vendredi 30 mars 2018

ALLEMAGNE : À TRÈVES, KARL MARX RÈGLE LA CIRCULATION


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Il y a 200 ans début mai, l’auteur du «Capital» naissait à Trèves. La ville lui rend un hommage assez inattendu. 


FEU BICOLORE À TRÈVES 
Il a la barbe du Père Noël mais porte une redingote de bourgeois. Un drôle 
de bonhomme s’est invité sur un feu lumineux destiné aux piétons à Trèves, une ville allemande de la vallée de la Moselle à une centaine de kilomètres de Metz.

Au rouge, sa couleur préférée, il écarte les bras pour vous empêcher de traverser la rue. Au vert, il marche d’un pas allègre, un livre sous le bras.

Le 5 mai, Trèves célèbrera le bicentenaire de la naissance de son plus célèbre enfant, Karl Marx, une des figures majeures de XIXe siècle. Trois expositions spéciales et 600 manifestations sont prévues dans cette cité de Rhénanie-Palatinat. Des dizaines de milliers de visiteurs sont attendus.

Ce feu pour piétons se trouve à seulement quelques mètres du futur emplacement de la grande statue de Karl Marx, qui sera érigée sur un piédestal au début du mois de mai.

CAPTURE D'ÉCRAN
Un autre sera installé par la suite près du numéro 10 de la Brückenstraße, où l’histoirien et théoricien de la révolution socialiste a vécu pendant ses 17 premières années. Le maire social démocrate de Trèves n’exclut pas d’en commander d’autres, selon le journal Hannoversche Allgemeine Zeitung.

Les Allemands accordent beaucoup d’attention aux Ampelmännchen (petits bonhommes des feux de signalisation). Les Berlinois de l’Est, très attachés à ceux dessinés en 1961 par Karl Peglau, ont protesté quand leurs voisins de l’Ouest ont voulu les changer. Au final, toute la ville a adopté le graphisme né sous la République démocratique allemande. Confiseries, sacs, mugs déclinent ce piéton, devenu un des symboles de Berlin.


mercredi 28 mars 2018

JESÚS, PETIT CRIMINEL


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FILM JESÚS – PETIT CRIMINEL

Il y a un an sortait, Plus jamais seul, premier film d’Alex Anwandter relatant un meurtre homophobe si traumatisant au Chili qu’une loi portant le nom de sa victime, la loi Zamudio, fut promulgée. Jesús, petit criminel de Fernando Guzzoni reprend ce même fait divers renforcé d’une vision clinique sur le gouffre qui s’élargit entre les jeunes et leurs ainés.
 AFFICHE DU FILM JESÚS – PETIT CRIMINEL
Santiago du Chili, 2012. Jesús (Nicolas Duran), 18 ans, possède une candeur et une beauté caractéristique de sa jeunesse. Avec sa coupe au bol et son corps filiforme de danseur, il ne ressemble pas vraiment à un chilien mais davantage à une star de K-pop coréenne, androgyne, moderne et hyper-connectée. Il pourrait être la copie de l’un de ces garçons du globe à l’apparence sexualisée, qui vouent une passion prédominante à l’artifice. Jesús n’a pas de discours sur le sujet, ni revendication particulière : tapotant son doudou-smartphone, il est comme il est, qu’on l’aime ou pas, avec sa moue désabusée de top model sur un podium. C’est uniquement en se défonçant d’ennui dans l’herbe du parc voisin avec ses congénères agglutinés, ou aux lueurs d’un concert de sosies de lui-même, qu’il sourit un peu… Et puis, il baise. Fille ou garçon, qu’importe, pourvu qu’il ait l’ivresse du plaisir et le sentiment d’aimer.

Via la posture archétypale du héros dans son film venant du bout monde, Fernando Guzzoni témoigne de l’accélération de la mondialisation des profils, des goûts et des humeurs de la jeunesse. Tribu naïve, livrée à elle-même, elle est  faussement « libérée », sans gêne et sans tabous, car elle n’a que faire des autres. Le contraste entre Jesús et son père est, à ce titre, saisissant : Héctor (Alejandro Goïc) est un ainé d’un autre temps, il a connu la violence de la dictature au Chili, pour lui l’effort et le travail sont l’enjeu d’une morale indiscutable. Il est ainsi désarçonné au quotidien par son fiston, cet échalas avachi dans son salon qu’il ne comprend pas et dont il se désintéresse…

La relation père-fils s’exacerbe au détour d’un imprévu, l’assassinat de Zamudio (auquel Jesùs participe), que le réalisateur classe au rang d’une bévue presque ordinaire. Ce parti pris sans concession met en exergue combien Fabrice Guzzoni souhaite remettre les pendules à l’heure : selon lui, la thèse d’un meurtre homophobe se désagrège au profit d’un fratricide, car les assaillants sont compagnons d’ambiguïté sexuelle, issus de familles morcelées du même milieu social et tous victimes de l’isolement.

Cette analyse qui fait froid dans le dos atteint dès lors son paroxysme dans la fin du film, où il n’est plus question de tergiversations éthiques, mais de souligner que le monde poursuit sa route avec un ver, bien installé dans le fruit.


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mardi 27 mars 2018

CHILI: SEMAINE DE MOBILISATION POUR LA LOI SUR L'AVORTEMENT


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MOBILISATION POUR LA LOI SUR L'AVORTEMENT
Au Chili, les féministes se mobilisent pour défendre l'avortement. Le nouveau ministre de la Santé a modifié le règlement concernant l'application de la loi, adoptée l'an dernier sous le gouvernement socialiste de Michelle Bachelet. Le texte autorise l'avortement mais seulement dans quelques cas très précis : danger pour la vie de la mère, viol ou malformation du foetus incompatible avec la vie. Cette semaine, des associations et partis politiques qui militent pour le droit à l'avortement ont appelé à se mobiliser pour que les femmes y aient réellement accès.
UNE MILITANTE MOUVEMENT PRO-CHOIX IVG LORS
D'UNE MANIFESTATION DEVANT LE MINISTÈRE
DE LA SANTÉ DU CHILI, LE 26 MARS 2018 À
SANTIAGO, LA CAPITALE.
PHOTO CLAUDIO REYES
« Retirez votre rosaire de nos ovaires », « Non au recul concernant le droit à l'avortement ». Voici quelques-uns des slogans qu'ont criés des dizaines de militants et militantes pour les droits des femmes sous les fenêtres du ministre de la Santé chilien, ce 26 mars. Un nouveau rassemblement est d'ailleurs prévu ce 28 mars au même endroit.

Depuis l'élection du président Sebastian Piñera en décembre, la droite répétait qu'elle ne reviendrait pas sur la loi sur l'avortement une fois au pouvoir. Mais la semaine dernière, quelques jours après le changement de gouvernement, le ministre de la Santé a annoncé qu'il avait modifié le règlement d'application de la loi.

Les cliniques privées pourront désormais refuser de pratiquer des avortements, même si elles ont un partenariat avec la Sécurité sociale.

Objection de conscience à la dernière minute
« PAS DE ROSAIRES 
POUR NOS OVAIRES »

Autre point modifié par le ministre de la Santé : les médecins n'ont désormais plus besoin de déclarer à l'avance leur objection de conscience. Ils pourront refuser de pratiquer un avortement jusqu'à la dernière minute s'ils le souhaitent.

Pour les associations et les partis de gauche, ces modifications risquent d'empêcher les femmes victimes de viol d'avoir accès à l'avortement, car dans ces cas-là, le temps est compté : la loi ne leur permet d'avorter que jusqu'à douze semaines de grossesse.





lundi 26 mars 2018

AFFAIRE FACEBOOK-CAMBRIDGE ANALYTICA: LE LANCEUR D’ALERTE S’EXPLIQUE


Le Canadien, petit génie de l’informatique, qui a appris tout seul à coder, alors âgé de 24 ans, a progressivement découvert qu’il travaillait pour une firme qui siphonnait les données personnelles de millions de personnes sur Facebook, avait comme vrai patron un certain Steve Bannon, cherchait à manipuler les élections à travers le monde et poussait sur Internet les théories du complot pour développer « l’alt-right », les mouvements d’extrême droite américaines.

Cambridge Analytica a ensuite aidé Donald Trump lors de la campagne présidentielle américaine et à influer au Royaume -Uni en faveur du Brexit. Ayant quitté l’entreprise fin 2014, mais ayant longtemps gardé d’étroits contacts, M. Wylie a désormais décidé de révéler tout ce qu’il savait. « On ne peut pas défaire ce qui a été fait, mais il faut alerter. »

Surveillance de masse

Désormais, il ne fait plus que ça, dénonçant une société qui met en danger la démocratie, selon lui. Une semaine après avoir parlé pour la toute première fois au New York Times et au Guardian, le lanceur d’alerte a longuement rencontré dimanche 25 mars un groupe de huit journalistes européens, dont Le Monde. Depuis plusieurs mois, il travaille aussi avec les autorités britanniques, qui enquêtent contre Cambridge Analytica. Mardi 27 mars, il témoignera devant un comité parlementaire britannique, et a accepté de faire de même devant le Congrès américain.

À écouter M. Wylie, le scandale qu’il dénonce présente un parallèle à celui qu’Edward Snowden a mis à jour en 2013. L’Américain avait montré comment les agences d’espionnages, notamment la NSA (National Security Agency) ou son équivalent britannique Government Communications Headquarters (GCHQ), utilisaient Internet pour mettre en place une surveillance de masse de leurs citoyens. « Mais la NSA ou GCHQ sont encadrés, alors que les entreprises privées peuvent collecter des données sur les citoyens comme elles le veulent. [Cambridge Analytica] a fait disparaître la frontière entre espionnage et recherche marketing traditionnelle. »

Il faut réguler

Pour lui, les données personnelles, qui s’accumulent à vitesse exponentielle, sont « la nouvelle électricité » du XXIe siècle, quelque chose indispensable à la vie quotidienne mais qu’il faut réguler. « Les données sont un outil, comme un couteau qui peut être utilisé pour préparer un repas trois étoiles au Michelin ou pour commettre un meurtre. En tant que telles, elles ne sont pas un problème. Mais ce que Cambridge Analytica met au jour est l’échec des législateurs et de la société à mettre des limites à leur utilisation. »

Retour à mi-2013. M. Wylie est arrivé à Londres depuis trois ans, pour étudier le droit à la London School of Economics. Techniquement, Cambridge Analytica n’existe pas. L’entreprise qui l’embauche s’appelle SCL. Sa création remonte aux années 1960, et l’entreprise est spécialisée dans le secteur de la défense, travaillant particulièrement dans les pays émergents. Sa spécialité : mener des campagnes de désinformation à l’ancienne. Envoyer une prostituée chez un opposant politique et filmer la scène à son insu est une technique favorite. Mais SCL perçoit qu’Internet est le nouveau champ de bataille et veut s’y développer.

M. Wylie aide à créer Cambridge Analytica, pour en faire une filiale de l’entreprise. Il fait pour cela appel à un professeur de l’université de Cambridge, Aleksandr Kogan, un neuroscientifique, qui met au point un petit quiz sur Facebook qui permet d’évaluer le profil psychologique de ceux qui le remplissent. L’application est très populaire et 270 000 personnes l’utilisent. Ce qu’elles ne savent pas est que leurs données ne sont pas utilisées par des raisons de recherche, comme promis, mais par Cambridge Analytica, qui va les utiliser à des fins commerciales. Pire encore, le quizz donne l’autorisation de télécharger les données de tous les amis sur Facebook de ceux qui ont rempli le questionnaire. Cambridge Analytica siphonne ainsi les données détaillées de plus de 50 millions de personnes, essentiellement aux Etats-Unis.

« Une autre façon d’approcher les choses »

Ce trésor est la base de l’entreprise. Cela lui permet de cibler de façon extrêmement précise des sous-groupes sur Facebook. La pratique de ciblage est courante, utilisée de tous les publicitaires. Mais cette fois-ci, en plus des données démographiques (âge, sexe, etc.), l’entreprise a le profil psychologique des individus.

De ce côté-là, la recherche sur Facebook impressionne. Des scientifiques ont démontré qu’avec une dizaine de « likes », un ordinateur peut comprendre le profil psychologique d’une personne mieux que son propre collègue de bureau ; à 70 « likes », la machine le comprend mieux qu’un ami ; à 150 « likes », elle dépasse la perception d’un membre de sa famille ; à 300 « likes », elle excède la compréhension de son propre époux ou épouse.

C’est alors qu’arrive Robert Mercer et Steve Bannon. Le premier est un milliardaire américain, qui a fait fortune grâce aux algorithmes utilisés sur les marchés financiers. Le second veut mener une « révolution culturelle » dans la politique et il s’est fait connaître avec Breitbart News, un site d’information proche de l’extrême droite. Il deviendra ensuite l’éminence grise de Donald Trump, avant la rupture entre les deux hommes.

En 2013, M. Mercer investit dans l’entreprise et met M. Bannon aux commandes du conseil d’administration. « Bannon venait au moins une fois par mois à Londres, raconte M. Wylie. Et tous les lundis matins, on avait une conférence téléphonique avec lui et Bekkah Mercer [la fille du milliardaire]. »

Leur objectif ? « Développer l’alt-right », explique M. Wylie. « Steve Bannon pense que pour changer la politique, il faut changer la culture. Mais Breitbart était resté un site relativement petit. Il cherchait d’autres outils pour mener sa guerre culturelle. Pour lui, SCL, qui faisait de la propagande militaire, était une autre façon d’approcher les choses. »

Théories du complot

À l’époque, il n’est pas question d’élections ni de Donald Trump. Les deux Américains utilisent Cambridge Analytica pour travailler en profondeur. Ils surveillent les théories du complot qui circulent, pour les amplifier. Ainsi, fin 2014, des rumeurs circulent : Barack Obama, aurait commencé à amasser des troupes au Texas pour ne pas partir de la présidence américaine. L’entreprise britannique vise les gens qu’elle sait intéressés par les théories du complot et pousse ce message vers eux. « Ensuite, ces gens voyaient ce genre d’information sur Facebook, mais rien de tout cela en regardant CNN ou les médias traditionnels. Et ils se disaient : pourquoi CNN me cache-t-elle des choses ? »

Bien plus tard, Donald Trump a embauché Cambridge Analytica pour mener à bien sa campagne numérique. Et du côté du Brexit, la société a travaillé gratuitement et pendant quelques semaines auprès de Leave.eu, l’un des organismes faisant campagne pour le Brexit. Une société canadienne qui lui est proche, AggregateIQ, que M. Wylie a aidé à créer, aurait aussi travaillé indirectement pour Vote Leave, un autre organisme pro-Brexit, contournant ainsi le plafond des dépenses de la campagne électorale.

Pour M. Wylie, les agissements de Cambridge Analytica ont pipé les dés de la démocratie. Mais beaucoup d’experts mettent en doute cette idée. Après tout, l’influence d’une chaîne d’information comme Fox News aux Etats-Unis, ou la campagne anti-européenne menée par le Daily Mail et le Sun depuis trente ans au Royaume-Uni, ont certainement eu une influence profonde dans ces élections. Facebook n’est pas le seul facteur.

« Il faut réparer Facebook, pas effacer Facebook »

Dominic Cummings, qui dirigeait Vote Leave, estime que l’argument de M. Wylie, repris initialement par le Guardian, est une sorte de théorie du complot des anti-Brexiters. « Leur fantasme est que le référendum a été perdu parce que (…) les “fake news” et Facebook auraient pris en traître des millions d’ignorants qui ne comprennent pas la réalité. (…) Ce fantasme est plus pratique que de reconnaître que leur campagne a perdu alors que presque toutes les forces du pouvoir et de l’argent au monde étaient de leur côté. »

M. Wylie reste convaincu que l’influence de Cambridge Analytica a été déterminante. Mais il ajoute un argument plus large. « C’est comme le dopage. Si un athlète gagne les Jeux Olympique en se dopant, on peut toujours dire qu’il aurait gagné même sans se doper. Reste qu’on lui enlève quand même sa médaille, parce que ça remet en cause l’intégrité de tout le processus démocratique. »

Le lanceur d’alerte canadien ne demande pas pour autant la fin des réseaux sociaux ou l’interdiction de l’utilisation des données privées. « Il faut réparer Facebook, pas effacer Facebook. » Pour lui, les plates-formes sur Internet doivent être régulées comme des entreprises d’utilité publique, par exemple comme les fournisseurs d’électricité ou d’eau. « Il est devenu impossible de vivre sans ces plates-formes, mais il faut les encadrer. » Impossible, trop complexe ? « Pas du tout. Facebook et Google sont plein de gens intelligents, qui savent comment repérer si du micro-ciblage a lieu. Elles pourraient dire par exemple : attention, ceci est une publicité, vous avez été visé et voilà qui paie pour ça. » En sortant de l’ombre et en parlant, il espère que le débat sur la régulation des réseaux sociaux est désormais ouvert.

CHILI: À LA RECHERCHE DE MÉDICAMENTS MOINS CHERS


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RADIO FRANCE INTERNATIONALE (RFI), « REPORTAGE INTERNATIONAL »
DIFFUSION : DIMANCHE 25 MARS 2018- 
CHILI: À LA RECHERCHE DE MÉDICAMENTS MOINS CHERS
PAR JUSTINE FONTAINE
DURÉE : 00:02:35 





Le Chili est le pays d'Amérique latine où les médicaments coûtent le plus cher. Une situation qui scandalise les Chiliens, d'autant plus que plusieurs scandales d'ententes sur les prix entre pharmacies ont éclaté ces dernières années. Les responsables ? Trois groupes de pharmacies qui contrôlent 90% du marché. Face à cette situation, une commune de la région de Santiago a décidé de lancer sa propre officine. Ouverte il y a un peu plus de deux ans, elle propose des médicaments environ 40 % moins chers que dans les pharmacies privées. L'initiative a été imitée par plus de 140 communes à travers tout le pays.
Un essor inattendu dans un pays profondément marqué par le libéralisme économique.

LE TEMUCO TOURISTIQUE ET LE TEMUCO RÉEL



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«  LE TEMUCO TOURISTIQUE ET LE TEMUCO RÉEL »
Ce que nous avons vu ces derniers jours à Temuco est triste, ces bastonnades de la police contre des femmes mapuche, jeunes et femmes âgés, vendeuses de produits agricoles et qui ont toujours été là, à faire du commerce dans les rues centrales de la ville. Qu'y a-t-il derrière ces polémiques ordonnances municipales ? S’agit-il juste de réguler le commerce ambulant ? Le Maire ignore-t-il la convention 169 de l'OIT qui mandate l'État et les institutions pour préserver les pratiques économiques propres aux peuples originaires? 
L'IMAGE D'UNE FEMME MAPUCHE ARRÊTÉ PAR UNE
DIZAINE DE CARABINIERS DE FORCES SPÉCIALES
À TEMUCO CHILI A FAIT LE TOUR DU MONDE
Ce conflit n'est pas récent. Déjà en 2009, un an après la prise de fonction de maire de M. Becker, j'ai fait un reportage pour revue Punto Final sur la lutte des horticultrices de Truf Truf expulsées d'un secteur du marché de Pinto, l’enceinte «traditionnelle» de légumes de Temuco. Mais il faut préciser qu’on n’y trouve pas que des produits de petits commerçants mapuche. Là-bas, après la dernière rénovation, opèrent de véritables mafias qui ont garanti les étals et les permis municipaux.

Une seule donnée, moins de 30 % des locataires du marché sont aujourd'hui des producteurs mapuche. Alors, que reste-t-il pour de nombreux frères et sœurs qui voyagent quotidiennement avec leurs produits depuis des communautés proches de la capitale régionale ? Les rues.

Mais le sujet est bien plus profond. Et ça n'a rien à voir avec les vendeuses de légumes ou les ambulants avec leurs babioles en plastique. C'est le racisme d'une administration municipale qui semble chercher, à tout prix, le nettoyage de mapuche dans le secteur central de Temuco. Tout pointe dans ce sens ; le refus du Maire M. Becker pendant des années le lever du drapeau mapuche dans les bâtiments municipaux (mesure qu’ont prise au moins trente communes dans tout le pays, y compris la commune voisine Padre Las Casas), la maladroite persécution des cueilleurs d'algues et maintenant les sœurs arrêtées et battues devant des passants qui regardaient la scène sans rien dire.

Et c'est que pour beaucoup de monde, Temuco continue à être ce vieux fort militaire de Frontière en permanant branle-bas de combat par les « Indiens », assiégée par ce «  Cordon-suicide » de réductions tel que le dénonçait son élite blanche et européenne dans les années 40 '. Une ville qui n’est pas encore capable de se regarder dans le miroir de sa peau mate et de construire, depuis là, un espace commun.

Le caractère mapuche à Temuco semble être un simple faire-valoir à finalité touristique, comme la propagande cynique d'un multiculturalisme qui n'est pas réel. L'âme mapuche comme attraction de foire stéréotypée, les ponchos sur le marché, l’indienne vendant des œufs devant la gare, comme cette célèbre la carte postale ancienne. Si le Maire Becker veut transformer la ville en Alabama des années 60, nous savons qui seront les Rosa Parks de cette histoire. Ce seront ces sœurs qui, encore et encore,  obstinément, reviendront vendre leurs produits dans cette avenue, au coin de cette rue. On ne peut pas les laisser seules.

Traduction MC.

[ Des milliers de personnes vivent du commerce informel de rue au Chili, sur les trottoirs, les chaussées, les places, ou les autoroutes urbaines. Si le travail informel n’est pas une nouveauté au Chili, en revanche sa dénonciation comme une « occupation des espaces publics » est inédite. ] 

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dimanche 25 mars 2018

VÉNÉZUÉLA : DÉCÈS DE JOSÉ ANTONIO ABREU


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UN DEUIL NATIONAL DE TROIS JOURS 
A ÉTÉ DÉCRÉTÉ DANS LE PAYS.
CAPTURE D'ÉCRAN
José Antonio Abreu, fondateur d'un programme vénézuélien d'éducation musicale des jeunes, « El Sistema », repris dans plus de 50 pays, est mort samedi à Caracas à l'âge de 78 ans. Un deuil national de trois jours a été décrété dans le pays.
JOSÉ ANTONIO ABREU
José Antonio Abreu, fondateur « d'El Sistema », un programme vénézuélien d'éducation musicale des jeunes à la renommée mondiale, est mort samedi 25 mars à Caracas à l'âge de 78 ans. « Un grand Vénézuélien nous a quittés. Merci, Maestro José Antonio Abreu, pour votre bel héritage pour les enfants et les jeunes du Venezuela », a déclaré sur le ministre vénézuélien de l'Éducation, Elias Jaua.

Créateur « d'El Sistema »

La figure la plus connue internationalement « d'El Sistema » est le chef d'orchestre vénézuélien Gustavo Dudamel, formé au sein de ce programme avant d'entreprendre une grande carrière à l'étranger, et qui est actuellement à la tête de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles. « Avec tout mon amour et ma gratitude éternelle à notre père et créateur d'El Sistema », a déclaré Gustavo Dudamel sur les réseaux sociaux, mettant en partage une photo en noir et blanc de lui avec Abreu.

En raison de sa proximité avec Chavez, et avec son successeur Maduro et avec d'autres hauts fonctionnaires, Abreu était décrié dans l'opposition vénézuélienne.

José Antonio Abreu, fondateur d'un programme vénézuélien d'éducation musicale des jeunes, « El Sistema », repris dans plus de 50 pays, est mort samedi à Caracas à l'âge de 78 ans. Un deuil national de trois jours a été décrété dans le pays.

José Antonio Abreu, fondateur "d'El Sistema", un programme vénézuélien d'éducation musicale des jeunes à la renommée mondiale, est mort samedi 25 mars à Caracas à l'âge de 78 ans. "Un grand Vénézuélien nous a quittés. Merci, Maestro José Antonio Abreu, pour votre bel héritage pour les enfants et les jeunes du Venezuela", a déclaré sur le ministre vénézuélien de l'Éducation, Elias Jaua.

Né le 7 mai 1939 à Valera, une ville de l'État de Trujillo, dans l'ouest du Venezuela, Abreu a fondé en 1975 el Sistema de Orquestas Infantiles y Juveniles (Système d'orchestres pour les enfants et les jeunes), connu sous le nom d'« El Sistema ». Il s'agissait d'un projet gouvernemental pour diffuser la musique parmi les enfants des quartiers populaires et en faire un vecteur d'éducation générale et de développement.

Ce modèle, qui a été répliqué dans plus de 50 pays, a valu à Abreu une reconnaissance internationale. Il a reçu de nombreuses distinctions dont le Prix international de la musique de l'Unesco en 1993 et la Légion d'honneur, plus haute récompense française en 2009. Le chef d'orchestre britannique Sir Simon Rattle a même déclaré en octobre 2010 que José Antonio Abreu méritait le prix Nobel de la Paix. Son nom a effectivement été proposé au Nobel deux ans plus tard.

Deuil national de trois jours au Venezuela

Le président vénézuélien Nicolas Maduro a rendu hommage au disparu et a décrété un deuil national de trois jours. « Il a laissé un grand héritage moral, éthique, culturel », a-t-il dit au cours d'une conférence de presse au palais présidentiel à Caracas. « Son œuvre se trouve dans les quartiers du Venezuela », a déclaré Nicolas Maduro.

Le programme fondé par Abreu concerne actuellement quelque 900 000 enfants et adolescents, qui sont formés par 10 000 enseignants, dans plus de 1 500 orchestres et chœurs répartis dans tout le Venezuela. Selon l'institution, 75 % de ces élèves sont pauvres et beaucoup d'entre eux vivent dans des zones rurales isolées.

Abreu a lancé son projet en 1975 et a commencé, avec l'aide de l'État, à fournir des instruments et un enseignement aux enfants des quartiers les plus défavorisés, d'abord à Caracas puis dans le reste du pays, créant de petits orchestres locaux. Après l'arrivée au pouvoir de Chavez, président de 1999 à son décès en 2013, « El Sistema » a connu un développement accéléré. En raison de leur proximité avec Chavez, puis avec son successeur Maduro et avec d'autres hauts fonctionnaires, Abreu et son élève préféré Dudamel ont subi de fortes critiques de l'opposition vénézuélienne.


Avec AFP

vendredi 23 mars 2018

CURANTO AL HOYO : MÉLI-MÉLO À LA BOUCHE



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DÉGUSTATION DU CURANTO, SUR L'ÎLE DE CHILOÉ (CHILI).
PHOTO PATRICIO MIRANDA
Sur l’île chilienne de Chiloé, «Libération» a suivi la préparation de ce plat ancestral cuit à même la terre et composé d’une foison d’ingrédients issus de la région : fruits de mer, pommes de terre, fromage, viande, pois…
Par Chloé Pilorget-Rezzouk

Comme il est de coutume à Chiloé, on a d’abord commencé la journée sous la flotte. Une belle drache, drue et froide, à vous inonder les baskets en moins de deux. De la météo capricieuse de cet archipel du Pacifique, composé d’une trentaine d’îles dont la plus vaste tutoie la superficie de la Corse, l’écrivain natif du coin Francisco Coloane disait : «Il y pleut de mille manières.» Alors, dans le bus qui nous mène de Castro, la capitale provinciale, au petit village côtier de Cucao, ça sent le chien mouillé, et chacun sèche comme il peut. Reggaeton en fond sonore, le «micro» fend la Grande Ile d’est en ouest. Derrière les vitres embuées, défilent les pâturages verdoyants et les églises de bois coloré qui ont fait la réputation mondiale de ce bout de terre vallonné, jusqu’à se voir inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco.

Il est un peu plus de 11 h 30 lorsqu’on entre dans le restaurant d’Alejandro Medina, un homme de 47 ans aux épaules épaisses. Chaque jour pendant les vacances scolaires, ce Chilote, son épouse et sa belle-mère préparent un curanto al hoyo. Un plat ancestral hérité des Indiens huilliches, peuple mapuche du sud du Chili, dont la variété exubérante d’ingrédients sonne comme un inventaire à la Prévert rédigé par un ogre affamé. «Une sorte de pot-pourri, c’est-à-dire un méli-mélo de viande, fruits de mer, pommes de terre, haricots, pois, poisson, chorizo, fromage… cuits à l’aide de pierres chauffées par le feu, à l’intérieur d’un trou creusé dans la terre», peut-on lire dans Chiloé et les Chilotes de l’insulaire Francisco J. Cavada. Un plat «terre et mer», comme on dit, dans lequel on trouve à peu près tous les produits issus de l’agriculture et de la pêche de la région. Les fruits de mer, d’abord, mais aussi la pomme de terre, dont il se dit que Chiloé est le tout premier berceau. Il en pousse 91 variétés aujourd’hui contre un millier autrefois sur la Grande Ile, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui a classé Chiloé au patrimoine agricole mondial en 2012.

Promesse gargantuesque

Dans le jardin d’Alejandro encore détrempé par la pluie du matin, on ne décèle pour l’instant qu’un maigre indice de cette promesse gargantuesque : un large trou, creusé jusqu’à 1 mètre. Du bois a été jeté au fond, sur lequel on a disposé de grosses pierres, rondes et lisses. Des galets comme un poing fermé, ramassés directement dans l’océan Pacifique. Sous l’effet de la chaleur, les pierres changent de couleur jusqu’à blanchir totalement. «Une fois les pierres blanchies, il faut faire très vite, que la chaleur ne s’échappe pas», prévient Eliana, la belle-mère d’Alejandro, 74 ans et plus de 1 000 curantos au compteur.

PRÉPARATION DU CURANTO, SUR L'ÎLE DE CHILOÉ (CHILI)
PHOTO PATRICIO MIRANDA

Saladiers d’inox sous le bras, elle, sa fille et deux autres complices sortent de la cuisine des monticules de moules, palourdes, saucisses, pommes de terre rouges et jaunes… Elles déposent les ingrédients couche par couche puis ajoutent des galettes de pomme de terre cuites et crues (des milcao) et d’autres galettes de patates mélangées à des grattons de porc (des chapaleles). Chaque aliment est séparé de l’autre par des feuilles de nalca - une plante locale rappelant la rhubarbe version géante qui participe à donner au curanto son parfum si particulier. Puis les cuisinières recouvrent le sommet avec des feuilles et des mottes d’herbe, étouffant le moindre trou d’air.

La cuisson arrive à son terme quand l’eau des fruits de mer s’évapore - on dit alors que le curanto «transpire». L’affaire peut prendre une heure et demie facile. L’alchimie d’un curanto réussi suppose «la maîtrise du feu, des pierres de même taille pour ne pas chauffer de façon différente, des fruits de mer frais, des feuilles de nalca pas trop grosses pour que la chaleur puisse passer et l’ensemble cuire», énumère Alejandro avec une certaine solennité. Surtout, «il faut le cuisiner comme si tu le cuisinais pour toi-même».

Comme un gosse

Le curanto n’a pas toujours été cette agape mythique réservée aux grandes occasions ou aux fêtes traditionnelles. Le mot provient du terme curantû qui signifie «pierre chauffée au sol» en langue mapuche. À l’origine, il s’agissait donc d’une technique de cuisson «permettant de conserver jusqu’en hiver les fruits de mer pêchés en grande quantité l’été, lors des fortes marées», nous explique Alejandro. Une fois séchés dans ce four terrestre, les fruits de mer servaient de monnaie d’échange et les pêcheurs troquaient ainsi leur récolte contre de la viande de porc ou autres denrées. Autrement dit, la composition de base du curanto a longtemps reflété le niveau économique de chaque maisonnée. Issue d’une famille très pauvre, Eliana se souvient : «J’avais 15 ans. Il fallait que j’aide mon grand-père et mon père. Ils m’ont appris à faire le curanto de machas [mollusques proches de la palourde] pour les vendre ensuite à la campagne.»

Aujourd’hui, le curanto rappelle aux citadins n’ayant pas-le-temps-de-souffler qu’il faut souvent prendre du temps pour (bien) manger. Chez Alejandro, les convives discutent pendant que mollusques et patates étouffent. Sous les arrayáns, ces arbres dont les fleurs blanches donnent un doux miel, les adultes sirotent un cocktail, les enfants ont faim. Un jeune couple pose devant le dôme recouvert du curanto, comme on prendrait un selfie devant la tour Eiffel. En vacances avec sa femme et ses deux enfants, Yerko, 35 ans, est venu spécialement à Chiloé pour «assister à un vrai curanto». Ce cuisinier de profession qui travaille à l’année dans un club de golf huppé de la capitale chilienne trépigne comme un gosse à l’idée de goûter enfin ce délice : «C’est l’une des préparations les plus anciennes du Chili, il faut voir ça !» Eveillé par notre accent français, il se met à rêver bœuf bourguignon.

Soudain, un puissant fumet nous chatouille les narines : comme un mélange de feuilles brûlées et de terre mouillée, avec un fond de lard. Le curanto est presque prêt. Un défilé de pick-up blindés détourne l’attention. On vient d’enterrer une vieille dame dans le village d’à côté. Toutes les bourgades voisines font le déplacement, nous dit-on. Question de tradition.

Il est 15 h 15 quand le curanto transpire enfin. A grande voix, Eliana invite à venir ôter les feuilles au sommet du dôme fumant. Les ventres impatients gargouillent de joie. Ça se précipite. Yerko est l’un des premiers sur le coup. «Doucement, doucement», rappelle à l’ordre la doyenne. Avant de claironner : «Tout le monde à la queue leu-leu !» Alors que la distribution commence, les mômes sont moins enthousiastes que les aînés. L’un d’eux lance : «Papa, c’est plein de terre.» Un autre questionne : «Maman, on ne va pas manger les feuilles, hein ?» D’un coup de cuillère énergique, Eliana bourre les assiettes creuses jusqu’à la gueule. L’écuelle déborde, on perd un ou deux crustacés en route.

Les paroles de Christian, cet opticien de Puerto Montt aux racines chilotes croisé quelques jours plus tôt, nous reviennent en mémoire : «L’abondance est la caractéristique du curanto ! La quantité d’ingrédients est toujours supérieure au nombre de personnes présentes.» Pour assurer la trentaine de couverts du jour, Alejandro a compté pas moins de 2 kilos de fruits de mer par tête. Ses yeux pétillent : «Il doit toujours en rester. Un curanto est encore meilleur le lendemain, après une nuit de fête !»

DRESSAGE D'UN ASSIETTE DE CURANTO, 
SUR L'ÎLE DE CHILOÉ (CHILI)
PHOTO PATRICIO MIRANDA

«Date» parfait entre l’océan et la terre

L’assiette impressionne par son volume, mais on tergiverse peu : on attaque directement avec les doigts. Le goût très prononcé est un peu déroutant mais les fruits de mer sont tendres et d’une saveur fumée inédite. On a l’impression d’assister au date parfait entre l’océan et la terre. Seule la galette grattons et pommes de terre laisse un peu perplexe, par sa texture quasi pâteuse. Entre-temps, le ciel s’est levé. Pour soulager notre estomac lesté, il n’y a qu’à pousser quelques mètres plus loin jusqu’au parc national de Chiloé, à l’entrée duquel les «micro» (bus) déposent des touristes toute la journée. Avec sa nature luxuriante, ses bois humides et denses qui avancent jusque dans le Pacifique, cet archipel est un vague cousin de la Bretagne ou de l’Irlande. Agé d’une vingtaine d’années lors de sa visite, Charles Darwin avait écrit (1) : «Ce pays boisé, accidenté, me rappelle les parties les plus sauvages de l’Angleterre, ce qui n’est pas sans me causer une certaine émotion.» La digestion peut commencer.

(1) Dans Voyage d’un naturaliste autour du monde, écrit entre 1809 et 1882.

Chloé Pilorget-Rezzouk envoyée spéciale sur l’île de Chiloé (Chili)

jeudi 22 mars 2018

AU CENTRE DU CHILI, UNE FIÈVRE DE L’AVOCAT TRÈS GOURMANDE EN EAU


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RÉCOLTE D'AVOCATS DANS UN VERGER DE VALLE HERMOSO,
LA LIGUA, DANS LA PROVINCE DE PETORCA AU CHILI LE 6 MARS 2018
PHOTO CLAUDIO REYES.
Karina Torres a passé plus de sept ans sans eau courante dans sa maison du centre du Chili. Pourtant, en face de chez elle, des milliers d’hectares d’avocats poussent dans un véritable oasis, reflet d’une culture qui assoiffe la région.
Dans son village de Calle Larga, à 150 kilomètres au nord-ouest de la capitale Santiago, les pluies de l’an dernier ont apporté un soulagement inespéré.

Comme un miracle, l’eau a recommencé à sortir du robinet. Les habitants ont à nouveau pu se doucher et donner à boire aux quelques animaux ayant survécu à la longue sécheresse.

Derrière ce manque chronique d’eau, thème central du Forum international de l’eau réuni cette semaine à Brasilia, il y a sans doute l’effet du changement climatique. Mais les villageois accusent aussi les producteurs agricoles, surtout ceux d’avocats, d’avoir asséché leur province, Petorca, au climat traditionnellement subtropical.

Les plantations ancestrales de pommes de terre, tomates et arbres fruitiers ont été remplacées en grande majorité par des avocatiers pour répondre à une demande internationale en constante augmentation.

Dans la province de Petorca, la culture de cet «or vert», qui fait saliver tout autant les Français, les Américains que les Japonais, s’étale sur 16.000 hectares, contre moins de 2.000 dans les années 1990, selon Rodrigo Mundaca, porte-parole de Modatima, une organisation de défense de l’eau.

Mais l’avocat est très gourmand en eau: chaque hectare d’avocatiers requiert 100.000 litres par jour, «l’équivalent de la consommation de 1.000 personnes», selon M. Mundaca.

Le Chili est un grand producteur de ce fruit d’origine guatémaltèque, tout comme le Mexique et le Pérou. Selon les chiffres officiels, l’an dernier le pays a exporté 159.700 tonnes d’avocats, 32.000 de plus qu’en 2016, surtout vers l’Europe et les États-Unis.

Près du village de Calle Larga, plus une seule goutte ne coule dans les rivières Ligua et Petorca depuis 1997 et 2004, respectivement. Là où, d’antan, les habitants se baignaient, les merlans et les crevettes abondaient, désormais ce sont les déchets en plastique qui prolifèrent au fond du lit asséché.

«Ici il y a des enfants de 10 ans qui n’ont jamais vu une rivière!», s’exclame Rodrigo Mundaca.

- Eau privatisée -

Et sans eau dans les rivières, c’est tout un cycle naturel qui est perturbé: pas d’évaporation, pas de formation de nuages, pas de précipitations.

A Cabildo, l’un des principales communes de la province, l’eau que consomme ses 22.000 habitants est livrée par camions.

Au final, «nous dépensons les économies de la vallée», déplore Carolina Vilches, chargée de la gestion de l’eau dans la municipalité de Petorca, autre ville importante de la province.

Les producteurs d’avocats se défendent de pomper toute l’eau de la région: ces accusations «sont totalement fausses», assure à l’AFP l’une des principales entreprises du secteur, Cabilfrut.

En plein Forum de l’eau à Brasilia, le Chili est un bon exemple des tensions que génère le manque d’eau avec la particularité que celle-ci est privatisée dans le pays sud-américain depuis l’adoption en 1981 du Code des eaux, sous la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990).

Tout juste partie du pouvoir, Michelle Bachelet (2014-2018) a bien tenté de réformer cette loi pour renforcer la régulation par l’État, protéger les sources d’eau et rendre prioritaire l’usage humain: votée l’an dernier par les députés, la réforme attend encore le feu vert du Sénat.

«Personne n’est contre le fait que les agriculteurs aient des concessions d’eau, mais évidemment l’État doit avoir la faculté de donner priorité à certains usages», plaide Sara Larrain, directrice de l’ONG Chile Sustentable (Chili durable).

Car faute de rivières, dans la province de Petorca on creuse des puits, toujours plus profonds. Et chacun a appris à ne gaspiller aucune goutte: l’eau utilisée pour laver la vaisselle ou le linge est réutilisée pour l’arrosage des cultures ou pour se laver.

Certaines entreprises agricoles ont créé des étangs artificiels pour garantir l’arrosage des cultures, mais les exploitations familiales n’ont pas résisté, ni l’élevage, provoquant un exode de travailleurs, partis chercher de l’emploi ailleurs, surtout dans l’activité minière, florissante au Chili.

La requête de Karina Torres est pourtant simple: «Nous demandons de l’eau, et que l’on n’exploite pas nos rivières».

mercredi 21 mars 2018

ÉTATS-UNIS. 200 MILLIONS D’ÉLECTEURS FICHÉS, PROFILÉS VIA FACEBOOK


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FACEBOOK SE RETROUVE SOUS LE FEU DES
CRITIQUES BOURSIÈRES, POLITIQUES ET DU PUBLIC.
 
Un lanceur d’alerte a révélé comment l’entreprise Cambridge Analytica a orchestré la campagne présidentielle de Donald Trump en aspirant des dizaines de millions de comptes Facebook américains pour créer des profils électoraux.
«Nous avons utilisé Facebook pour récolter des millions de profils de personnes. Et construit des modèles pour exploiter ce que nous savions à leur sujet et cibler leurs démons intérieurs », a expliqué Christopher Wylie, le lanceur d’alerte qui a révélé les pratiques de Cambridge Analytica à l’hebdomadaire britannique The Observer, le week-end dernier. L’entreprise avait un accord avec Facebook, lui permettant d’accéder aux profils des États-Uniens et de récupérer leurs données, utilisées pour profiler les électeurs et influencer la campagne américaine. « Ce n’est pas une fuite, le réseau social était au courant et n’a révoqué les droits de Cambridge Analytica que la semaine dernière », assure Fabrice Epelboin, spécialiste en cybersécurité et enseignant en géopolitique du numérique à Sciences-Po Paris. Pour autant, les plus de 50 millions d’États-Uniens dont le profil a été absorbé et analysé n’ont jamais donné leur consentement. La sévère chute en Bourse de Facebook ces deux derniers jours en est la conséquence.

« Il y a une transformation du capitalisme, qui devient de surveillance »

De plus, Cambridge Analytica avait lancé un grand jeu concours sur le réseau social : un test de personnalité, présenté comme un travail de recherche réalisé par des psychologues. C’est sur cette application-là que le lanceur d’alerte travaillait. 270 000 personnes ont répondu, ce qui a permis de croiser les données de Facebook avec ces profils psychologiques détaillés. Des milliers de petites mains, payées à la tâche sur des plateformes de microtravail comme Amazon Mechanical Turk, ont permis ensuite de rendre ces monceaux de données digestes pour un algorithme. « Ce qui, dans un second temps, a permis à Cambridge de créer un outil qui, à partir d’un simple compte Facebook, peut donner le profil psychologique de la personne, poursuit Fabrice Epelboin. Il faut environ 70 likes pour commencer à déduire un profil cohérent : qui est plutôt dépressif, maniaque ou autre… » Outre ce profil psychologique, l’outil peut permettre de déterminer les orientations sexuelles, religieuses et surtout politiques. Entre 2014 et 2016, 200 millions d’électeurs ont ainsi été fichés, profilés via Facebook. « Il suffit ensuite d’envoyer sur le mur d’un homme identifié comme hétérosexuel républicain à tendance paranoïaque une information anxiogène sur l’immigration pour orienter son vote vers Trump. Et des articles, vrais ou non, sur la corruption des Clinton à un électeur de Bernie Sanders un peu déprimé pour le convaincre de s’abstenir », résume Fabrice Epelboin. L’outil de Cambridge Analytica permettait ainsi de sponsoriser des contenus précis sur les murs Facebook des électeurs pour leur adresser l’information voulue. Ils ont pu mesurer individuellement le niveau d’engagement (si la personne a cliqué, aimé ou partagé l’information) de chaque contenu sponsorisé pour connaître l’efficacité de la propagande. Et la structure même des élections américaines – tous les États ne votent pas en même temps – leur a permis de créer des stratégies locales et d’affiner dans le temps leur campagne.

« Il y a une transformation du capitalisme, qui devient de surveillance, analyse Fabrice Epelboin. Et en changeant, le capitalisme modifie nos structures démocratiques, nos formes de gouvernance. Cette campagne en est une preuve, l’appareil de propagande politique a complètement été bouleversé », poursuit-il. Aux manettes de cette campagne, on trouvait Steve Bannon, suprémaciste blanc qui a amené le soutien du Ku Klux Klan à Donald Trump. Ce membre du conseil d’administration de Cambridge Analytica était également directeur de la campagne du candidat républicain. Mieux, il a aussi été le dirigeant du site Breitbart News, pourvoyeur à grande échelle (50 millions de visiteurs uniques par mois) de fake news très marquées à l’extrême droite.

En 2016, ce même Steve Bannon disait que « la France est l’endroit où il faut être, avec ses jeunes entrepreneurs, les femmes de la famille Le Pen… » et annonçait son intention d’ouvrir une antenne de Breitbart News pour la campagne présidentielle française. Un projet qui a pris du retard, mais il a commis un discours très remarqué lors du dernier congrès du parti il y a dix jours, aux côtés de Marine Le Pen…

Pierric Marissal
Journaliste, spécialiste des nouvelles technologies

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