mercredi 28 novembre 2018

CHILI: LA LOI AUTORISANT LE CHANGEMENT DE GENRE DÈS 14 ANS PROMULGUÉE


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LE PRÉSIDENT DU CHILI, SEBASTIAN PIÑERA, A PROMULGUÉ
MERCREDI LA LOI AUTORISANT LE CHANGEMENT DE NOM ET
DE GENRE DÈS L'ÂGE DE 14 ANS, UNE MESURE TRÈS
ATTENDUE PAR LES ORGANISATIONS LGBT.
PHOTO  MARCELO SEGURA
Santiago du Chili - Le président du Chili, Sebastian Piñera, a promulgué mercredi la loi autorisant le changement de nom et de genre dès l'âge de 14 ans, une mesure très attendue par les organisations LGBT. Après cinq années d'âpres débats au Parlement, le chef de l'Etat a promulgué le texte qui va permettre aux personnes transgenre de faire modifier leur nom et leur sexe sur leurs papiers d'identité.  
LA DÉPUTÉE CHILIENNE NATALIA CASTILLO
 TIENT UNE FAUSSE CARTE D'IDENTITÉ 
LORS DU VOTE SUR LE CHANGEMENT DE 
GENRE DÈS 14 ANS, LE 12 SEPTEMBRE 2018 
À VALPARAISO AU CHILI 
PHOTO FRANCESCO DEGASPERI
Cela va mettre fin à une "discrimination" dans une "société pétrie de préjugés trop nombreux", a déclaré le président de droite Sebastian Piñera lors du discours de promulgation au Palais du gouvernement.

EXPERTS DE L’ONU TUÉS EN RDC : DANS LES MÉANDRES DE L’ENQUÊTE CONGOLAISE


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EXPERTS DE L’ONU TUÉS EN RDC :
DANS LES MÉANDRES DE L’ENQUÊTE CONGOLAISE
ILLUSTRATION AGATHE DAHYOT 
« Congo Files » (2/2). « Le Monde » et plusieurs autres médias ont eu accès à des milliers de pages de documents confidentiels des Nations unies sur le double assassinat en 2017 en République démocratique du Congo.
ZAIDA CATALAN ET MICHAEL SHARP, 
EXPERTS DE L'ONU ASSASSINÉS EN RDC
PHOTO RFI
«Le monde n’est pas vraiment beau. Et parmi des jeunes hommes et des jeunes femmes qui veulent le rendre meilleur, certains perdent la vie. Vous n’êtes pas les seuls dans ce cas. » Cette vision du monde sans états d’âme est celle de Gregory B. Starr. Le chef du comité d’enquête des Nations unies s’est rendu dans la ville suédoise de Kalmar en cette fin du mois de juillet 2017 pour rencontrer Maria et Elizabeth Morseby. La mère et la sœur de la Suédo-Chilienne Zaida Catalan, experte des Nations unies tuée quatre mois plus tôt avec son collègue américain Michael Sharp dans la province tourmentée du Kasaï-Central, au cœur de la République démocratique du Congo (RDC), espèrent sans trop y croire le convaincre d’exiger une enquête indépendante.
Lire le premier épisode des « Congo Files » :Dans les méandres de l’enquête sur les experts de l’ONU tués en RDC
L’homme s’exprime d’une voix froide avec l’aplomb d’un vieux diplomate fier de sa carrière de quarante ans et qui ne change pas de ton lorsqu’il s’exprime devant une famille en deuil. Le corps de Zaida Catalan a été retrouvé. Pas sa tête, coupée. « Je crois sincèrement qu’ils n’avaient pas l’entraînement approprié et qu’ils ne comprenaient pas les risques qu’ils prenaient », lâche-t-il.

Insensible, M. Starr se lance dans un laïus de plus de deux heures. Il disserte sur « la brutalité qui continue de sévir en Afrique », partage ses analyses géopolitiques et sa vision de l’ONU. Il ne se soucie guère de la fragilité des femmes qui lui font face et qui l’écoutent doctement tout en l’enregistrant, à son insu. Un document sonore auquel nous avons eu accès. « Nous mettions déjà en cause son objectivité, confie aujourd’hui Elizabeth Morseby. Pour nous, il était évident que M. Starr avait une stratégie. »

Chez les Morseby, Gregory B. Starr vient livrer sa vérité. Il rentre de RDC où il a été dépêché dix jours par le secrétaire général des Nations unies, début juin, pour établir les faits sur l’assassinat des deux experts. Le comité d’enquête rendra son rapport confidentiel, le 2 août, soit quelques jours après sa discrète visite à la famille de Zaida Catalan.

Quand les Nations unies avaient annoncé la création de ce comité, l’organisation promettait qu’il irait jusqu’au bout pour chercher les auteurs et les commanditaires de ce crime unique dans son histoire. Toutefois, dans une lettre du 15 août 2017 adressé au Conseil de sécurité, Antonio Guterres revoit les objectifs à la baisse. Ce comité d’enquête est réduit à faire des recommandations pour éviter que l’« incident » ne se reproduise.

ILLUSTRATION AGATHE DAHYOT 
Les Morseby, qui se sont improvisées espionnes, avaient peut-être une bonne intuition. Le rapport de M. Starr reprend à son compte la piste d’un assassinat perpétré par les miliciens Kamuina Nsapu, des groupes politico-mystiques constitués après la mort de leur chef, un leader traditionnel tué en août 2016 par les forces de sécurité congolaises.

« Le groupe de miliciens a tué M. Sharp et Mme Catalan », peut-on lire dès la deuxième page du rapport confidentiel. Les autres conjectures sont qualifiées de « théories » et écartées. Puis, ce sont les deux défunts experts qui se retrouvent sur la sellette, accusés de désinvolture pour avoir circulé à moto et ne pas avoir officiellement tenu informée la mission de l’ONU en RDC (Monusco) de leur déplacement.

Dans son rapport, le comité d’enquête note aussi la culture du « secret » des experts dans leur travail qui pourrait avoir « inhibé leur volonté de solliciter une assistance en matière de sécurité ». Depuis 2003, l’ONU a décrété un embargo sur les armes au Congo et nomme chaque année des experts indépendants chargés d’enquêter sur les exactions, leurs auteurs et les États qui les soutiennent.

Plutôt que le terme « experts », le comité d’enquête suggère d’employer « sanctions monitors » (« observateurs de sanctions »), jugé « plus approprié et [qui] décrit mieux leur rôle et fonction ». Pour les familles des victimes comme pour plusieurs cadres de la Monusco qui ne s’expriment que sous couvert d’anonymat, ces conclusions ont des airs « d’insultes posthumes destinées à cacher la vérité ».

« On avait entendu dire que la police de l’ONU [Unpol] enquêtait et nous avons essayé de poser à M. Starr des questions là-dessus », s’emporte encore Elizabeth Morseby, la jeune sœur de Zaida Catalan. L’ancien diplomate américain ne leur dit rien de ces investigations, pourtant minutieuses. Dans le document audio de leur conversation, le patron du comité d’enquête dénigre sans ambages les membres d’Unpol : « La plupart d’entre eux sont originaires de pays africains. Ce ne sont pas des enquêteurs criminels bien formés. »

Pourtant, en ce mois d’août 2017, à Kananga, la capitale du Kasaï-Central, les limiers onusiens accumulent de plus en plus d’éléments troublants. Malgré toutes les entraves de la justice militaire congolaise, ils sont parvenus à obtenir des centaines de pages de « fadettes » des principaux protagonistes du drame, versées dans les « Congo Files » auxquels Le Monde, RFI, Foreign Policy, Süddeutsche Zeitung et la télévision publique suédoise SVT ont eu accès.

« Sans dévoiler son identité à l’autorité judiciaire », les policiers de l’ONU ont obtenu le relevé des appels et des SMS des numéros d’un colonel de l’armée congolaise. Ce dernier s’appelle Jean de Dieu Mambweni. Il est soupçonné d’avoir servi « d’intermédiaire entre les deux experts et leur interprète, Betu Tshintela », par les enquêteurs d’Unpol, qui en font état dans une note interne du 12 juin 2017. Et de souligner que ce colonel a été affecté, trois jours plus tôt, à Mbuji-Mayi, la grande ville diamantifère à 180 km plus à l’est.

Une manière d’éloigner ce militaire, dont l’audition a été réclamée des mois durant ? Il sera toutefois entendu devant le tribunal militaire de Kananga, le 18 octobre 2018, et niera fermement avoir joué un quelconque rôle dans ces assassinats. Interrogé sur ses contacts téléphoniques avec l’un des assassins présumés lors de ce procès, il répond : « Ce n’est pas vrai ! J’étais sur la route et je n’avais pas de réseau. Et à mon retour, je n’avais plus de batterie dans mon téléphone. »

« Il y a une ligne que je ne veux pas franchir »

Pourtant, selon les fadettes obtenues par la police de l’ONU, les téléphones du colonel n’étaient pas éteints le jour du meurtre. Il a pas moins de 45 télécommunications et, au moment où les experts sont assassinés, son appareil se connecte même à l’une des antennes-relais les plus proches de la scène du crime. Plus troublant encore, le colonel Mambweni est en contact, le jour de l’arrivée des experts, le 8 mars 2017 à Kananga, avec celui qui ne sera pendant des mois qu’un témoin vedette du procès. C’est Jean-Bosco Mukanda, enseignant à Bunkonde mais surtout ancien chef de milice à la solde de l’armée congolaise. Le même jour, ce dernier s’entretient aussi avec Vincent Manga, qu’il va pourtant désigner lors du procès comme l’un des chefs Kamuina Nsapu commanditaires de l’assassinat.

La cartographie des réseaux humains que permettent d’établir les fadettes est parsemée d’agents de renseignements, de militaires et d’informateurs des services congolais. Autant d’indices et de pistes qui seront ignorés par le siège des Nations unies. « L’opinion du comité est que les informations qui circulent sur l’implication de différents individus et organisations gouvernementales ne donnent pas la preuve d’une intention ou d’un motif clair de la part de ses individus », peut-on lire dans le rapport du comité d’enquête.

Aux familles éplorées, Gregory B. Starr ne cache pas qu’il se refuse à froisser Kinshasa, au nom d’une certaine realpolitik assumée. « Nous ne voulons pas que le rapport soit trop dur [à l’égard des autorités congolaises] pour ne pas qu’elles rompent la coopération, se justifie-t-il au téléphone avec les parents de l’expert américain assassiné, Michael Sharp. Il y a une ligne que je ne veux pas franchir, vous savez, par exemple impliquer [les Congolais] ou autre. »

Une enquête indépendante enterrée sur Park Avenue

Officiellement, le patron du comité d’enquête de l’ONU a transmis toutes les informations et les pistes d’Unpol aux autorités américaines et suédoises, qui n’ont jamais pu mener à bien leurs investigations dans le pays. Le 17 août 2017 quand les conclusions du rapport de Gregory B. Starr fuitent dans la presse, l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies, Nikki Haley, critique une « procédure bureaucratique ». Elle exige du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, « une enquête approfondie». Ce dernier se refuse à en prendre la responsabilité seul. Et le grand jeu des puissances siégeant à l’ONU s’occupera du reste.

« L’Egypte [alors à la tête du Conseil de sécurité] était opposée à toute enquête indépendante (…). Et je n’ai jamais eu l’impression que les États-Unis étaient partisans de cette option », confie aujourd’hui le diplomate américain Jeffrey D. Feltman, alors sous-secrétaire général des Nations unies en charge des affaires politiques. Le dossier du meurtre des deux experts est d’ailleurs discuté en toute discrétion, à New York, lors d’un déjeuner à la résidence de l’ambassadeur d’Egypte, sur Park Avenue.

Autour de la table, il y a Antonio Guterres et des représentants d’États siégeant au Conseil de sécurité, se souvient M. Feltman, également présent. Le Russe et le Chinois se montrent hostiles à une enquête indépendante. De son côté, le chef de la diplomatie congolaise multiplie les déclarations publiques comme les rencontres bilatérales, mettant en garde contre tout dessein d’atteinte à la souveraineté du pays. À la résidence égyptienne, « nul n’insiste vraiment, selon M. Feltman, qui semble vouloir faire porter la responsabilité aux États plutôt qu’à l’ONU. D’autres options ont été évoquées ». Le sort d’une enquête indépendante semble s’être en tout cas scellé sur Park Avenue lors de cette rencontre informelle.

Le secrétaire général des Nations unies repart avec l’aval des membres du Conseil de sécurité pour mettre en place le « mécanisme de suivi » recommandé par son comité d’enquête. Il s’agit d’une équipe d’experts de l’ONU chargée d’appuyer la justice militaire congolaise. Même si celle-ci est vilipendée depuis des mois, éléments à l’appui, par les différentes équipes d’enquête de la Monusco.

Nouvelles manœuvres

Au sein du système onusien, ce qui apparaît de plus en plus comme des manœuvres de Gregory B. Starr et d’Antonio Guterres divise. Il y a d’un côté les partisans d’un statu quo évitant toute confrontation avec ce partenaire compliqué qu’est Kinshasa, privilégiant la politique sur la recherche de la vérité. De l’autre, des cadres, des hauts responsables et des anciens collègues de Michael Sharp et Zaida Catalan, qui militent pour une enquête intransigeante. « M. Starr visait juste à trouver un moyen, dans un grand vide administratif, d’exonérer les Nations unies de toute responsabilité, avec l’espoir que ce problème disparaisse », confie l’un d’entre eux.
ILLUSTRATION AGATHE DAHYOT 
Contacté, Gregory B. Starr se défend : « Je maintiens ce que l’on a dit dans le rapport. Il est certain que nous ne protégeons personne et ne cachons rien. En ce qui concerne les familles, nous nous sommes efforcés de les aider à traverser cette épreuve. » À New York, le secrétaire général de l’ONU nuance. « Le rôle du comité d’enquête n’était pas de conduire une enquête en tant que telle, dit son porte-parole. Les autorités congolaises ont la responsabilité première et la compétence de mener une enquête crédible et exhaustive et de juger les responsables présumés. Nous attendons des autorités congolaises qu’elles prennent les mesures qui s’imposent, même si de hauts responsables sont impliqués. »

Le 7 septembre 2017, l’envoyé spécial de l’ONU pour la région des Grands Lacs africains, Saïd Djinnit, envoie un télégramme confidentiel à son patron, Jeffrey D. Feltman. Il lui raconte son voyage quelques jours plus tôt à Kinshasa. « Le ministre de la justice a accepté de trouver les moyens (…) de repousser les conclusions du procès », écrit le diplomate algérien. L’ancien rebelle Alexis Thambwe Mwamba, aujourd’hui garde des sceaux, insiste à son tour sur le respect de la souveraineté de la RDC dans cette procédure.

Comme convenu, le procès de Kananga est suspendu. Dans le cadre du « mécanisme de suivi », la grosse machine onusienne mettra des semaines avant de finalement nommer le procureur canadien Robert Petit pour le diriger. Depuis l’Ontario, ce vieux routier de la justice internationale – qui a notamment officié aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, dont il a fini par démissionner – tente vaille que vaille, avec une poignée de conseillers techniques, de convaincre l’auditorat militaire de réorienter l’enquête judiciaire. Il s’efforce de faire admettre dans le dossier des preuves parfois compromettantes pour Kinshasa.

L’annonce de son arrivée à Kinshasa en novembre 2017 provoque de surprenantes manœuvres. Après les enquêteurs du Centre conjoint d’analyse, Unpol – la police onusienne – et le chef de la Monusco, c’est désormais le procureur canadien qui constate des entraves de la part des autorités congolaises. Une note confidentielle du département des affaires politiques adressée aux membres du Conseil de sécurité de l’ONU, le 19 janvier 2017, livre certains des faits constatés par le procureur canadien : « Le haut responsable a en outre averti que diverses interventions des services de sécurité de la RDC dans l’enquête ont soulevé des préoccupations concernant la possibilité d’interférences avec des témoins. »

« Une certaine lenteur »

À Kinshasa, la justice militaire vient d’interpeller et d’incarcérer au secret José Tshibuabua et Thomas Nkashama, les deux intrigants proches des services de renseignements qui avaient menti aux experts la veille de leur assassinat. La note du 19 janvier ne mentionne que José Tshibuabua, « témoin clé et potentiel suspect, employé des services de sécurité». L’auditeur militaire confie au procureur canadien qu’il avait émis un mandat d’arrêt contre lui en mai 2017. « Néanmoins, pour des raisons inconnues, l’arrestation n’a pas eu lieu avant novembre 2017 », précise cette note.

L’ancien chef de milice mué en informateur et manipulateur de l’enquête, Jean-Bosco Mukanda, est lui aussi mentionné. « Un témoin clé dont la connaissance des meurtres et les liens avec les Forces armées congolaises ont soulevé des questions a été temporairement déplacé de Kananga à Kinshasa immédiatement avant l’arrivée du mécanisme [de suivi], apparemment pour sa propre protection », précise encore le département des affaires politiques au Conseil de sécurité de l’ONU. Même l’un des chefs de village, également accusé dans ce dossier, Tshimanga Bula Bula, est arrêté le 30 décembre 2017. « Malheureusement », cette interpellation survient deux jours après le départ de Robert Petit et ses experts.

Le « mécanisme de suivi » remporte quelques victoires, mais des entraves persistent. Dans la note du 18 avril 2018, il dit « continuer d’essayer de développer une relation de travail productive » avec les autorités congolaises. « Plusieurs arrestations clés ont eu lieu, mais les progrès dans l’enquête continuent d’être entravés par les interférences continuelles de l’appareil sécuritaire », précise la note confidentielle. Le procureur canadien Robert Petit s’interroge sur le sort de Thomas Nkashama qui serait « sous la garde des services de sécurité depuis un certain temps ». L’ONU ne parvient toujours pas à obtenir des autorités une quelconque information à son sujet.

Quand le procès des assassins présumés des experts reprend le 27 août, Robert Petit et son équipe technique sont pris de court. Le procureur canadien n’arrive d’Ontario que pour la troisième audience. C’est l’auditeur général de l’armée congolaise, le général major Timothée Munkuntu, qui est venu lui-même représenter l’accusation. L’ONU connaît bien ce procureur militaire coutumier des procès délicats dans lesquels des militaires sont sur la sellette : viols à Minova (Sud-Kivu, décembre 2013), massacres de Beni (Nord-Kivu, en août 2016)…

Le général Munkuntu a fait montre de sa capacité à sacrifier des petits soldats pour mieux préserver des hauts gradés, faisant fi des discrètes pressions des Nations unies. Contacté, il admet « une certaine lenteur mais pas de volonté d’entraver quoique ce soit ». Le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert Mendé, nie fermement toute responsabilité de l’État. « C’est parce que nous savons que des membres du personnel de l’État sont capables de poser des actes attentatoires aux lois que nous avons institué la justice militaire, dit-il. La responsabilité pénale est individuelle. »

« Un palimpseste pour l’ONU »

Le procès, démarré en juin 2017, est toujours en cours à Kananga où plusieurs témoins-clés ont récemment comparu. Les Kamuina Nsapu ne menacent plus la stabilité des provinces du Kasaï et se contentent d’attaques sporadiques. Les enquêtes des différents services de la Monusco ont cessé, faute de moyens.

Au sein du système onusien, cet épisode traumatisant laisse un goût amer aux tenants d’une enquête indépendante qui voient dans la mise en place du mécanisme de suivi un intolérable compromis politique avec ceux qui ont tout fait pour entraver la manifestation de la vérité. La frange pragmatique de l’ONU, privilégiant le partenariat avec Kinshasa, se réjouit des maigres progrès obtenus, les brandit comme autant de victoires sans jamais lâcher Gregory B. Starr et les conclusions de son rapport. «C’est un palimpseste pour l’ONU, un manuscrit dont les feuilles ont été rongées par endroits et qui ne livre qu’une version partielle », déplore un haut responsable onusien. Pour Robert Petit, la mise en place du « mécanisme de suivi » démontre que la vérité reste « une priorité de l’organisation ».

A Kinshasa, le président Joseph Kabila a renoncé à un troisième mandat et a annoncé la tenue d’élections en décembre, avec deux ans de retard par rapport aux délais prévus par la Constitution. La Monusco est enjointe par le Conseil de sécurité de soutenir le processus tout en étant tenue à l’écart par les autorités congolaises.

La mission, aux résultats mitigés mais toujours encombrante pour le régime, est priée par le chef de l’État congolais de présenter un plan de retrait rapide d’ici le renouvellement de son mandat en mars 2019. Le rapport de force est en faveur de Kinshasa. Les observateurs internationaux, de plus en plus inquiets pour leur sécurité, sont désormais priés de travailler sous le contrôle des autorités congolaises ou de quitter le pays. « Le groupe d’experts, en tant qu’institution, est mort avec Michael Sharp et Zaida Catalan », conclut l’un de ses anciens membres.
Joan Tilouine
avec Sonia Rolley, RFI

JEU DE PAUME CHÂTEAU DE TOURS : KOEN WESSING, SENSIBILITÉ SUR PELLICULE

PHOTO KOEN WESSING
La nouvelle exposition du Jeu de Paume met en lumière les photos et l’histoire de Koen Wessing, photographe néerlandais encore méconnu en France.
 Delphine COUTIER
La nouvelle exposition du Jeu de Paume-château de Tours est une véritable découverte. « Koen Wessing, l’image indélébile » propose de découvrir l’œuvre photographique de ce photojournaliste néerlandais, né à Amsterdam en 1942.

Koen Wessing a été le témoin de nombreux événements charnières de l’histoire. Il était au Chili lors du coup d’État de Pinochet en 1973, en Amérique du Sud (Nicaragua et Salvador en 1978 et 1980), en Afrique du Sud pendant l’Apartheid. C’est pourtant chez lui à Amsterdam puis en Europe que ce grand humaniste a fait ses premières armes. De sa ville, il montre des scènes de rue très touchantes, on y voit des conditions de vie difficiles, la misère, des manifestations.

C’est ce regard plein de compassion et d’empathie que Jeroen de Vries, le commissaire de l’exposition, a voulu montrer aux visiteurs.

Dans ce parcours sur deux étages, les visiteurs découvrent en sept parties les voyages de Koen Wessing, « qui n’attendait jamais une commande d’une quelconque publication pour partir en reportage » , explique Joen de Vries. Il a très bien connu le photographe, mort en 2011. « Il sentait le besoin de partir. Souvent, il empruntait de l’argent pour se payer un billet d’avion. C’est comme cela qu’il est parti au Chili quand il a entendu parler du coup d’État de Pinochet. Son Leica en bandoulière et un nouveau costume dans son sac, parce qu’il pensait moins se faire remarquer s’il était bien habillé», sourit son ami.

Sublime noir et blanc

Les trois salles réservées au Chili 1973 sont bouleversantes. Les images de Wessing ont été les premières publiées sur le putsch. Très peu de temps avant sa mort, Wessing a tenu à montrer ces photos au Chili. « L’exposition a eu lieu, mais lui n’a pas pu s’y rendre », continue Jeroen de Vries. « L’Image indélébile » est un bouleversant témoignage de l’histoire de l’après-guerre. Les quatre-vingts photos de Koen Wessing exposées au Jeu de Paume-château de Tours ne laissent en aucun cas indifférent. Certaines sont de véritables œuvres coup-de-poing. Des regards à jamais gravés dans la mémoire.

mardi 27 novembre 2018

EXPERTS DE L’ONU TUÉS EN RDC : DANS LES MÉANDRES DE L’ENQUÊTE CONGOLAISE


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EXPERTS DE L’ONU TUÉS EN RDC :
DANS LES MÉANDRES DE L’ENQUÊTE CONGOLAISE
ILLUSTRATION AGATHE DAHYOT 
« Congo Files » (1/2). « Le Monde » et plusieurs autres médias ont eu accès à des milliers de pages de documents confidentiels des Nations unies sur le double assassinat en 2017 en République démocratique du Congo.
Par Joan Tilouine
MICHAEL SHARP ET  ZAIDA CATALAN 
PHOTO KAMBALE MUSAVULI 
C’est une vidéo macabre. Elle ne dure que six minutes et dix-sept secondes. Mais cela semble interminable aux yeux des journalistes convoqués par les autorités pour la visionner à Kinshasa, lundi 24 avril 2017.

Il est 9 h 30 dans le studio de la Radio-Télévision nationale congolaise installé dans les locaux du ministère de la communication, en plein cœur de la fourmillante capitale. Dans la salle, l’atmosphère est pesante. Dans quelques heures, le monde entier aura accès sur les réseaux sociaux aux images de l’assassinat des deux experts des Nations unies (ONU), tués en mars 2017 au centre de la République démocratique du Congo (RDC). Une première dans l’histoire de l’organisation internationale.

La scène se déroule à l’ombre d’un bosquet planté dans une plaine, près de Bunkonde, un village-paroisse ceinturé de fosses communes, dans la province du Kasaï-Central. Les victimes sont un Américain de 34 ans, Michael Sharp, une Suédo-Chilienne de 37 ans, Zaida Catalan, leurs trois chauffeurs et leur interprète congolais. Tombés sous les balles tirées à bout portant par des jeunes hommes à la tête ceinte de bandeaux rouges flambant neufs.

Investigations poussées et semées d’embûches

Les experts enquêtaient pour le compte du Conseil de sécurité de l’ONU sur les violences qui ravagent ces provinces désolées au cœur du plus grand pays d’Afrique francophone. Sept mois, jour pour jour, avant leur assassinat, un chef coutumier, Kamuina Nsapu, qui s’était insurgé contre l’État, avait été tué par l’armée. Ses partisans, constitués en milices politico-mystiques dont le rouge est un signe de reconnaissance, avaient alors embrasé le cœur de la RDC, une région jusque-là paisible.

Pour le gouvernement congolais, ces Kamuina Nsapu – le nom donné aux fidèles de l’ancien chef – ne sont rien d’autres que des « terroristes ». Et cette vidéo est censée démontrer que, contrairement aux soupçons qui planent déjà, Kinshasa n’est pour rien dans l’assassinat des experts de l’ ONU.

Le film « montre très bien leur mise à mort par les Kamuina Nsapu », martèlent à l’unisson le porte-parole du gouvernement et son homologue de la police. Lundi 24 avril 2017, le régime congolais clôture l’enquête. A 10 000 km du Kasaï, au siège des Nations unies, à New York, c’est l’effroi. « Nous ne pensons pas que [cette vidéo] aurait dû être montrée », déclare le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Stéphane Dujarric. En coulisses, des investigations poussées et semées d’embûches ont été menées par la Mission de l’organisation des Nations unies pour la stabilisation au Congo (Monusco).

Le Monde, RFI, Foreign Policy, Süddeutsche Zeitung et la télévision publique suédoise SVT ont eu accès à des milliers de pages de documents confidentiels de l’ONU. Ces « Congo Files » plongent dans les entrailles du système onusien. Bouleversée par la mort de ses deux experts, l’organisation internationale s’est retrouvée tiraillée par les divisions entre les partisans d’un compromis politique avec Kinshasa au détriment de la vérité et les tenants d’une enquête indépendante.
ILLUSTRATION AGATHE DAHYOT 
Déplacements restreints et conditions difficiles

Kananga, capitale délabrée d’une province oubliée du Kasaï-Central. Au moins 140 personnes y ont été tuées, entre août 2016 et janvier 2017, dans des affrontements entre forces de l’ordre et miliciens. Depuis le 12 mars, date de la disparition des deux experts, la Monusco mène des recherches sans écarter la moindre piste.

C’est depuis des préfabriqués que, dans les premières heures, les membres du tout nouveau bureau de la mission onusienne s’activent. Ils sont pour la plupart arrivés à Kananga quelques semaines plus tôt. Avec le peu de contacts dont ils disposent, ils tentent de retrouver leurs deux collègues.

L’ONU peine à déployer ses quelques dizaines de casques bleus dans la zone. Les forces de sécurité congolaises assurent que les experts sont encore en vie, mais elles s’efforcent de compliquer les déplacements des équipes de recherche. « Dans les jours qui ont suivi, il y a eu un face-à-face sur la route de l’aéroport entre les Forces armées de la République démocratique du Congo [FARDC] et les casques bleus uruguayens qui voulaient enquêter dans la zone de disparition », souligne un enquêteur onusien dans une note confidentielle.

Au même moment, à Kananga, militaires et policiers congolais prennent d’assaut Ganza, un quartier de la ville suspecté d’être l’un des bastions des Kamuina Nsapu, dont les caciques refusent de signer un accord de paix avec le gouvernement. Les forces de sécurité congolaises font alors du porte-à-porte. Un massacre « de maison en maison », dénonce la société civile. Les équipes de l’ONU, elles, sont tenues à l’écart.

Les conditions d’enquête sont difficiles : pas d’Internet, peu d’eau, un seul 4 x 4, des militaires congolais qui restreignent leurs déplacements et nuisent à leur travail, peut-on lire dans les notes internes. C’est dans ce contexte que deux agents de la cellule d’analyse de la Monusco (JMAC), qui ont la capacité de récolter et de traiter les renseignements, sont dépêchés à Kananga à compter du 16 avril pour soutenir l’équipe de recherche.

Dans leur rapport interne, ils disent d’emblée avoir rencontré le responsable local de l’Agence nationale de renseignement (ANR) et s’étonnent de sa «position extrêmement défensive et les griefs de ce dernier à l’encontre des experts ». À défaut d’entregent dans la région, ils butinent de contact en contact, des missionnaires aux journalistes, des chefs coutumiers aux policiers du coin et distribuent quelques centaines de dollars en échange d’indices.

LES EXPERTS DE L'ONU ZAIDA CATALAN ET MICHAEL SHARP
ONT ÉTÉ ASSASSINÉS DANS LE KASAÏ, EN MARS 2017.

Double jeu du principal informateur

Parmi ces « contacts », un personnage trouble et débrouillard devient bientôt incontournable : Jean-Bosco Mukanda. Agé de 36 ans, il n’est officiellement qu’un enseignant de la petite bourgade délaissée de Bunkonde, à 45 km de Kananga, et un bon père de six enfants. Mais il semble avoir tout vu, tout su. C’est lui qui détaille l’assassinat des deux experts aux premiers enquêteurs des Nations unies.

Jean-Bosco Mukanda le raconte à qui veut l’entendre : des chefs locaux embrigadés par des Kamuina Nsapu ont ordonné la mort de Michael Sharp et de Zaida Catalan. Il dit même avoir vu « un jeune garçon qui tenait dans sa main la tête d’une femme blanche ainsi que d’autres miliciens qui tenaient des mains coupées », rapportent dans une note interne les enquêteurs du JMAC.

Très vite, ces derniers réalisent que leur informateur, particulièrement vénal, entretient des relations étroites avec les officiers locaux des FARDC. En bon intrigant, M. Mukanda prend même des initiatives et prétend avoir identifié l’un des tueurs, un milicien de Kamuina Nsapu. Le 25 mars, les enquêteurs reçoivent un SMS de sa part : « Je l’ai fait arrêter par les FARDC. Ce garçon milicien (…) doit nous montrer là où ils ont enterré les deux Blancs. »

Le lendemain, les enquêteurs de l’ONU rédigent une nouvelle note : « Alors que le contact se dit menacé par les miliciens Kamuina Nsapu, il s’affiche ouvertement en contact avec les FARDC et est accroché au gain facile. » Quand Unpol, la police des Nations unies, se propose de ramener le détenu à Kananga, désireuse de pouvoir l’interroger elle-même, voilà qu’il s’échappe miraculeusement, avec sans doute la complicité du même Jean-Bosco Mukanda. C’est ce que rapportent un policier et un prisonnier de Bunkonde aux enquêteurs.

Malgré tout, les enquêteurs onusiens échangent quotidiennement avec Jean-Bosco Mukanda. Et chaque jour ils notent des contradictions, des incohérences. Ils finissent même par établir le profil de leur meilleur « contact » dans un document intitulé : « Témoin ou participant ? » C’est toutefois bien cet homme qui finira par indiquer le lieu où sont enterrés les corps des deux experts. Et il ne s’est pas trompé.

La police des Nations unies reprend l’enquête

Le 27 mars 2017, une équipe conjointe de la justice militaire congolaise et des Nations unies déterre les corps des deux trentenaires qui gisent l’un sur l’autre dans une fosse mal recouverte. Zaida Catalan a la tête coupée. Elle ne sera jamais retrouvée. Pour le gouvernement congolais, c’est la preuve que les responsables ne peuvent être que des miliciens Kamuina Nsapu adeptes de rites sacrificiels. Les autorités de Kinshasa communiquent dans ce sens. L’ONU vient à peine de prévenir les familles des victimes. Les opérations de recherche sont terminées. Pas l’enquête.

Alors que les corps sont transportés à Kampala, la capitale de l’Ouganda voisin, pour être autopsiés, le chef de la police de l’Unpol, le général Abdounasir Awale, constitue une équipe de six enquêteurs. De Kinshasa, ce militaire djiboutien veut faire avancer le dossier, alors qu’à New York le département des affaires politiques des Nations unies en redoute déjà les conséquences politiques.

La RDC accueille sur son sol la plus ancienne et plus coûteuse mission de maintien de la paix (créée en 1999, elle coûte un peu plus de 1 milliard de dollars par an, soit plus de 860 millions d’euros). La Monusco agace et se retrouve sous pression de son partenaire, la RDC, dirigée par Joseph Kabila. Son maintien à la tête de l’Etat, malgré la fin de son dernier mandat en décembre 2016, a déclenché une profonde crise politique et aggravé l’instabilité dans cet immense pays, théâtre de plusieurs conflits et crises humanitaires.

Chaque semaine, le bureau des droits de l’homme de l’ONU dénonce les exactions toujours plus nombreuses des forces de sécurité devenues la principale source d’insécurité dans le pays et des autres acteurs illégaux. Ce qui irrite Kinshasa, qui réclame avec insistance le départ de la Monusco, accusée « d’ingérence ». Pas de quoi néanmoins freiner le Haut-commissaire aux droits de l’homme de l’époque, Zeid Ra’ad Zeid Al-Hussein. Depuis Genève, ce Jordanien au franc-parler réclame une enquête indépendante sur les violences au Kasaï et ses dizaines de fosses communes.

« Le général Abdounasir Awale s’est saisi de cette affaire de lui-même. Personne ne lui a demandé », précise une source interne onusienne. Car, sans le savoir, le haut gradé djiboutien lance, depuis Kinshasa, une enquête qui le mènera à questionner la version des autorités congolaises. Ses policiers Unpol déployés sur le terrain retrouvent l’intrigant Jean-Bosco Mukanda. L’informateur dit avoir été arrêté par l’armée congolaise le 8 avril 2017 dans la matinée, à Bunkonde, accusé d’avoir menacé un prétendu milicien. Quelques heures plus tard, il est libéré, sans plus d’explications. Et là, il reprend contact avec l’ONU.
ILLUSTRATION AGATHE DAHYOT 
La vidéo à un euro

Les policiers d’Unpol naviguent dans une nébuleuse d’informateurs suspectés de manipulations et de double jeu. L’un d’eux se présente comme un «débrouilleur ». Il demande à être appelé Patrick Alpha et mettra les policiers sur la piste de la vidéo de l’assassinat des experts. Voici ce que rapportent à son propos les policiers onusiens dans une note confidentielle datée du 18 avril 2017 : « Il y a deux semaines, il s’est rendu avec une vingtaine de personnes à Mbuji Mayi [capitale diamantifère du Kasaï-Oriental] pour acheter des vêtements à revendre à Kananga. Sur le retour, ils s’arrêtent sur la N40 pour se reposer et réparer leur véhicule près d’un village que le témoin dit ne pas connaître. »

C’est là qu’il prétend avoir rencontré deux jeunes hommes sirotant des liqueurs bachiques traditionnelles en visionnant la vidéo du meurtre sur un téléphone.

Patrick Alpha dit avoir déboursé 2 000 francs congolais (un euro) pour la récupérer, une somme qui serait dérisoire si ce n’était le budget quotidien de 70% de la population du pays. Il livre ensuite la vidéo à Unpol. La même que celle montrée par le gouvernement congolais à la presse, le 24 avril, à Kinshasa.

Ce même jour, à Kananga, les enquêteurs de l’ONU reprennent langue avec Jean-Bosco Mukanda. Etrangement bien renseigné, il leur livre le nom de l’un des tueurs présumés qu’il a identifié sur la vidéo. « Il s’agit du nommé Eva Ilunga, âgé de 20 ans, qui suit un stage sur la pédagogie, à l’école primaire de Bunkonde 1 », écrivent-ils dans un rapport interne. « Eva » est en fait Evariste Ilunga, un habitant d’un hameau près de Bunkonde, né le 8 décembre 1995.

Désormais homme le plus recherché du Kasaï, il ne tiendra pas plus de trois jours avant de se faire arrêter par les FARDC, sur dénonciation de M. Mukanda. Mais les enquêteurs d’Unpol déchantent vite. Ils n’ont aucun accès au suspect. Ils le placent toutefois sous surveillance. Et découvrent que M. Ilunga se promène librement dans la prison décatie de Kananga, dispose même d’un téléphone portable et d’un avocat militaire. De quoi éveiller les soupçons des limiers de l’ONU sur un éventuel double jeu de la justice militaire congolaise.

« Masquer la vérité »

Le 1er mai, Unpol fait le point et note une dégradation des conditions de travail. « L’information est de moins en moins accessible. Il y a de plus en plus de secret. L’équipe a aussi constaté un engagement faible de l’auditorat militaire de Kananga dans cette enquête », écrivent les enquêteurs dans une note confidentielle. Deux jours plus tard, ils vont même plus loin et posent les questions qui, jusqu’à ce jour, hantent les Nations unies. « Jean-Bosco [Mukanda] n’est-il pas la même personne qui filme et parle sur la vidéo ? »

L’analyse de la voix de M. Mukanda et d’un protagoniste de la vidéo semble en effet coïncider. Celui qui dit à la vingtième minute du document : «Nous attendons les autres qui viennent. »

Autre élément troublant relevé par les enquêteurs de l’ONU : « Comment Jean-Bosco peut-il être connecté avec les miliciens et entretenir en même temps de bonnes relations avec l’armée ? » S’ensuivent une batterie de conjectures dérangeantes : « La vidéo a-t-elle été produite ou arrangée pour faire porter la responsabilité du meurtre aux Kamuina Nsapu ? Le gouvernement est-il impliqué ? Est-ce que cette vidéo a été faite pour torpiller notre enquête à des fins politiques ? »

Dans la foulée, les policiers onusiens multiplient les entretiens avec les magistrats congolais chargés d’instruire le dossier. Ils rendent compte d’un « manque de détermination (…), d’implication », soulignent qu’« aucun effort n’est fait pour enquêter dans les endroits où ont été localisés les suspects ». Dans une note confidentielle du 12 mai 2017, ils dressent un constat accablant : « L’équipe [d’enquêteurs] a le sentiment que le procureur militaire se satisfait de la vidéo et des aveux sans autres détails de l’unique suspect, Evariste Ilunga. Et ce, afin de cacher d’autres aspects du meurtre qui pourrait impliquer l’influence cachée du gouvernement dans ce dossier. »

Pour la première fois, les enquêteurs pointent du doigt une volonté des autorités congolaises de manipuler les investigations. Une piste renforcée lorsque l’auditeur militaire leur annonce la clôture de ces dernières, le 18 mai 2017. « La procédure est menée dans un seul sens, avec pour objectif d’accuser quelques gens et de masquer la vérité sur les véritables assassins », concluent les enquêteurs dans leur rapport confidentiel journalier.

L’influence des « services »

Depuis Kinshasa, le Nigérien Maman Sidikou, chef de la Monusco et représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en RDC, interpelle ses supérieurs à Genève et à New York.

Dans un e-mail daté du 21 mai, M. Sidikou traduit en langage diplomatique les inquiétudes des enquêteurs sur le procès qui s’ouvrira le 5 juin et sur les doutes qui pèsent quant aux intentions de la justice militaire. « Je suis préoccupé par le fait qu’on risque de ne pas être en mesure de dire que justice a été rendue de manière satisfaisante à la fin de la procédure », écrit M. Sidikou dans son mail accompagné d’une note d’Unpol très critique à l’égard de la procédure congolaise en cours.

Sur le terrain, les enquêteurs de la police de l’ONU poursuivent leur travail et exploitent un document qu’ils se sont bien gardés de partager avec les autorités congolaises. C’est un enregistrement audio d’une conversation d’une heure et neuf minutes datée du 11 mars 2017, soit la veille de l’assassinat des experts. Sur cette bande exhumée de l’ordinateur portable de Zaida Catalan – retrouvé à son hôtel et ensuite confié à la police suédoise –, on discerne plusieurs voix. Celles des deux experts qui conversent avec trois personnages qu’ils pensent utiles pour les guider sur le terrain. Tous sont en fait des agents ou des collaborateurs de l’Agence nationale de renseignements (ANR).

Betu Tshintela, José Tshibuabua et Thomas Nkashama naviguent entre les « services » et les parents du défunt chef traditionnel Kamuina Nsapu dont ils sont proches. Cet étonnant trio illustre à merveille l’envers du décor du Kasaï en guerre, où chaque acteur joue un double, un triple jeu, incité ou contraint par l’ANR, qui utilise habilement les divisions au sein des chefferies traditionnelles pour mieux les infiltrer et les affaiblir.

Unpol souligne dans ses rapports confidentiels que Betu Tshintela, présumé traducteur des deux experts, disparu comme eux le 12 mars, est d’ailleurs un ancien agent de l’ANR, comme il l’écrit lui-même dans un curriculum vitae récupéré par les enquêteurs. Il en va de même de José Tshibuabua, son cousin, qui, lui, mentionne sa fonction sur sa page Facebook passée au crible. La troisième voix est celle de Thomas Nkashama, qui ment sur son identité lorsqu’il discute avec les experts, n’hésitant pas à se faire passer pour Tom Perriello, l’envoyé spécial des Etats-Unis pour l’Afrique des Grands Lacs aux positions tranchées qui irritent le gouvernement congolais. Tout porte à croire que ce trio a en fait menti pour attirer les experts dans le piège fatal de Bunkonde.

samedi 24 novembre 2018

CHILI - EUROPE : LES OBJETS RAPA NUI, RESTITUTION OU LIBÉRATION ?

[ Pour écouter, cliquer sur la flèche ]
LES ENJEUX INTERNATIONAUX  PAR XAVIER MARTINET
 -RADIO FRANCECULTURE-
« CHILI - EUROPE : LES OBJETS RAPA NUI, 
RESTITUTION OU LIBÉRATION ?»,
DIFFUSÉ LE VENDREDI 23 NOVEMBRE 2018 

    OPÉRATION CONDOR LA FEMME D'ALEXEI JACCARD FAIT APPEL D'UN JUGEMENT


    [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

     ALEXEI VLADIMIR JACCARD SIEGLER
     LE CORPS D'ALEXEI JACCARD N'A JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. 
    IL A FUT ARRÊTÉ, TORTURÉ DANS UNE PRISON SECRÈTE 
    AU CHILI POUR SES LIENS AVEC LE PARTI COMMUNISTE. 
    PHOTO MUSÉE DE LA MÉMOIRE
    Alexei Jaccard, étudiant helvético-chilien, avait été enlevé en 1977 en Argentine et emprisonné au Chili avant de disparaître. Son épouse réclame justice.
    L'affaire Alexei Jaccard refait parler d'elle. L'épouse du ressortissant helvético-chilien, qui n'avait plus donné de nouvelles après s'être rendu en Argentine en 1977, n'est pas entièrement satisfaite du jugement rendu par la justice chilienne à l'encontre de onze hommes condamnés pour leur rôle dans la disparition de son mari.

    «J'estime que certaines peines sont trop légères et sur le plan civil, je demande des réparations symboliques», a indiqué la femme d'Alexei Jaccard dans une interview au Courrier, vendredi. Les accusés, tous anciens agents de la police politique d'Augusto Pinochet, ont écopé fin septembre de peines allant jusqu'à 17 ans de prison.

    « La sentence est extrêmement tardive », a souligné Mme Jaccard. Elle regrette aussi de ne toujours pas savoir ce qui est advenu du corps de son mari. Alexei Jaccard a été arrêté en compagnie d'autres personnes, qui appartenaient comme lui au parti communiste chilien ou en étaient proches.


    L'OPÉRATION CONDOR EN DEUX MOTS 
    CONDOR EMPRISONNÉ
    ILLUSTRATION RAMIRO ALONSO
    Assassinats - L’opération Condor est le nom donné à une campagne d'assassinats d’opposants politiques conduite conjointement par les services secrets du Chili, de l'Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l'Uruguay. 
    USA - Ce plan avait le soutien tacite des États-Unis au milieu des années 1970 En Europe - Les dictatures militaires en Amérique latine ont envoyé leurs agents poursuivre et assassiner les dissidents politiques jusqu'en Europe (France, Italie, Portugal, Espagne...).  
    Au États-Unis, la phase 3 de l'opération Condor a culminé avec l'assassinat d'Orlando Letelier, ancien ministre de Salvador Allende, en septembre 1976 à Washington D.C.). 


    Prison secrète

    Le double national a disparu au cours de l'Opération Condor, un plan commun mis au point par les dictatures militaires d'Amérique du Sud de l'époque pour se débarrasser d'opposants politiques. Les agents pouvaient passer d'un pays à l'autre pour tuer dans l’œuf la constitution de base arrière d'opposants à l'étranger.

    Alexei Jaccard a été enlevé à Buenos Aires, puis emmené par ses ravisseurs dans une prison secrète chilienne, qualifiée de «centre d'extermination» par sa femme. « Aucun détenu n'en a réchappé, ce qui explique qu'on a attendu tant d'années avant d'en connaître l'existence », a-t-elle déclaré au Courrier.

    En 1998, la justice genevoise, sous la houlette du procureur général Bernard Bertossa, avait ouvert une enquête contre le général Pinochet au sujet de la disparition d'Alexei Jaccard. Le juge d'instruction chargé du dossier avait demandé l'arrestation provisoire et l'extradition vers la Suisse de l'ancien dictateur. (ats/nxp) 

    jeudi 22 novembre 2018

    LE MASSACRE D’IQUIQUE : L’ARMÉE CONTRE LES OUVRIERS


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    CHILI DES OUVRIERS À IQUIQUE LORS DE LA « LA GRANDE GRÈVE » 
    EN OUVRANT UNE RUE POUR RECEVOIR LES OUVRIERS DE LA PAMPA, DE 1907
    Au début du vingtième siècle, la province d’Iquique, au nord du Chili, tire une grande partie de sa richesse de l’exploitation des mines de salpêtre. La ville portuaire d’Iquique voit quotidiennement des bateaux chargés de nitrate partir pour le reste du pays et l’étranger.
    Au début du mois de décembre 1907, la colère gronde parmi les ouvriers. Le travail est dur, les accidents mortels fréquents, et ils exercent leur métier sans grande protection. Par ailleurs, ils sont extrêmement mal payés et leur salaire leur est versé, non en pesos (la monnaie nationale) mais en jetons ou tickets. Ceux-ci ne sont utilisables que dans les commerces tenus par les patrons des mines, commerces pratiquant qui plus est des tarifs supérieurs aux prix nationaux.

    Le 10 décembre, les ouvriers se mettent donc en grève pour de meilleures conditions de travail et un salaire augmenté, payé en argent légal.

    JOURNAL LE FIGARO DU 18 DÉCEMBRE 1907 P/2
    « Quelques ouvriers des salpêtrières d'Iquique se sont mis en grève ; ils demandent une augmentation de salaires. Le gouvernement a pris toutes les mesures nécessaires pour maintenir l'ordre.

    Les grévistes sont descendus à Iquique où le préfet de la province va servir de médiateur entre les ouvriers et les patrons.

    La grève étant pacifique, on espère un prompt arrangement. »

    Le 15 décembre, plus de 2 000 ouvriers venus à pied de toute la région de la région arrivent à Iquique, siège des entreprises qui exploitent les mines. Ils viennent négocier avec leurs patrons sur la base d’un accord en dix points qui exige en premier lieu que l’on remplace les tickets par de l’argent comptant et que la journée de salaire soit augmentée à 18 pences (18 penique). Le gouvernement chilien rassure les entreprises.

    « Le président Montt a répondu aux salpêtrières et au haut commerce d'Iquique, qui lui demandèrent la fixation de la valeur de la monnaie, que le gouvernement était résolu à faire le rachat du papier monnaie pour arriver au cours de la monnaie d’or. »


    ROBERTO SILVA RENARD
    En attendant l’ouverture des discussions, les grévistes sont hébergés à l’école Domingo Santa Maria, bientôt rejoints par des centaines de femmes et d’enfants. Mais le gouvernement et les groupes de nitrate n’ont pas l’intention de négocier. Des contingents militaires sont dépêchés sur place.

    Le 21 décembre, les troupes se positionnent devant l’école ; l’ordre est donné aux ouvriers d’évacuer le bâtiment. Devant leur refus, le général d’armée Roberto Silva Renard fait d’abord ouvrir le feu avec deux mitrailleuses puis envoie l’infanterie dans l’école avant de lancer les hommes à chevaux pour achever ceux qui s’enfuient.


    JOURNAL LE MATIN DU 
    24 DÉCEMBRE 1907 P/3

    Le Matin titre « Grève sanglante au Chili », quoique les informations arrivant jusqu’en France via les agences de presse internationales soient pour le moins incomplètes. 


    « À Iquique (Chili), on mitraille les ouvriers en grève – Deux cents de ceux-ci seraient morts.

    WASHINGTON, 23 décembre. Le ministère des affaires étrangères a appris par son représentant à Iquique qu'une collision s'est produite entre les troupes et les ouvriers grévistes dans l'industrie du nitrate. Des mitrailleuses ont été dirigées contre les grévistes, qui ont eu, dit-on, deux cents tués. (Reuter.) »

    Les forces armées procèdent dans la foulée à plus de 6 000 arrestations. Le gouvernement étouffe toute information sur cette journée.
    Ajouter une légende

    « SANTIAGO (Chili).
    – La censure a été établie sur les télégrammes venant d’Iquique, de sorte qu’on n’a aucun nouveau renseignement au sujet de la grève de la salpêtrière d’Alienza.

    Le ministre de l’intérieur assure qu'il ne s'est produit aucun événement de puis ceux télégraphiés hier. »


    « Une dépêche adressée au XIXe siècle, de Gênes, annonce que le chiffre exact des victimes dans le récent conflit d’Iquique, au Chili, est de 400 morts et de 600 blessés. Les mitrailleuses de marine ont fait un terrible carnage.


    La grève générale de protestation continue, et l'on demande la mise en accusation du ministre de l'Intérieur et des autorités d’Iquique. »

    De fait la situation est encore plus terrible et on parle aujourd’hui de plus de 2 000 morts. Les journaux français de l’époque se préoccupent surtout des conséquences économiques du massacre, l’industrie du salpêtre en dépendant.

    « Les grèves d’Iquique, au Chili, ont donné lieu à des bagarres très meurtrières entre la troupe et les ouvriers, ce qui ne facilitera pas une entente.

    La situation des compagnies nitratières se complique encore du fait de la crise financière et économique que traverse le pays ; pour remédier à cette dernière, le gouvernement serait disposé à venir on aide aux banques, en émettant des bons du trésor à court terme. Les valeurs nitratières montrent plus de résistance. »
    JOURNAL L'UNIVERS DU 11 JANVIER 1908 P/4

    Trois semaines après l’exécution en masse des ouvriers, l’ordre règne au Chili tandis que les marchés repartent à la hausse.

    « On annonce de Santiago-du-Chili que le mouvement ouvrier, à Iquique, est complètement terminé, et que les travaux s'effectuent normalement dans toute la région salpêtrière et dans les ports.
    EXTRAIT DU JOURNAL L'UNIVERS DU 11 JANVIER 1908 P/4

    Les valeurs nitratières ont encore gagné un peu de terrain […] »

    Le massacre de l’école Santa-Maria jouera un rôle prépondérant dans la constitution du mouvement ouvrier au Chili.

    Très vite, cet événement sera supprimé de la chronologie officielle du Chili, et continuera d’être tu par les gouvernements autoritaires à la tête du pays. Il sera finalement reconnu cent ans plus tard, en 2007, lors d’une commémoration organisée par le gouvernement chilien et la création d’une journée de deuil dédiée à la mémoire du massacre.

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