 1-2, [en ligne], http://simurg.bibliotecas.csic.es/viewer/image/CSIC000115751_A27_N01/9/#topDocAnchor. 
[7]            “Fiesta de la Raza”, Unión Ibero-Americana, (Madrid), Dir. Manuel de Salaregui y Medina, 31 octobre 1913, Nº8, pp. 6-7, à http://simurg.bibliotecas.csic.es/viewer/image/CSIC000115751_A27_N08/9/#topDocAnchor. 
[8]            Ibid., “A Vasco Nuñez de Balbo”, p. 7. 
[9]            “La fiesta de la Raza en América”, Unión Ibero-Americana, (Madrid), Dir. Manuel de Salaregui y Medina, novembre 1913, Nº9, pp. 7-37, http://simurg.bibliotecas.csic.es/viewer/fullscreen/CSIC000115751_A27_N09/9/.
[10] Terminologie valorisée lors de son discours par le Marquis de Lema, in “La fiesta de la Raza”, Unión Ibero-Americana, (Madrid), Dir. Manuel de Salaregui y Medina, octobre 1914, Nº10, p. 5, source [pdf] en ligne : http://simurg.bibliotecas.csic.es/viewer/fullscreen/CSIC000115751_A28_N10/5/.
[11] RATO, Apolinar de, Faustino Rodríguez San Pedro, Madrid, Gráficas Yagüe, collection « Celebridades », volume 3, 1965, p. 46. Traduction personnelle de : “[…] en este día aniversario del descubrimiento de América, celebremos la Fiesta de la Raza Española, que ha tenido providencialmente la fortuna de llevar la bandera de la civilización y del progreso en aquella memorable empresa, realizada por Colón bajo los auspicios de la gran reina Isabel la Católica.” 
[12] “La fiesta de la Raza en provincias”, Unión Ibero-Americana, (Madrid), Dir. Manuel de Salaregui y Medina, octobre 1914, Nº10, pp. 24-33. 
[13] “La fiesta de la Raza en América”, Unión Ibero-Americana, (Madrid), Dir. Manuel de Salaregui y Medina, novembre 1914, Nº11, pp. 3-22, document [en ligne] à  : http://simurg.bibliotecas.csic.es/viewer/image/CSIC000115751_A28_N11/1/LOG_0003/.
[14] Gaceta de Madrid, [BOE], 16/06/1918, Nº 167, p. 683 
[15] VASCONCELOS CALDERÓN, José, La Raza Cósmica. Misión de la raza iberoamericana, México D.F., Porrúa, [1925], 2010, 320 p.
[16] “Por mi raza hablará mi espíritu”, phrase couramment attribuée à José Vasconcelos Calderón, ancien ministre de l’enseignement, notamment lorsque la célébration de la « fête de la Race » fut adoptée par le Mexique, en 1929.
[17] Loi 33/1981 du 5 octobre, BOE, Nº 250, du 19 octobre 1981, p. 24477, [consultable en ligne], Ministerio de la Presidencia y para las administraciones territoriales, DON JUAN CARLOS I 
[18] Décret Royal 3217/1981, du 27 novembre, BOE, Nº1, 01/01/1982, “por el que se establecen normas para la celebración del 12 de octubre, Fiesta Nacional de España y Día de la Hispanidad”, [pdf] en ligne à https://www.boe.es/buscar/pdf/1982/BOE-A-1982-1-consolidado.pdf.
[19]            La monarchie a été acceptée par tous les partis qui souhaitaient être légalisés, à quelques exceptions près, comme Esquerra Republicana Catalana, qui comme son nom l’indique, est par essence un parti républicain.
[20]            Boletín oficial del Estado (BOE), Madrid, 08/02/1958, Nº 34, FRANCO, Francisco, CARRERO BLANCO, Luis, pp. 203-204:
“No sería justo limitar hoy la conmemoración del descubrimiento al recuerdo de un pasado incomparablemente grande y bello.
La Comunidad hispánica de naciones –que convive fraternalmente en la Península y en el Nuevo Continente con la Comunidad Luso-Brasileña– tiene el ineludible deber de interpretar la Hispanidad como un sistema de principios y de normas destinado a la mejor defensa de la civilización cristiana y al ordenamiento de la vida internacional en servicio de la paz.”
[21] Décret Royal 3217/1981, du 27 novembre, BOE, Nº1, de 1 de enero de 1982, DE BORBÓN, Juan Carlos, RODRÍGUEZ INCIARTE, Matías, [pdf] 
“[…] Fiesta de la Hispanidad, en la que se conmemora el descubrimiento de América y el origen de una tradición cultural común a los pueblos de habla hispánica”.
[22] Loi 18/1987, du 7 octobre, BOE 241/1897, p. 30149
[23]  Ibid., “La fecha elegida, el 12 de octubre, simboliza la efeméride histórica en la que España, a punto de concluir un proceso de construcción del Estado a partir de nuestra pluralidad cultural y política, […]”.
[24] Ibid., “[…] inicia un periodo de proyección lingüística y cultural más allá de los límites europeos”. 
[25] Décret Royal 862/1997, du 6 juin, BOE Nº151, du 25/06/1997, p. 19591, « por el que se regulan los actos conmemorativos del Día de la Fiesta Nacional de España, en el ámbito del Ministerio de Defensa»

mercredi 11 octobre 2017

REDÉCOUVRIR ENFIN CE QUI FUT RECOUVERT


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COLOMB REÇOIT DES PRÉSENTS DES INDIGÈNES TANDIS
QUE SES COMPAGNONS DRESSENT UNE CROIX DE BOIS

GRAVURE THÉODORE DE BRY (1528-1598), FRANCFORT, 1592.

1492-1992, l’histoire par le glaive. Dans la terminologie officielle, le cinquième centenaire du premier voyage de Christophe Colomb, en 1492, ne commémore plus la « découverte de l’Amérique » mais la « rencontre des deux mondes ». Une façon de dés européaniser partiellement une odyssée à la fois individuelle et collective, celle du grand Amiral de la mer océane et celle d’un continent conquérant qui allait, par le feu et par le sang, entamer l’unification de la planète et en écrire l’histoire à partir de ses propres catégories. Mais, en 1992, les survivants du génocide d’il y a cinq siècles récusent une célébration qui enfouirait encore davantage leur apport à la culture multiforme de l’histoire humaine.

GRAVURE EXTRAITE DE THÉODORE DE BRY, 
Tout ce qui est d’importance aujourd’hui s’est-il décidé en 1492 ? Autrement dit, les événements qui convergent et s’organisent durant cette année-clé, et d’abord la rencontre de deux mondes, l’européen et l’américain, dessinent-ils l’une de ces bifurcations majeures de l’histoire ? Questions d’autant plus actuelles pour une commémoration que nous vivons l’un de ces moments décisifs qui sont, d’emblée, perçus – même si leur signification reste opaque – comme historiques, marquant une fracture dans la chronologie, points d’arrivée et points de départ.

C’est Voltaire qui, dans ses Remarques sur l’Histoire, écrit que la fin du quinzième siècle constitue un tournant capital : « L’Amérique est découverte ; on subjugue un nouveau monde et le nôtre est tout changé. » Et l’enseignement universitaire français fait de 1492 la date charnière entre Moyen Age et Temps modernes. L’early modern history des Anglo-Saxons commence aussi en 1492. Ce point de vue est, dans l’ensemble, accepté, parfois magnifié par les historiens et les essayistes qui ont choisi de célébrer le cinq centième anniversaire de 1492, l’annus mirabilis.

 « BNF - LES CARTES MARINES» 
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Ils le font avec plus ou moins de nuances. Bernard Vincent, auteur de la réflexion la plus rigoureuse, la plus stimulante sur l’année admirable, écrit ainsi qu’elle voit s’amorcer le mouvement qui va déplacer le centre de gravité de la planète, et il insiste sur « l’unification du monde » qui suit le voyage de Colomb (1).

Jacques Attali, dans un livre foisonnant qui passe du récit traditionnel à la vue prospective, est convaincu que « les cinq figures emblématiques – le Marchand, l’Artiste, le Découvreur, le Mathématicien, le Diplomate – et les cinq valeurs majeures d’aujourd’hui – la Démocratie, le Marché, la Tolérance, le Progrès, l’Art – n’auraient pas leur sens moderne si 1492 s’était déroulé autrement (2) ». Mais un historien aussi pertinent que Bartolomé Bennassar ne donne à 1492 qu’une valeur symbolique, la naissance des temps nouveaux se produisant vers les années 1520. Querelle secondaire ? Bennassar s’en défend. Choisir une date exceptionnelle pour marquer une naissance, c’est faire prévaloir le temps recréé sur le temps vécu. Car, affirme-t-il, « les hommes et les femmes de 1492 n’ont eu en aucune façon la conscience de changer d’époque (3) ».

L’Amérique, déduction d’humaniste

[CARTE MARINE DE L'OCÉAN ATLANTIQUE NORD-EST,
DE LA MER BALTIQUE, DE LA MER MÉDITERRANÉE ET
DE LA MER NOIRE, ACCOMPAGNÉE D'UNE
MAPPEMONDE CIRCULAIRE]
AUTEUR : COLOMB, CHRISTOPHE (1450?-1506)
Voire. Ce qui frappe au contraire, selon Jacques Heers (4), c’est la rapidité avec laquelle la nouvelle de la « découverte » de Colomb se propagea. Les dates parlent d’elles-mêmes : le 1er avril 1493, à peine plus de trois semaines après l’arrivée à Lisbonne, deux semaines seulement après le retour à Palos, la lettre de Colomb annonçant l’événement sort des presses à Barcelone. Et elle est imprimée à Rome dès le 29 avril 1493. Puis ce sera Florence en octobre. Mais il est vrai que, selon les milieux, la résistance à la découverte est plus ou moins grande : banquiers, éditeurs et imprimeurs, notables d’Espagne ou du Portugal, de France ou d’Angleterre mesurent l’importance de l’événement. Par contre, les hommes de « science » des grands centres d’humanisme, en Italie et en Allemagne surtout, se montrent circonspects et même réticents. Ce qui conduit Heers à se demander s’il n’y avait pas incompatibilité entre les thèmes inspirés de l’Antiquité, la Renaissance et le Nouveau Monde, ou plus précisément encore entre la « science » et l’ aventure que représente l’entreprise même de la Découverte.

En fait, ce problème du rapport entre la connaissance scientifique et l’initiative de Colomb est une des questions centrales que pose son voyage. Pour Régis Debray, dans un petit livre tout d’intelligence et de sens de la formule, « l’Amérique, déduction d’humaniste papivore, est la fille légitime de Gutenberg ; et son avènement le point d’aboutissement d’une très longue odyssée textuelle (5) ». Et il est vrai, comme le rappelle Bernard Vincent, que Colomb non seulement a l’expérience de la mer, mais qu’il est un grand lecteur et qu’il correspond avec les savants (astronomes, médecins, mathématiciens) qui peuvent l’éclairer sur son projet.

Mais, en même temps, Colomb est un autodidacte qui ignore les rudiments de la navigation astronomique, et qui est donc incapable de déterminer correctement les latitudes. Il s’inscrit ainsi à la fois dans l’univers de la connaissance de son époque et dans l’erreur. Et, comme si son entreprise apportait la confirmation de l’idée selon laquelle les hommes ne savent pas l’histoire qu’ils font, c’est précisément cette erreur qui le fait réussir, contre les calculs savants, alors même que, victime de ses illusions, il ne sait pas qu’il a découvert un « nouveau monde ». Il voit d’ailleurs son entreprise « comme un accomplissement de prophéties bibliques, celle d’Isaïe en particulier sur la reconquête de Jérusalem » et l’on mesure à cette phrase combien sont multiples les causes qui provoquent un événement historique et poussent un individu à agir.

À l’origine il y a incontestablement la volonté farouche d’un homme, son acharnement à convaincre, sa passion, la confiance en son destin, la foi qui l’habite. Colomb, rappelle Bernard Vincent, priait à toutes les heures canoniques comme les prêtres et les religieux. Il est proche des franciscains, partage avec eux la croyance en l’ambivalence de l’or. « L’or est chose excellente », dit-il. Et, comme eux, il se préoccupe des lieux saints, espère entrer en contact avec les chrétiens d’outre-Jérusalem, ceux qui habitent les territoires du Grand Khan, situés dans l’Inde la plus éloignée.

Cet esprit de croisade – l’une des motivations de Colomb – imprègne toute l’Espagne. Et l’entreprise n’aurait pas été possible sans la rencontre entre l’obstination d’un homme et la politique d’un État-nation qui vient, avec la reconquête de Grenade (le 2 janvier 1492) de chasser les musulmans de son sol. Carmen Bernard et Serge Gruzinski, dans leur remarquable Histoire du Nouveau Monde (6), mettent l’accent sur l’importance de cette chute du royaume musulman de Grenade. Sur l’exaltation « nationaliste » qui s’ensuit, sur la poussée xénophobe et d’intolérance qu’elle entraîne, puisque les juifs sont expulsés d’Espagne le 31 mars 1492. Bernard Vincent et Jacques Attali rappellent aussi que la publication, en août 1492, de la grammaire castillane de l’humaniste Antonio de Nebrija – première grammaire en langue vernaculaire – marque la volonté de trouver dans la langue le ciment de l’unité nationale, « après que la religion chrétienne a été repurgée, après que les ennemis de notre foi ont été vaincus par la guerre et la force des armes », écrit Nebrija.

C’est dans ce climat que s’insère la démarche de Colomb. Si, le vendredi 3 août 1492, les trois navires quittent le port de Palos et gagnent l’océan, c’est parce que, de tous les pays d’Europe, l’Espagne est celui qui, en cette fin du quinzième siècle, a le plus conscience d’être une nation. Comme l’ont été la reconquête, l’expulsion des juifs et la grammaire castillane de Nebrija, le voyage de Colomb est un moyen d’affirmer la puissance de l’État et sa volonté d’imposer sa marque au monde. Il s’inscrit ainsi dans un faisceau d’événements.

Mais, dès lors, la rencontre entre cette Espagne-là et le « nouveau monde » ne peut pas être une «découverte ». D’abord parce que l’Amérique est déjà habitée par des millions d’hommes, qui y ont construit une civilisation. Mais surtout, comme le souligne Eduardo Galeano, parce que « ceux qui envahirent l’Amérique ne surent pas ou ne purent pas la voir (7) ».

Dans la mesure, explique-t-il, où « l’Espagne catholique s’imposait en tant qu’Espagne unique, annihilant par le feu et le sang l’Espagne musulmane et l’Espagne juive », elle ne pouvait que vouloir détruire ceux qu’elle rencontrait. Il ne s’agissait pas, dans ces conditions, d’une découverte, mais bien plutôt, selon Galeano, d’un « enlisement ». Et celui-ci va de pair avec un génocide.

Sur ce point, tous les auteurs déchirent le voile. Dans les Rendez-vous de Saint-Domingue (8) René Luneau rappelle que, selon certains historiens, l’invasion a effectivement représenté le plus grand génocide de l’histoire humaine. Bernard Vincent et Jacques Attali donnent des chiffres effrayants. Des soixante à quatre-vingts millions d’Amérindiens (on dénombre à l’époque en Europe une centaine de millions d’habitants), plus de 80 % disparaissent en quelques années. L’île d’Hispaniola comptait de sept millions à huit millions d’habitants en 1492, il n’en restera plus que 125 en 1570, (et déjà moins de quatre millions en 1496). On comprend que les représentants des Indiens récusent aujourd’hui la commémoration triomphaliste : « Pour nous, ça va être les cinq cents ans de nos malheurs », écrivent-ils (9). Et les catholiques contestataires s’inquiètent de ce « rendez-vous de Saint-Domingue » qui, en octobre 1992, doit voir le pape Jean-Paul II présider la IVème conférence générale de l’épiscopat latino-américain et les fêtes du cinquième centenaire. Même les plus modérés réclament une « célébration pénitentielle»   en «demandant pardon pour la destruction des civilisations indiennes et la déportation des Africains en esclavage (10) » .

Car les Indiens ne sont pas seuls concernés. La découverte de Colomb est un pas décisif vers l’unification du monde. Comme l’écrit Jacques Attali, l’Europe devient un « continent-histoire », autrement dit, elle impose sa civilisation à l’ensemble des terres. Et, au coeur de cette Europe, il y a l’Espagne. Le castillan et, derrière lui, le portugais deviennent les langues de la conquête. Une diaspora espagnole (celle des musulmans et des juifs, chassés, et celle des chrétiens) porte cette langue et cette culture. L’unification linguistique symbolise la nouvelle unité du monde. Celle-ci s’exprime aussi par une unification microbienne aux conséquences tragiques : la syphilis passe d’Amérique en Europe et les épidémies – grippe, pneumonie, peste, rougeole – venues de l’Ancien Monde ravagent le Nouveau. En même temps que l’exploitation inhumaine des populations dans les mines et les champs oblige à importer d’Afrique une main-d’oeuvre noire, créant de nouveaux liens d’une rive à l’autre de l’océan et déclenchant ainsi un mécanisme de métissage que rien ne peut arrêter.

Une européanisation du monde

L’unification est aussi alimentaire. Riz, blé, caféier, canne à sucre font le voyage d’est en ouest ; maïs, pomme de terre, haricot, tomate, manioc, tabac, piment effectuent le trajet inverse. Et, naturellement, l’or et l’argent achèvent de tisser cette trame serrée qui, désormais, enserre le monde, développant ses conséquences jusqu’à aujourd’hui. Elle implique aussi l’Afrique par le biais de la traite, si bien qu’il s’agit non pas d’un tête-à-tête entre l’Europe et l’Amérique, mais bien d’une « européanisation du monde », d’un échange inégal entre l’Europe et les autres continents.

Par ce constat, toute commémoration, toute réflexion sur 1492 rejoint l’actualité de 1992. Edwy Plenel en fait la brillante démonstration dans les trente étapes de son Voyage avec Colomb (11) initialement publié en feuilleton au cours de l’été 1991 dans le Monde. Ce « va-et-vient entre hier et aujourd’hui » s’achève par un entretien avec l’écrivain colombien Alvaro Mutis, vieux complice de Gabriel Garcia Marquez, qui s’exclame : « Je suis du camp des vaincus. Le vaincu est le seul qui sait vraiment ce qui s’est passé. Il a traversé une épreuve qui rend sage. Le vainqueur, c’est un aveugle qui finira à Sainte-Hélène en essayant toujours d’arranger son personnage. »

C’est une cécité que récuse Jacques Attali : « Je voudrais, écrit-il, qu’on ait le courage de regretter le mal fait alors aux hommes par des hommes, de demander pardon aux victimes, de leur accorder enfin leur vraie place dans la mémoire du monde (12). » Régis Debray est plus corrosif lorsque, rapportant l’attitude de Cortès qui fit brûler un Indien qui mangeait de la viande humaine, « parce que, dit Cortès, je voulais qu’on ne tuât personne », il remarque : « Nous condamnons Cortès pour illogisme, mais nous sommes fiers de brûler et d’asphyxier cent mille Irakiens du haut des airs pour leur apprendre à respecter la vie et les biens d’autrui, après quoi arrivent, dans la foulée, des commandos et, à l’abri de notre formidable puissance de feu, nos saints hommes et nos saintes femmes… (13 ».

Rien n’a-t-il donc changé dans le fonctionnement de l’histoire depuis 1492 ? Ce début de notre histoire, le moment où nous (l’Europe) façonnions le monde nouveau ? Comme l’écrivait le Père Ignacio Ellacuria, quelques mois avant d’être sauvagement assassiné par des militaires salvadoriens : « Ce qui a été réellement découvert – en 1492 – c’est ce qu’était réellement l’Espagne, la réalité de la culture occidentale et celle de l’Église à ce moment. Tous (…) se sont mis à découvert. Ils n’ont pas découvert l’autre monde, ils l’ont recouvert. Ce qui nous reste à faire aujourd’hui, c’est de découvrir ce qui a été recouvert et que surgisse un “nouveau monde” qui ne soit pas seulement la répétition de l’ancien, qui soit véritablement neuf. Est-ce possible ? Est-ce pure utopie ? (14) »

Écrivain et historien ; auteur, entre autres, de la Fontaine des Innocents, Fayard, Paris, 1992.


(1) Bernard Vincent, 1492, l’Année admirable, Aubier, Paris, 1991, 226 pages, 115 F.
(2) Jacques Attali, 1492, Fayard, Paris, 1991, 362 pages, 120 F.
(3) Bartolomé Bennassar et Lucile Bennassar, 1492, un monde nouveau, Perrin, Paris, 1991, 274 pages, 128 F.
(4) Jacques Heers, la Découverte de l’Amérique, Complexe, Bruxelles-Paris, 1991, 190 pages, 59 F.
(5) Régis Debray, Christophe Colomb, le visiteur de l’aube, La Différence, Paris, 1991, 124 pages, 59 F.
(6) Carmen Bernard et Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde, de la découverte à la conquête, Fayard, Paris, 1991, 769 pages, 190 F.
(7) Eduardo Galeano, Amérique : la découverte qui n’a pas encore eu lieu, Messidor, Paris, 1991, 118 pages, 70 F.
(8) Les Rendez-vous de Saint-Domingue, les enjeux d’un anniversaire, 1492-1992, sous la direction d’Ignace Berten et de René Luneau, Centurion, Paris, 1991, 365 pages, 145 F.
(9) Ibid.
(10) Ibid.
(11) Edwy Plenel, Voyage avec Colomb, Le Monde-Editions, Paris, 1991, 259 pages, 98 F.
(12) Jacques Attali, op. cit.
(13) Régis Debray, op. cit.
(14) In les Rendez-vous de Saint-Domingue, op. cit.