vendredi 31 janvier 2020

CHILI : UN TROISIÈME MORT EN TROIS JOURS DE VIOLENCES

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PHOTO MARTIN BERNETTI
Il s'agit d'une « personne de 30 ou 40 ans » asphyxiée dans l'incendie d'un supermarché, en marge de violences.
Trois décès en trois jours. Au Chili, un homme est mort asphyxié dans l'incendie d'un supermarché, ce vendredi. Une nouvelle poussée de violence a lieu, plus de trois mois après le début d'une crise sociale sans précédent.  

Dans la nuit de jeudi à vendredi, un groupe de casseurs a pillé et incendié un supermarché dans la localité de San Ramon, zone populaire au sud de la zone métropolitaine de Santiago. Les pompiers ont retrouvé le corps de la victime et sauvé deux autres personnes des flammes.  

Il s'agit d'une « personne de 30 ou 40 ans » et la cause de sa mort « serait une asphyxie par inhalation de monoxyde de carbone », a annoncé vendredi la commissaire Carolina Nuñez à des médias locaux. Un autre supermarché a été pillé et la police a arrêté 16 personnes, tandis que des barricades incendiées étaient visibles à plusieurs endroits de la capitale chilienne. 

Nouvelle flambée de violences


Mardi, un supporteur d'un club de football avait été tué, renversé par un camion de police lors d'affrontements avec les forces de l'ordre à la suite d'un match du championnat national au stade Colo Colo, dans le sud de Santiago. 

Le lendemain, un jeune homme de 22 ans est mort alors qu'il protestait sur une barricade dans la même commune de San Ramon, dans la zone métropolitaine de Santiago. Il a « été renversé par un autobus de [la régie publique] Transantiago qui avait été volé peu avant par des manifestants encagoulés », a annoncé la police dans un communiqué. 

Cette nouvelle flambée de violence intervient alors que les troubles avaient baissé en intensité depuis plusieurs semaines, se limitant à des manifestations, parfois émaillées de violences, tous les vendredis dans le centre de la capitale.  

jeudi 30 janvier 2020

CHILI: EN URGENCE, LES DÉPUTÉS ADOPTENT UNE RÉFORME DES RETRAITE CONTROVERSÉE

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DEPUIS OCTOBRE 2019, LES MANIFESTATIONS NE CESSENT
DE SECOUER LE CHILI, MALGRÉ LES TENTATIVES DU
GOUVERNEMENT DE CALMER LES ESPRITS.
PHOTO AFP/CLAUDIO REYES
Les députés chiliens ont adopté mercredi 29 janvier, en urgence, une réforme des retraites controversée. Le système actuellement en vigueur, mis en place sous la dictature du général Pinochet, est entièrement privatisé et individuel, mais surtout très décrié par les Chiliens. En effet, les pensions versées aux retraités sont extrêmement faibles. 


RADIO FRANCE INTERNATIONALE
 ÉMISSION « AMÉRIQUES », 
 
« CHILI: EN URGENCE, LES DÉPUTÉS ADOPTENT 
UNE RÉFORME DES RETRAITE CONTROVERSÉE »   
PAR  JUSTINE FONTAINE,  DIFFUSION JEUDI 30/01/2020 

    La réforme des retraites faisait partie des principales revendications du mouvement social qui a éclaté au Chili le 18 octobre 2019 et qui se poursuit encore aujourd'hui. La réforme, votée le 29 janvier, a été proposée par le gouvernement du président conservateur et richissime hommes d'affaires Sebastián Piñera ; laquelle est présentée comme une réponse aux demandes de la rue. En effet, plusieurs mesures dans le texte vont plus loin que ses promesses de campagne.

    Il propose de faire cotiser les employeurs à hauteur de 6% du salaire des employés, alors que pour l'instant, les cotisations pour les retraites viennent uniquement de la poche des salariés et sont entièrement gérées par des fonds de pension privés, très lucratifs. Autre nouveauté de ce projet de loi : une partie des cotisations seraient versées à un système par répartition, solidaire, et supervisé par une agence publique.

    Autrement dit, le Chili passerait d'un système entièrement individuel et 100% privé, à un système mixte. C'était impensable il y a quelques mois encore, avant le mouvement social historique qui a éclaté au Chili en octobre.


    Une réforme qui peine à convaincre



    Pourtant, la réforme a du mal à convaincre la plupart des Chiliens, et en particulier les manifestants. Il est vrai que l'essentiel des cotisations continuera d'être versé sur des comptes individuels, géré par des fonds de pensions privés. Le système ne serait donc modifié qu'à la marge. Or, ces dernières années, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, à travers tout le Chili, pour demander une réforme profonde du système, et même l'abandon du système privé par capitalisation. Et cette revendication est aussi au cœur des demandes des manifestants en ce moment.

    Beaucoup d'entre eux expliquent qu'ils se mobilisent notamment à cause des retraites de misère que touchent leurs parents ou leurs grands-parents. Et en effet, la moitié des retraités chiliens touche une pension inférieure au seuil de pauvreté. Ils sont même 30% à continuer de travailler pour tenter de compléter leurs maigres revenus, et ils peinent à faire face à d'éventuels frais de santé ou à l'achat de médicaments, très chers, au Chili.


    Un système difficilement réformable



    Plusieurs réformes ont été mises en œuvre depuis le retour à la démocratie en 1990, notamment des aides publiques aux retraités les plus pauvres, mais sans vrai changement de fond.

    L'une des raisons à cela, c'est qu'une partie des élus, notamment les conservateurs, sont très critiques concernant un éventuel système par répartition, car dans des pays à la population vieillissante comme le Chili, les cotisations des personnes qui travaillent ne suffiraient pas, selon eux, à payer les retraites des personnes âgées.

    Enfin, au Chili, les fonds de pension qui gèrent les retraites auraient beaucoup à perdre en cas de changement de système. Et les grandes entreprises aussi, car aujourd'hui, les cotisations des Chiliens sont pour l'essentiel placées en bourse, et représentent une source de financement facile et sûre pour elles.



    mercredi 29 janvier 2020

    CHILI : UN HINCHA PERD LA VIE

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    PHOTO FRANCISCO LONGA / AGENCIAUNO
    Première journée du championnat et premier drame : un supporter de Colo-Colo est décédé ce week-end, renversé par un camion de police.
    Par Nicolas Cougot
    C’est après le coup de sifflet final de la rencontre opposant Colo-Colo à Palestino en clôture de la première journée du championnat au Monumental que le drame s’est produit. Alors que les hinchas quittaient le stade, un camion des carabiniers a été vu fonçant et renversant un supporter, Jorge Mora. Celui-ci a été ensuite transféré à l’hôpital où il est décédé. Les événements ont provoqué de nombreuses réactions d’indignation, la scène, d’une violence inouïe, a été filmée et partagée en masse sur les réseaux sociaux. D’autant que les carabiniers, par la bouche du Major des Forces Spéciales, Claudio Donoso, ont d’abord utilisé comme défense le fait que le véhicule était « stationné et attendait la fin de son service avant d’être attaqué, notamment par des jets de pierre » et donc devoir s’échapper malgré un pare-brise cassé ce qui réduisait sa visibilité. Des faits contredits par la vidéo diffusée en masse (et que nous ne vous partagerons pas).

    Une enquête est ouverte, le conducteur du camion a depuis été arrêté comme l’a indiquée María Cecilia Pinto, la procureure en charge de l’affaire. Du côté colo-colino, si Leo Valencia a apporté son soutien à la famille de Jorge Mora, le club a publié un communiqué dans lequel il appelle à une enquête rapide : « cet acte grave doit être dûment enquêté par les autorités compétentes afin d’appliquer toutes les sanctions prévues par la loi à ceux qui en sont responsables ». Le club ajoute qu’il présente évidemment ses condoléances à la famille de la victime et indique qu’il mettra à disposition de celle-ci toute une équipe de juristes pouvant mener « les actions légales qu’ils estiment appropriées ». De son côté, la Garra Blanca, la barra du club annonce sur son compte Instagram qu’elle va agir fortement : «nous condamnons et répudions fermement l’acte et la lâche persécution des Carabiniers contre la barra et le fan colo-colino de manière générale. Soyons clairs : on ne jouera plus au football tant que les assassins du peuple et ceux qui les protègent n’auront pas payé. Nous exigeons un jugement et des sanctions ».

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    « LE CHILI BRÛLE »

    lundi 27 janvier 2020

    VIDÉO - CHILI 1973 : UNE AMBASSADE FACE AU COUP D’ÉTAT

       «CHILI 1973 : UNE AMBASSADE FACE AU COUP D’ÉTAT»
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            samedi 25 janvier 2020

            AUSCHWITZ: SURVIVANTS ET PERSONNALITÉS MARQUENT LE 75ÈME ANNIVERSAIRE DE LA LIBÉRATION DU CAMP DE LA MORT

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            VUE AÉRIENNE PRISE PAR UN DRONE DE L'ANCIEN CAMP D'EXTERMINATION 
            D'AUSCHWITZ, LE 15 DÉCEMBRE 2019 À OSWIECIM, 
            EN POLOGNE PHOTO  PABLO GONZALEZ
            [ Le 27 janvier est la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. C’est justement le 27 janvier 1945 que l’Armée rouge a libéré les détenus du camp d’Auschwitz-Birkenau. * ] 
            D
            es survivants de l'Holocauste se rassembleront lundi sur le site d'Auschwitz pour marquer les 75 ans de la libération par les troupes soviétiques de ce camp de la mort où l'Allemagne nazie a tué plus de 1,1 million de personnes, principalement des Juifs. 
            PHOTO ARCHIVES DE YAD VASHEM
            D'âpres querelles politiques entourent les cérémonies organisées sur ce site dans le sud de la Pologne, et qui réuniront aussi des têtes couronnées, des chefs d'Etat et de gouvernement de près de soixante pays, dont le Premier ministre français Edouard Philippe. Mais en l'absence des leaders des grandes puissances.

            CAMP D'AUSCHWITZ-BIRKENAU
            PHOTO VALERY MELNIKOV / SPUTNIK
            Israël a marqué ce même anniversaire jeudi à Jérusalem avec un forum largement médiatisé sur l'Holocauste, attirant des personnalités comme le vice-président américain Mike Pence, le président français Emmanuel Macron et le président russe Vladimir Poutine. Aucun d'eux n'ira à Auschwitz.



            Le président russe a provoqué en décembre l'indignation en Occident après avoir affirmé, à tort, que la Pologne était de connivence avec Adolf Hitler et avait contribué au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

            INFOGRAPHIE AFP
            En fait, la guerre a éclaté quand l'Allemagne nazie et l'Union soviétique ont envahi la Pologne en septembre 1939, en vertu d'une clause secrète de leur pacte Molotov-Ribbentrop.

            Le président polonais Andrzej Duda, qui a reproché à M. Poutine d'avoir tenté de réécrire l'histoire, a snobé le forum de Jérusalem après s'être vu refuser la possibilité de s'y exprimer.

            Il doit prononcer un discours lundi à Auschwitz, lors des cérémonies en l'honneur des six millions de Juifs européens tués dans l'Holocauste.

            - Les Alliés savaient, dès 1942 -


            Pour certains, les cauchemars du camp restent vivaces malgré les décennies écoulées.

            PHOTO  PABLO GONZALEZ
            Les soldats allemands "n'avaient qu'à vous pointer du doigt pour vous envoyer dans une chambre à gaz", se rappelle Bronislawa Horowitz-Karakulska, 88 ans, Juive polonaise survivante d'Auschwitz, où elle a été emprisonnée à 12 ans avec sa mère.

            "Quiconque avait l'air faible, maigre, osseux, était sélectionné pour la mort", raconte l'octogénaire. Elle a survécu grâce à sa mère qui a soudoyé les gardes avec un diamant qu'elle avait fait entrer clandestinement dans le camp.

            "C'était plein de soldats allemands, de chiens qui aboyaient --des bergers allemands--, d'agitation, de peur, de cris, Auschwitz était une grande horreur", insiste-t-elle.

            Si le monde a appris toute l'étendue des horreurs seulement après l'entrée de l'Armée rouge dans le camp le 27 janvier 1945, les Alliés disposaient bien avant d'informations détaillées sur le génocide des Juifs.

            PHOTO NON DATÉE DES BARAQUEMENTS DU
            CAMP D'EXTERMINATION AUSCHWITZ-BIRKENAU
            PHOTO AFP ARCHIVES

            En décembre 1942, le gouvernement polonais en exil à Londres a transmis aux Alliés un document intitulé "L'extermination massive des Juifs dans la Pologne occupée par l'Allemagne".

            Ce document, accueilli avec méfiance, comprenait des comptes rendus détaillés sur l'Holocauste dont les membres de la résistance polonaise avaient été témoins.

            Les résistants polonais Jan Karski et Witold Pilecki ont risqué leur vie lors d'opérations distinctes pour infiltrer puis s'échapper des camps de la mort nazis et des ghettos juifs en Pologne occupée, y compris Auschwitz.

            - "Solution finale" -


            ENFANTS LIBÉRÉS DU CAMP D’AUCHWITZ
            PHOTO RIA NOVOSTI / SPUTNIK  
            Considérés comme exagérés ou faisant partie de la propagande de guerre polonaise, "nombre de ces rapports n'ont simplement pas été crus" par les Alliés, a expliqué à l'AFP le professeur Norman Davies, historien britannique d'Oxford.

            Malgré les "fortes demandes" de la résistance polonaise et juive pour que Londres et Washington bombardent les voies ferrées menant à Auschwitz et d'autres camps de la mort, "l'attitude des militaires consistait à se concentrer sur des cibles militaires et non sur des questions civiles", a déclaré M. Davies.

            "L'une des cibles que l'armée (britannique) a bombardées était une usine de carburant synthétique près d'Auschwitz" en 1943-44, a-t-il ajouté.

            Bien que les avions de guerre britanniques aient survolé le camp de la mort, aucun ordre de bombardement n'a été donné.

            Le professeur Dariusz Stola, historien polonais et expert de l'histoire des Juifs polonais, se fait l'écho de ces remarques.

            "Les chefs militaires n'aimaient pas que les politiciens civils se mêlent de leurs affaires", a-t-il indiqué à l'AFP.

            Pour les dirigeants militaires alliés, bombarder Auschwitz ou ses lignes de ravitaillement "ressemblait à une opération humanitaire et ils n'en voulaient pas", a ajouté l'ancien directeur du Musée Polin de l'histoire des Juifs polonais, à Varsovie.

            Le plus grand et le plus meurtrier de tous les camps nazis de concentration et de mort, Auschwitz-Birkenau est le seul à avoir été préservé. Il a été abandonné par les Allemands fuyant l'Armée rouge qui avançait.

            Créé et géré par les nazis allemands de 1940 à 1945, Auschwitz faisait partie d'un vaste réseau de camps à travers l'Europe, mis en place dans le cadre de la "Solution finale" d'Adolf Hitler, en vue du génocide d'environ dix millions de Juifs européens.

            Sous l'occupation allemande entre 1939 et 1945, 90% des 3,3 millions de citoyens juifs d'avant-guerre en Pologne ont été tués.


            SUR LE MÊME SUJET :

            vendredi 24 janvier 2020

            EMMANUEL TODD : « L'ENNEMI DE CLASSE, C'EST L'ARISTOCRATIE STATO-FINANCIÈRE »

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            PHOTO JULIEN JAULIN/ HANS LUCAS
            L’historien et démographe Emmanuel Todd opère un « retour partiel » au marxisme dans son ouvrage « Les Luttes de classes en France au XXIème Siècle », qui paraît le 23 janvier. Entretien. 
            COUVERTURE 
            LES LUTTES DE CLASSES 
            EN FRANCE AU XXIÈME SIÈCLE 
            Emmanuel Todd s’est fait connaître en 1976 avec « La Chute finale », qui annonçait l'effondrement prochain de l'URSS. En 2020, dans « Les Luttes de classes en France au XXIe siècle », il estime qu'il est temps de redevenir partiellement marxiste. Entretemps, il n'est pas devenu communiste – il se dit partisan d'un « capitalisme apprivoisé ». Mais sans remiser ses outils d'analyse habituels (l'étude des systèmes familiaux), il convoque le philosophe allemand pour éclairer la société française d'aujourd'hui. Et son verdict annonce un retour au premier plan de la lutte des classes, dans un contexte de baisse du niveau de vie pour (presque) tous. « Beaucoup plus que la chasse aux Arabes ou aux homosexuels, la lutte des classes est notre identité, écrit-il. Il est grand temps d'y retourner pour nous retrouver ». 


            Pourquoi redevenir partiellement marxiste, comme vous l’écrivez dans votre nouvel ouvrage ?

            J'ai passé une bonne partie de ma vie à essayer de trouver des explications historiques totalement déconnectées du marxisme et d'une interprétation économique de l'histoire. Pour expliquer le succès du communisme ici ou là, son échec ailleurs, par exemple, j’ai identifié les structures familiales paysannes comme facteur fondamental. Mais Marx a toujours été pour moi, même lorsque je m'efforçais de dire qu'il avait tout faux, le beau modèle et une immense figure paternelle : celle du chercheur qui est dans son truc, à l'extérieur de l'Université, et qui construit une œuvre synthétique, très ambitieuse, en dehors des institutions.

            ÉDITION PRINCEPS DU «LE 18 BRUMAIRE 
            DE LOUIS BONAPARTE » . 
            Depuis que la situation se tend en France (entre 1992, date de la ratification du traité de Maastricht, et 2018) j'ai pris l’habitude de relire les deux grands textes que Marx a consacrés à notre pays : « Les Luttes des classes en France » (paru en 1850) et « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1852). C'est un peu comme faire ses gammes. Pour ce nouveau livre, c’est sur « Le 18 Brumaire » que je me suis appuyé pour réfléchir de façon méthodique. On y trouve trois éléments fondamentaux. D'abord, Marx se pose cette question : comment un type aussi insignifiant que le futur Napoléon III a t-il pu devenir empereur ? Comme j'éprouve pour Macron un mépris d'une stabilité extraordinaire, je me suis dit que nous étions concernés. Ensuite, il développe le thème de l'autonomisation de l'État. C'est un concept qui s’illustre de nos jours et qui m'a permis de m'extraire, paradoxalement, du discours anticapitaliste, antinéolibéral de routine. Enfin, il y a sa vision de la paysannerie au moment du « 18 Brumaire » comme une masse dominante atomisée.
            Dans la France actuelle , une masse centrale atomisée d’un autre type occupe la moitié de l’espace social. Elle n'a pas conscience d'elle-même, ce qui explique le flottement du système politique français beaucoup mieux que la polarité entre cadres supérieurs macronistes et ouvriers lepénistes. Sans ces trois éléments tirés du « 18 Brumaire », je n'aurais pu penser ce livre, même s'il ne relève pas du tout du marxisme orthodoxe. Je n'ai pas renoncé par exemple à utiliser Durkheim ou la socio-psychologie d’Alain Ehrenberg, dont les concepts croisent quand même souvent la route de la « fausse conscience » du marxisme, cette représentation parfois délirante  que telle ou telle classe peut avoir d’elle-même. Le marxisme est associé par certains à la servitude, au soviétisme, mais pour moi Karl Marx, c'est la liberté de penser. 

            Quelle est donc cette « masse dominante atomisée » ?

            FONDATION GABRIEL PÉRI
            Il s'agit d'un bloc central qui a énormément grossi, d'une catégorie qui ne sait pas qu'elle existe, que j'ai centrée sur les professions intermédiaires : les infirmières, les techniciens, et ce qu'il reste des agriculteurs, les artisans et les petits commerçants, les employés qualifiés... Ce qui caractérise ce groupe, c'est sa non-conscience d'exister en tant que groupe et, comme tous les autres groupes à part les  1% d’en haut,  la baisse de son niveau de vie. J'ai retracé dans un tableau sa trajectoire idéologique, dont les hésitations, depuis le début des années 1990, expliquent largement la décomposition du système politique français. On pourrait dire que je désigne un groupe qui est « au milieu », entre les ouvriers et les cadres sup. Mais je renverse le poncif des classes moyennes. On en parlait comme d’une catégorie en ascension qui devait assurer la stabilité de la société. J’en parle comme d’un monde qui s’appauvrit, avec les autres, mais dont le vide, la non-conscience d’être, perturbe le système. La morale de l’histoire : si on détruit la classe ouvrière, productrice de richesses et de valeur, on détruit le niveau de vie des classes moyennes.

            Pour cette « masse atomisée », vous parlez de non-conscience. Quelles sont les classes sociales en situation de « fausse conscience » ?

            Le monde ouvrier est en état de conscience suicidaire. Et la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » (CPIS) est en état de fausse conscience. On établit en général assez spontanément un lien entre ces deux groupes et le système politique français actuel. Presque un ouvrier sur 2 vote Rassemblement national (RN), tandis que la majorité des cadres sup voteraient Macron. Mais l'idée que la politique française est ainsi structurée est une pure escroquerie : ensemble, les deux ne font que 45% des suffrages. Le reste a été représenté aux élections européennes de 2019 par une trentaine de listes. Les ouvriers sont dans une conscience suicidaire et pervertie : ils savent le mal que le libre-échange et l'euro leur ont fait, ils sont dans un rapport antagoniste aux classes supérieures, mais ils sont aussi souvent engagés dans une xénophobie de type RN qui leur fait aller chercher des coupables en dessous d'eux. Le groupe CPIS, présenté comme une classe « ouverte » de « winners », est le contraire de ça. Elle est largement mais pas seulement accrochée aux échelons moyens et inférieurs de l'appareil d'État, elle est mal payée, ses revenus baissent. Je l’appelle les « losers d'en haut ». Pour Marx, c’est une petite bourgeoisie. C'est une classe avec de petits privilèges, en insécurité économique, dont les enfants risquent de chuter économiquement, et qu'on entretient dans la fausse conscience d'être des winners. Mais avec la réforme des retraites qui menace tout le monde, y compris la petite bourgeoisie CPIS, et au cœur de ce groupe, les profs, on assiste à l'émergence d'une conscience réaliste en son sein. Les sociétés entrent en instabilité quand la petite bourgeoisie participe à la contestation. Je pense qu'on y va.

            La réforme des retraites marque donc un tournant selon vous ?

            Nous sortons d'un cycle sociétal situé entre 1968 et 2018 –dont j'approuve la plupart des réalisations, comme l’émancipation des femmes et de l’homosexualité, sauf l’effondrement de la conscience de soi national – et  entrons dans un autre: la baisse du niveau de vie ramène les problématiques économiques au premier plan, et avec elles, la lutte des classes. Les gilets jaunes, qui relèvent de ma catégorie « prolétariat », ont exprimé des valeurs universelles de survie, et se sont attirés la sympathie des deux tiers de la société française. Ils sont le contraire du lepénisme, une sortie possible du lepénisme qui, lui, à chaque second tour, est rejeté par les deux tiers des Français. Les affrontements de classe sont en train de se généraliser. Macron, par sa réforme des retraites, met toute la société en situation d'insécurité. Le monde du travail est un monde dur, où règne l’anxiété. Mais ce qui faisait que la France restait malgré toutes ses difficultés une société stable, c'était l'horizon de la retraite, comme un refuge. Or, le macronisme est en train de dire aux Français que désormais, l'anxiété économique, ce sera jusqu'à la mort. Bourdieu aurait parlé de changement civilisationnel.

            Dans mon livre, je parle beaucoup des enseignants. Les macronistes, mis en situation de toute-puissance par un accident historique qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes, en sous-estiment dramatiquement l'importance idéologique. Beaucoup ont voté Macron. Mais le corps enseignant se trouve au cœur des groupes menacés. Parce que le niveau de vie baisse, ils ne seront pas augmentés. Quelles que soient les promesses. Or le corps enseignant, c'est la production ou la transmission d’une pensée dominante. S’il cesse de se croire à l’abri, nous entrerons dans une phase d'évolution idéologique rapide.

            Je décris une « cascade de mépris descendants » : l'aristocratie stato-financière qui méprise la petite bourgeoisie CPIS (dont les enseignants font partie), qui elle-même méprise les prolos qui votent RN, puis le prolétaire RN qui méprise le Français d'origine maghrébine. Tandis que tout le monde oublie la masse centrale atomisée qui n'a aucune conscience de soi. C'est une représentation pessimiste de la société. Je suis incapable de l'affirmer, mais l'acceptation par le corps enseignant de la réalité, qu'ils font partie des perdants du système, pourrait produire un renversement: une contestation qui regarde partout vers le haut, avec l’aristocratie stato-financière comme cible.

            En même temps votre livre est assez pessimiste, au moins sur les quinze prochaines années...

            Il parle du déclin économique à venir, du piège de l'euro et de la difficulté de s'en sortir. J'y explique qu'à partir de 2030 le niveau éducatif médian va baisser. Le niveau de vie des retraités va entamer une chute accélérée à partir de 2025. Les enfants de la petite bourgeoisie sont sur une trajectoire de déclin. C'est un livre de dévoilement. L'accès à la vérité, à une juste vision de soi-même en tant que société et en tant que citoyen est fondamental. Je décris des processus inquiétants, mais pour donner aux gens une conscience claire des enjeux. Elle leur permettra d’affronter la réalité et d'inventer des solutions. Au stade actuel, nous coulons dans la  pauvreté, le mépris, la violence.

            Mais je montre aussi que, contrairement au discours dominant sur la fragmentation ou l’archipellisation, la France est globalement de plus en plus homogène. Avec, hors des 1% du haut, des chutes parallèles, pour toutes les classes, pour les jeunes, pour les vieux, sans montée des inégalités. La baisse du niveau éducatif touche les enfants de cadres comme les enfants d’ouvriers. Et je note le réarmement intellectuel des groupes dominés, dont les enfants les plus intelligents n’ont plus accès aux études supérieures, tandis que monte en haut de la société le taux de crétins diplômés. Je pense très concrètement aux jeunes leaders gilets jaunes l’emportant sur les jeunes énarques qui entourent Macron.

            Vous parlez d'aristocratie « stato-financière » dans votre livre. L'adversaire dans cette lutte de classes n'est donc pas le grand capital ?

            Il ne faut pas se tromper d'adversaire. Le néolibéralisme de type anglo-américain domine dans le monde. Mais en France, la majorité des gens qui sont aux commandes sont issus de l'ENA. Il s’agit de hauts fonctionnaires d'un conformisme qui défie l'imagination, essayant de singer le néolibéralisme anglo-saxon sans la capacité intellectuelle ni même instinctive de faire du capitalisme. Lorsqu’ils gouvernent une entreprise privée, c’est le plus souvent pour la ruiner. Ils sont habitués à vérifier et à comprimer la dépense publique. Ce qu'ils ont tiré du néolibéralisme, c'est qu'en privatisant les banques et les entreprises, ils pourraient s'enrichir. Ceci n'est pas du capitalisme mais de la corruption d'État. Ce sont aussi les gens qui ont fait l'euro, monnaie antilibérale, étatique, qui veut imposer sa loi à la société. Géré d’une manière favorable à l’Allemagne, l'euro a entraîné la destruction de l'industrie en France. Dans ce champ de ruine, ce qui émerge, c'est l'État, une haute bureaucratie autoritaire, qui s’appuie de plus en plus exclusivement sur sa police. L'ennemi de classe, pour tous, c'est l'aristocratie stato-financière. Il n'y a plus de bourgeoisie industrielle en France. Le Medef est une blague. Tant que la contestation s'acharnera contre le monstre libéral dans un pays où l'État monte sans cesse en puissance, on n'en sortira pas. 

            Vous redoutez même un coup d'État... Parce que vous avez lu « le 18 Brumaire » ?

            Non. Un coup d'État comme celui qu’analyse Marx dans « Le 18 Brumaire » découlait d’une autonomisation de l'État qui résultait du désaccord entre les catégories dirigeantes de la société. La France actuelle est différente. Nous ne vivons pas de désaccords entre plusieurs groupes dirigeants, agraire, industriel ou financier. La société civile a implosé, il n’existe pas de force aristocratique ou bourgeoise à l’extérieur de l’État.  

            Le système des partis a explosé. Les gens trouvent ça nouveau et intéressant. Mais la vérité, c'est que leur disparition, comme le recrutement sur CV d'une Assemblée nationale par La République En Marche, a créé les conditions d’une libération de l'Etat de tout contrôle par les citoyens. C’est cette puissance nouvelle et solitaire qui permet au groupe dirigeant d'essayer d'imposer ce régime de retraite qui prépare la baisse du niveau de vie des générations futures. L'Etat se sent tellement fort qu'il hésite même à se servir de la CFDT pour lâcher en cours de route la contestation, son rôle traditionnel !

            Je n'aime pas le nom de « système de retraite universel ». Le mot universel est beau. La retraite universelle pour des gens qui ont des espérances de vie différentes est une escroquerie. Cela signifie que les gens qui sont les moins mal payés vont avoir des retraites financées par les gens les plus mal payés et qui vivent moins longtemps. Pour qualifier l'idée d'un État qui veut imposer sa loi à la société, mettre au pas tous les corps sociaux, toutes les diversités dans un régime unique, il existe un mot allemand : « Gleichschaltung », qui signifie « mise au pas » et « synchronisation » - et c'était l'un des concepts premiers du national-socialisme. Nous ne sommes certes pas dans une Gleichschaltung national-socialiste. Mais osons le concept d’une « Gleichschaltung macroniste ». 

            Sur le ton de la blague, j'avais dit que l'union de la gauche et de la droite n'allait pas suffire à Macron, et qu'il allait devoir s'entendre avec le Front national pour aller au bout de ses projets. Ce n'est plus une blague. Je suis ici dans mélange d'analyse rigoureuse et d'instinct historique. Je suis de plus en plus frappé par ce que le macronisme et le RN ont en commun. Ils ont une théorie commune de dépassement du clivage droite-gauche. Le macronisme est né de son acceptation de la thèse centrale du FN : l'UMPS. Mais la démocratie, c'est justement l'alternance gauche-droite. Lorsque vous commencez à dire que c'est dépassé, vous êtes en zone « fascistoïde ». 

            Ils ont aussi en commun la violence. Verbale, avec le rejet des français d'origine étrangère dans le discours du FN, ou chez Macron lorsqu’il insulte le peuple français. Le macronisme est passé à la violence physique, au moment de l'affaire Benalla. Puis à la violence économique avec des taxes qui auraient mis hors d'état de vivre une partie de la société française, tentative qui a débouché sur la révolte des gilets jaunes. Le comportement de la police a changé, entraînée par le nouveau régime à ne plus protéger les personnes mais les biens. Ce changement a produit ces mains arrachées, ces manifestants éborgnés, ces enfermements arbitraires. Cette violence d'État se fait par l'intermédiaire de « forces de l’ordre »  qui votent à 50% pour le RN, et Marine Le Pen joue en fait un jeu assez trouble sur la répression. Elle aurait pu s'y opposer… 

            La société française est atomisée politiquement, l'État de plus en plus puissant, mais de plus en plus incapable de gérer l'économie parce qu'il est encastré dans la zone euro. Oui on peut faire l'hypothèse d'un coup d'État dans les années qui viennent. Nous avons été très surpris par l'arrivée de Macron au pouvoir. Mais pourquoi penser que les surprises vont s'arrêter ? Les véritables accidents historiques surviennent lorsque quelque chose qui paraissait impensable tout d'un coup se réalise. Je suis conscient d’aller un peu trop loin dans mon analyse et mon exercice de prospective. Mais c’est précisément pour éviter une mauvaise surprise supplémentaire.

            LE LIVRE
            « Les Luttes de classes en France au XXIe siècle », d’Emmanuel Todd, avec la collaboration de Baptiste Touverey, Seuil, 2020, 384 pages, 22 euros.

            LES SUGGESTIONS DE L’AUTEUR

            • « Les Deux clans. La nouvelle fracture mondiale », de David Goodhart, Les Arènes, 2019.
            • « Barbarossa. 1941. La guerre absolue », de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Passés/Composés , 2019. 
            • « Paris-Berlin. La survie de l'Europe », d’Édouard Husson, Gallimard, 2019.

            VIDÉO : DES SUPPORTERS DE FOOTBALL REJETTENT UNE FOIS DE PLUS LE PRÉSIDENT CHILIEN

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            UNE FOIS DE PLUS LE PRÉSIDENT CHILIEN»
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                jeudi 23 janvier 2020

                DES SUPPORTERS DE FOOTBALL REJETTENT UNE FOIS DE PLUS LE PRÉSIDENT CHILIEN

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                DES SUPPORTERS DE FOOTBALL REJETTENT
                UNE FOIS DE PLUS LE PRÉSIDENT CHILIEN
                PHOTO EL DESCONCIERTO
                Santiago du Chili, 23 janvier (Prensa Latina) « Piñera, assassin comme Pionochet », est devenu le refrain récurrent des supporters lors des matchs de la Coupe du Chili en rejet du mandataire, comme cela s´est vu la veille dans la ville méridionale de Temuco.
                   «DES SUPPORTERS DE FOOTBALL REJETTENT 
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                Au début du match entre les équipes Colo Colo et Universidad de Chile au stade Germán Becker, les plus de 12 mille supporters, des éternelles rivaux, ont oublié leurs différences sur le terrain pour chanter cette phrase dans un chœur gigantesque pendant de longues minutes.

                Cette expression de protestation contre le gouvernement, et le président en particulier, semble devenir une coutume après la reprise des compétitions du football national, interrompues pendant des semaines après l´explosion sociale du 18 octobre dernier.

                Une situation similaire s’est produite vendredi dernier lors d’un match entre Colo Colo et Universidad Católica, au cours duquel un chœur géant a également exprimé son rejet de Piñera, qui, selon les sondages les plus sérieux, ne dépasse pas six pour cent de soutien à sa gestion.

                Mais l’activisme des supporters des principales équipes de football du pays n’a pas été présent uniquement dans les stades, car leurs insignes ont une présence permanente dans les manifestations qui se déroulent depuis octobre dans cette nation.