vendredi 31 août 2018

AU CHILI, LE SCANDALE DE LA PÉDOPHILIE AU SEIN DE L’ÉGLISE PREND DE L’AMPLEUR

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LE PAPE FRANÇOIS-SISYPHE / SUR LE ROCHER : “ABUS SEXUELS COMMIS PAR LE CLERGÉ”. DANS LA BULLE EN BAS À DROITE : “SI L’ÉGLISE ÉTAIT UNE ENTREPRISE, TOUS LES DIRECTEURS DEVRAIENT ÊTRE LICENCIÉS AFIN DE REPARTIR À ZÉRO…” TURNER PARU DANS THE IRISH TIMES, DUBLIN
Les enquêtes ouvertes sur des agressions sexuelles commises par des membres du clergé catholique sont passées de 38 à 119 à la fin d’août.  Le scandale lié à la pédophilie au sein de l’Église catholique chilienne prend de l’ampleur. Le parquet a annoncé vendredi 31 août par un communiqué que « le nombre actualisé des enquêtes ouvertes pour des agressions sexuelles commises par des membres de l’Eglise catholique au 31 août est de cent dix-neuf », visant notamment sept évêques. Il était précédemment de trente-huit.
Le Monde avec l'AFP
Les autorités chiliennes ont procédé ces dernières semaines à des perquisitions dans des institutions de l’Église, dont les sièges de la Conférence épiscopale et de la Congrégation des frères maristes, toutes deux à Santiago. Ce sont les preuves réunies qui ont permis d’ouvrir ces nouvelles enquêtes, d’après des sources judiciaires.

Selon les derniers chiffres, ces enquêtes visent cent soixante-sept personnes, dont sept évêques et quatre-vingt-seize prêtres. Figurent aussi sur les registres du ministère public quatre diacres, trente religieux qui ne « sont pas des prêtres », dix laïcs et vingt personnes dont on ne précise pas le statut. Au total, le nombre de victimes de ces affaires en cours s’élève à cent soixante-dix-huit, dont soixante-dix-neuf mineurs.

Lire aussi :   Agressions sexuelles : la pression s’accentue sur le Saint-Siège

Parmi les personnes mises en cause par la justice, on trouve l’archevêque de Santiago, Ricardo Ezzati. Son audition par la justice, initialement prévue en août, avait été reportée sine die à la demande de ses avocats. Né en Italie, Ricardo Ezzati avait été convoqué le 21 août par le procureur régional de Rancagua (Centre), Emiliano Arias, afin de répondre aux accusations de dissimulation de sévices sexuels, en plein scandale de pédophilie et d’omerta qui ébranle le clergé chilien.

La plupart des preuves qui ont permis d’accuser Mgr Ezzati ont été saisies au cours d’une perquisition à l’archidiocèse de Santiago, l’Eglise catholique ayant refusé jusqu’alors de remettre à la justice des documents demandés, invoquant le respect des victimes. Par ailleurs, le Parlement chilien envisage de retirer sa nationalité au cardinal Ezzati, italien, naturalisé en 2006.

Tourmente et excuses

Au début d’août, les évêques chiliens se sont excusés d’avoir « manqué à leurs devoirs de pasteurs » et de ne pas avoir « écouté, cru, reçu ou accompagné les victimes des graves péchés et des injustices commises par les prêtres et par les membres de l’Église », au terme d’une assemblée extraordinaire de la Conférence épiscopale.

L’Église catholique chilienne est en pleine tourmente depuis la visite du pape en début d’année et la multiplication d’enquêtes par la justice dans les mois qui ont suivi sur des agressions sexuelles présumées de mineurs et d’adultes depuis les années 1960.

Lire aussi :   L’Église chilienne et la loi du silence

Au cours d’un voyage au Chili, en janvier, le pape François avait défendu avec force l’évêque chilien Juan Barros, soupçonné d’avoir tu les crimes d’un vieux prêtre pédophile, se disant persuadé de son innocence et demandant aux victimes présumées des preuves de culpabilité. Il avait ensuite présenté des excuses, puis avait dépêché au Chili Mgr Charles Scicluna, archevêque de Malte, chargé d’enquêter sur les cas de pédophilie parmi les prêtres, afin de s’entretenir avec les victimes. En mai, il avait invité à Rome certaines des victimes et avait convoqué l’ensemble des évêques chiliens. Ces derniers avaient présenté leur démission en bloc à l’issue de la rencontre, une première.

Pour l’heure, la démission de cinq évêques a été acceptée par le souverain pontife dans le cadre de ce scandale. Le prêtre Oscar Muñoz, ancien bras droit de l’archevêque Ezzati, est en détention préventive pour agression sexuelle d’au moins sept mineurs. Les autorités de l’Eglise catholique chilienne « auraient pu et auraient dû » éviter de nombreuses agressions sexuelles d’enfants, a déploré le président chilien, Sebastian Piñera. Selon un sondage de la société Cadem, 96 % des Chiliens considèrent que l’institution protège les prêtres accusés de sévices sexuels et 83 % d’entre eux estiment que le clergé n’est ni honnête ni transparent.

Lire aussi :   Un cardinal chilien accusé d’avoir dissimulé un scandale de pédophilie


jeudi 23 août 2018

RAPA NUI - POURQUOI L’ÎLE DE PÂQUES CHANGE DE NOM ?


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LE "RANO KAU" UN VOLCAN DU CHILI SITUÉ À 
LA POINTE SUD-OUEST DE L'ÎLE DE PÂQUES.
Célèbre pour ses statues de pierre colossales, l’Ile de Pâques est sur le point de changer officiellement de dénomination. La Chambre des députés chilienne vient en effet d’approuver une loi visant à préserver la culture autochtone de ce territoire aux traditions singulières. 
 RAPA NUI - POURQUOI L’ÎLE DE PÂQUES CHANGE DE NOM ? 
Son nouveau nom ? Rapa Nui, en référence à celui donné par Hotu Matu’a, premier chef de cette tribu insulaire. “La dénomination “île de Pâques” est complètement étrangère à leur histoire” a souligné Osvaldo Andrade, l’un des députés à l’origine de ce projet de loi présenté initialement au Congrès en 2016.

Découverte par les navires néerlandais en avril 1722 puis rattachée au Chili en septembre 1888, l'Île de Pâques tient son appellation actuelle de la fête religieuse éponyme, l’explorateur Jakob Roggeveen ayant foulé son sol… le jour de Pâques. Un mépris de la culture Rapa Nui, auquel s’ajoute un passé esclavagiste douloureux : “Au XIXe siècle, les navires péruviens venaient chercher des insulaires et les ramenaient au pays pour en faire des esclaves” explique au site Emol Martín Lara, professeur d'histoire à l’université catholique Silva Henríquez. Selon un rapport du conseil des anciens Rapa Nui, cette déportation aurait concerné 35% des indigènes alors présents sur l’île et entrainé un affaiblissement notoire de leur culture. “Restaurer le nom “Rapa Nui” permettrait en quelques sortes de restaurer cette mémoire”, précise l’expert. 


PHOTO GAVIN HELLIER
Une démarche soutenue par le gouvernement, qui s’est engagé à traiter rapidement cette problématique. “Nous voulons faire un acte de revendication historique et reconnaître l'origine millénaire de l'île”, a déclaré début août le Président Piñera. "Il ne s'agit pas de changer le nom, mais simplement de reconnaître le nom que les personnes qui vivent sur cette île lui donne” a renchéri Felipe Ward, Ministre des biens nationaux, au micro de Radio Cooperativa.

S’il salue le projet de loi, le maire de l’actuelle Ile de Pâques, Pedro Edmunds Paoa, rappelle que l’administration chilienne pourrait faire plus encore. “Le Chili n'a pas voulu faire une reconnaissance fondamentale des peuples d'origine, ce qu'ils font avec nous est une chose très mineure du point de vue du législateur” a t-il déploré. Selon Marcelo Diaz, député PS, “si cette résolution rend justice au peuple Rapa Nui, elle n'est que le point de départ d’un long processus en reconnaissance, de respect, d’identité et de dignité”.

Ce projet de loi, qui prévoit également de nouvelles conditions de séjour sur l’île, est actuellement examiné par les Sénateurs.

jeudi 16 août 2018

AGRESSIONS SEXUELLES : LA PRESSION S’ACCENTUE SUR LE SAINT-SIÈGE


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UNE ÉGLISE CATHOLIQUE, À PITTSBURGH
(PENNSYLVANIE), LE 14 AOÛT 2018
PHOTO JASON COHN / REUTERS
Le rapport de la justice américaine sur la Pennsylvanie mettant en cause 300 prêtres s’ajoute à une série d’affaires concernant des hiérarques catholiques pendant l’été.
PHOTO JEFF SWENSEN 
Quelque trente ans après les premiers grands scandales publics, l’Église catholique est loin d’en avoir fini avec les affaires de pédophilie et, plus largement, d’agressions sexuelles.

L’atterrant rapport de la justice américaine sur soixante ans d’agressions et de viols commis dans les diocèses de Pennsylvanie par 300 prêtres sur au moins 1 000 enfants et adolescents, publié mardi 14 août, l’a encore montré.

Les auteurs admettent que « beaucoup de choses ont changé depuis quinze ans » dans cette institution, en particulier parce qu’elle est plus encline à saisir la justice. Mais ils constatent que des exactions continuent d’être commises et doutent manifestement que la protection accordée pendant des décennies à leurs auteurs par leur hiérarchie ait totalement disparu : « Jusqu’à ce que cela change, nous pensons qu’il est trop tôt pour refermer le livre des scandales sexuels de l’Église catholique. »

« Culture de l’abus »

Le pape François ne peut être en désaccord avec ce constat, lui qui a récemment évoqué la « culture de l’abus » et de la protection des agresseurs par leur hiérarchie. Depuis sa désastreuse visite au Chili, en janvier, et l’accusation de « calomnie » lancée aux victimes d’un prêtre prédateur, cette question domine totalement son pontificat et la pression grandit pour que des décisions soient prises.

LE 4 AOÛT, LE CARDINAL A ANNONCÉ QU’IL RENONÇAIT 

À PRÉSIDER, LE 18 SEPTEMBRE, LE TRADITIONNEL 
TE DEUM POUR LA PATRIE, ÉVÉNEMENT AUQUEL PARTICIPE 
Une bonne partie de son emploi du temps est consacrée à trouver comment sauver du naufrage l’Église chilienne, dont tous les évêques lui ont remis leur démission en mai. Il a reçu des victimes de prêtres abuseurs et accepté la démission de cinq prélats. Mais plusieurs hiérarques encore en fonction sont accusés d’avoir couvert les agissements des dizaines de clercs soupçonnés ou convaincus d’agressions.

Les critiques visent en particulier le cardinal Francisco Javier Errazuriz, membre du C9, le conseil de neuf cardinaux dont s’est entouré François, et le cardinal Ricardo Ezzati, archevêque de Santiago. Ce dernier est convoqué le 21 août par le procureur qui enquête sur plusieurs affaires d’agressions sexuelles. Le 4 août, le cardinal a annoncé qu’il renonçait à présider, le 18 septembre, le traditionnel Te Deum pour la patrie, événement auquel participe largement le personnel politique.

S’en tenir à une « vie de prière et de pénitence»

Selon la presse chilienne, le président de la République, Sebastian Piñera, aurait menacé de ne pas s’y rendre en cas de présence du cardinal Ezzati. Pendant ce temps, la justice du pays continue d’enquêter. Mardi, elle a ainsi perquisitionné le siège de la conférence épiscopale. Le 1er août, le procureur national a officiellement demandé à l’État du Vatican d’avoir accès aux dossiers canoniques de neuf clercs soupçonnés d’agressions sexuelles.

Le Chili n’est pas le seul cas dont le pape a eu à traiter cet été. Le 30 juillet, François a obtenu la démission d’un archevêque australien, Philip Edward Wilson, condamné le 3 juillet à un an de prison pour avoir couvert des actes de pédophilie, et qui jusqu’à présent avait refusé de démissionner. Les autorités politiques australiennes avaient aussi exercé une pression sur le Saint-Siège pour que des décisions soient prises. « Le temps est venu pour le pape de le limoger », avait déclaré le premier ministre australien, Malcolm Turnbull, le 19 juillet.

Un autre prélat australien, et non des moindres, attend son procès pour des accusations d’agressions sexuelles. Il s’agit du cardinal George Pell, membre lui aussi du C9 du pape et responsable des affaires économiques du Vatican.

Le 28 juillet, le pape François a accepté la démission du collège des cardinaux de Theodore McCarrick, 88 ans, ancien archevêque de Washington, accusé d’abus sur mineurs et sur de jeunes majeurs. Fait sans précédent, avant même que le procès ait lieu, il lui a demandé de s’en tenir à une « vie de prière et de pénitence ».

« Grave faute morale »

La mise en cause de cette éminente figure de l’Eglise américaine n’a pas fini de soulever des questions gênantes dans la mesure où il semble que sa conduite sexuelle n’était pas précisément un secret pour tout le monde. Le président de la conférence épiscopale américaine, le cardinal Daniel DiNardo, a lui-même reconnu que le fait que des plaintes contre Theodore McCarrick aient été tenues secrètes « pendant des décennies » était une « grave faute morale ».

LE CARDINAL THEODORE MCCARRICK, ARCHEVÊQUE ÉMÉRITE
DE WASHINGTON, ET LE PAPE FRANÇOIS,
À WASHINGTON, LE 23 SEPTEMBRE 2015.
PHOTO JONATHAN NEWTON  
Aux États-Unis, les regards se sont déjà tournés vers le plus haut responsable américain au sein de la curie romaine, le cardinal Kevin Farrell, chef du dicastère (ministère) pour la famille et les laïcs. Ordonné par Theodore McCarrick, il a été son vicaire général à Washington jusqu’en 2006. Interrogé par l’agence Associated Press sur ce qu’il savait de la conduite de son mentor, il a affirmé qu’il n’avait jamais eu ne serait-ce qu’un soupçon et n’avait jamais eu connaissance d’aucune plainte.

Le 20 juillet, enfin, sans explications, le pape a accepté la démission d’un évêque auxiliaire de Tegucigalpa (capitale du Honduras), Juan José Pineda, 57 ans. Le prélat était l’adjoint du cardinal Oscar Rodriguez Maradiaga, lui aussi membre du C9 de François. En 2017, le Vatican avait conduit une enquête sur Juan José Pinera à la suite, semble-t-il, d’accusations concernant sa vie sexuelle.



Les 25 et 26 août, François se rendra en Irlande pour une visite à l’occasion des Rencontres mondiales sur la famille. Dans ce pays où tant de violences sexuelles contre des mineurs ont eu lieu, notamment dans le cadre d’institutions dirigées par l’Église, la parole du chef de file des catholiques sur ces questions sera attendue.

ETIENNE BALIBAR : « POUR UN DROIT INTERNATIONAL DE L’HOSPITALITÉ »

MICHEL SERRES : « CE N’ÉTAIT PAS MIEUX AVANT, MAIS ÇA POURRAIT ÊTRE PIRE APRÈS! »

Publié le 10 Août 2018. C’était mieux avant ? (1/6). Les guerres et maladies tuent moins, la pauvreté diminue… pourtant l’ère du temps est chagrine, souligne le philosophe.
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ILLUSTRATION FRÉDÉRIC PAJAC
Philosophe, écrivain et historien des sciences né en 1930, Michel Serres a publié en 2017 C’était mieux avant ! (Le Pommier), ouvrage à succès dans lequel il répond aux arguments des « vieux ronchons » qui préfèrent le monde d’hier. Invité aux Controverses du Monde au festival d’Avignon en juillet, Michel Serres revient sur la nostalgie qui frappe ses contemporains.
ENTRETIEN

Est-ce que vous vous êtes déjà dit « c’était mieux avant » ?

MICHEL SERRES EN 2016
PHOTO SERGE PICARD
Michel Serres : 
J’ai tellement entendu cette réflexion dans la bouche de mes contemporains ! Dans le journal du matin, on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure, mais de ceux qui sont en retard. Donc il est clair qu’à un moment, la mélancolie du monde contemporain est presque assurée. Nombreux sont ceux qui pensent que c’était mieux avant, avec l’alimentation traditionnelle, le biologique pur… Or, c’est entièrement faux ! Je suis assez vieux pour me souvenir exactement du gradient qui a été parcouru en matière de santé, d’éducation, d’alimentation.

Aujourd’hui, on se représente le monde à feu et à sang, mais ce n’est pas vrai. La seconde guerre mondiale a fait des dizaines de millions de morts, et aujourd’hui la violence ne fait que baisser. Le Global State of Democracy (une publication de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale) ainsi que l’université d’Uppsala, avec son « Conflict Data Program », confirment parfaitement la thèse existentielle de mon livre : entre 1990 et aujourd’hui, le nombre de pauvres a diminué de plus d’un milliard, alors que dans le même temps, la population mondiale augmentait de 3 milliards ; dans la même période, la mortalité infantile a chuté de moitié ; les humains vivent désormais 70 ans en moyenne (contre 47 ans en 1950)…

Pourquoi, alors, ce sentiment est-il si présent ?

Mon grand-père, paysan gascon, disait des riches : « Ils se plaignent d’aise. » Comme tout va de mieux en mieux, on est plus sensible à ce qui manque. C’est notre sensibilité au négatif qui a changé, alors que ce qui est positif augmente. Prenez encore une fois la violence : la guerre civile et les attentats font de moins en moins de morts. Mais on ne le voit pas, parce qu’on est devenu plus attentif aux violences résiduelles. La surmédiatisation de ces questions favorise le phénomène. L’évangile des médias, c’est : « On ne dit pas que les avions arrivent à l’heure, on en parle quand ils se crashent. » Sauf qu’ils oublient parfois de rappeler que la circulation aérienne est la plus sûre du monde.

Vous écrivez : « Avant, on ne connaissait pas les antibiotiques, on mourrait de vérole ou de tuberculose comme tous les illustres du XIXe siècle, Schubert, Maupassant, Nietzsche. » Est-ce qu’il reste encore des Schubert, des Maupassant et des Nietzsche ?

On ne reconnaît que rarement les grands auteurs contemporains. Gide a refusé d’éditer Proust. Aujourd’hui, il y a de très bons écrivains que l’on ne reconnaît pas encore. C’est souvent a posteriori qu’on découvre des Nietzsche et des Schubert. Il y a toujours eu des mouvements rétrogrades du vrai. Le mérite est en général posthume. Donc, ce n’est pas qu’il y a moins de génies, c’est qu’on ne les voit pas.

Dans votre livre, vous écrivez en citant votre amie d’enfance Yvette : « Nous ne mangions pas du dessert tous les jours. Mais Michel, rappelle-toi, nous vivions ensemble. Oui, nous nous serrions les coudes, nous parlions toute la sainte journée. Maintenant, nous vivons seuls. » Est-ce que, du point de vue de la solitude et de la solidarité, les récentes évolutions n’ont pas détérioré notre rapport à l’autre ?

J’ai vécu les révolutions mathématique, médicale, biochimique et informatique. Or, comme j’étudiais les sciences, je me suis très vite aperçu que, pour chacune, il y avait un prix à payer. Et ce point fait partie des coûts. Si on compare un train de la SNCF d’aujourd’hui avec ceux de mon enfance, on remarque tout de suite que les compartiments, les banquettes face à face ont laissé place à des sièges alignés comme dans les avions. À mon époque, les gens étaient assis en face les uns des autres et ils se parlaient. Aujourd’hui, on se dit : « Pourvu que mon voisin ne m’emmerde pas. »

Autrefois, quand on était chez soi, on était très seul, mais quand on était en public, on était ensemble. Aujourd’hui, c’est l’inverse, chez moi je téléphone, j’ai la télé, je « suis ensemble », et dans la rue ou dans les transports, j’ai envie qu’on me laisse tranquille. Cette solitude est un vrai problème. À  partir du moment où l’on n’a pas partagé cet « être-ensemble », on perd la solidarité, le rapport à autrui. Et c’est très cher payé.

Est-ce que les nouvelles technologies n’ont pas tué quelque chose de l’ordre de l’innocence et de la découverte, en donnant accès à tout dès le plus jeune âge ?

On chante beaucoup les louanges de Gutenberg et de son invention, et on cite volontiers la Bible comme sa première réalisation. On oublie juste de dire que le second et le troisième volume étaient certainement des livres pornos. Chaque fois qu’il y a eu une révolution de l’information, elle a été invasive pour la pédagogie. En attendant, je suis né à Agen, dans le Lot-et-Garonne, et lorsque j’avais besoin de renseignements, j’étais obligé de prendre le train pour Paris. Je passais la nuit dans les transports : je partais à 17 heures et j’arrivais à 9 heures du matin. Je faisais la queue à la Bibliothèque nationale, j’attendais que le livre arrive, une fois sur deux je m’étais trompé d’ouvrage, alors je revenais le lendemain.

Disons que, quand je cherchais une information, il me fallait trois ou quatre jours, et ça me coûtait bonbon. Aujourd’hui, je clique et j’obtiens mon renseignement. Hier, j’ai tapé la moitié d’un vers latin que j’avais dans la tête et, aussitôt, la référence est apparue : Enéide, Virgile, livre 9. C’est une information que j’aurais mis des semaines à retrouver sans les nouvelles technologies.

Quels sont les progrès qu’on ne voit pas forcément et qui sont, pour vous, les plus significatifs ?

Le premier, c’est celui de la démocratie. Quand j’avais 14 ou 15 ans, on était gouvernés par Franco, Mussolini, Hitler ou Mao, tous des braves gens ! Le deuxième, c’est la question de la violence. La seconde guerre mondiale a produit 50 millions de morts. Aujourd’hui, il n’y a plus de guerres symétriques, et les guerres civiles peuvent produire 350 000 morts en sept ans, comme en Syrie. Ces chiffres-là, je les déplore évidemment, mais ils n’ont rien à voir avec ceux que j’ai connus. Le troisième, c’est la révolution médicale. Avant la seconde guerre mondiale, quand un médecin recevait 10 malades, il y avait 4 tuberculeux, 4 syphilitiques et deux autres. À partir des années 1960, il ne reste que les deux autres grâce à l’arrivée des antibiotiques.

La médecine soignait autrefois, mais tout d’un coup, elle s’est mise à guérir. Notre rapport au microbe et à la maladie a complètement évolué. Du coup, l’espérance de vie a bondi, on a gagné entre trente et quarante ans en un siècle. Mais ça a profondément changé la société. Quand mes arrière-grands-parents se mariaient, statistiquement, ils se juraient fidélité pour quelques années, aujourd’hui on parle de soixante ans. Ce n’est plus le même mariage. Lorsqu’un vieillard meurt, il a statistiquement entre 82 et 85 ans, donc il y a un héritage. Mais qui hérite ? Une génération qui vient de prendre sa retraite. Donc la fortune et le patrimoine de notre pays sont aujourd’hui entre les mains de générations improductives, ce qui est très grave pour l’économie. Plus tard, la révolution numérique et l’arrivée du portable dans les années 1990 ont complètement changé les métiers, les intermédiaires et les relations humaines et familiales.

Le Pommier réédite en septembre « Le Contrat naturel » et, bientôt, « Le Tiers instruit », qui sont sortis pour la première fois il y a presque trente ans. Pour quelles raisons ?

Mes nouvelles préfaces expliquent que les sciences dures ont changé le monde, mais que les administrateurs ne sont pas instruits des causes. Ceux qui gouvernent commandent un monde qui se transforme pour des raisons qu’ils ignorent. Et cette absence d’instruction savante est vraiment dramatique. Il y a trente ans, on parlait sereinement du monde, aujourd’hui il nous dépasse. Il est donc urgent d’établir le contrat naturel. Or, on ne pourra le faire que si on met les sciences de la vie et de la Terre au programme de Sciences Po et de l’ENA. Imaginez un examen de physique quantique au concours d’entrée de l’ENA, ça révolutionnerait pas mal les choses ! Ça permettrait surtout à ceux qui nous gouvernent de savoir ce que signifie le mot climat.

J’ai eu la chance d’habiter quarante-sept ans dans la Silicon Valley et de pouvoir voir et comprendre les changements informatiques. Dans mon parcours, j’ai essayé de faire un tour complet des sciences, de l’esthétique… en continuité avec la tradition philosophique qui voulait que chaque philosophe soit passé partout. Donc, aujourd’hui, je peux vous expliquer qu’un algorithme n’est rien d’autre qu’une suite d’instructions. La recette de la tarte tatin est un algorithme ! Or si les gens savaient cela, ils n’auraient pas aussi peur.

« Le Contrat naturel » a beaucoup choqué à sa sortie en 1990. La communauté philosophique a-t-elle encore du mal avec l’idée d’un contrat passé avec la nature ?

Plusieurs choses ont choqué. Tout d’abord, le fait qu’il n’y avait personne pour signer le contrat naturel, en face de nous. Ce à quoi j’ai répondu que c’était la même chose pour le contrat social de Rousseau. Dans les législations de quelques pays, on commence à faire entrer la nature dans des sujets de droit. Aujourd’hui, plus personne ne trouverait abominable qu’il y ait un procès du Parc national des Pyrénées contre les usagers abusifs. Donc, le Parc national des Pyrénées pourrait être considéré comme un objet collectif, un bien commun de droit. On réfléchit même à intégrer ces considérations dans la Constitution.

Peu à peu, cette idée que notre partenaire mondial a autant de droits que nous est en train de pénétrer dans presque toutes les législations du monde. A l’époque, quand je disais ça, c’était considéré comme une folie. Aujourd’hui, on commence à comprendre que la situation est tragique. C’est précisément parce que tout va mieux qu’on ne s’aperçoit pas que tout peut aller beaucoup plus mal. On a un système tellement productif qu’on a du mal à imaginer qu’il peut se détruire demain.

Pour éviter cela, l’urgence ne consiste-t-elle pas à changer nos humanités ?

Ce serait le plus facile. Depuis l’origine des temps et dans tous les pays du monde, on sépare les scientifiques des littéraires. Aujourd’hui encore et pas qu’en France. J’ai enseigné pendant cinquante ans aux Etats-Unis, et je me souviens d’un jour où un étudiant désespéré est venu me voir dans mon bureau en me disant : « Il paraît que vous faites de l’alpinisme avec mon professeur de robotique. J’espère que vous ne lui avez jamais dit que j’assistais à votre cours. Parce que si je lui disais que j’allais au bordel, il trouverait ça naturel, mais aller à un cours de philosophie… » Ces deux mondes sont beaucoup trop imperméables, à quelques exceptions près. Sauf que chaque fois qu’un philosophe a reconnu le monde contemporain, c’était presque toujours quelqu’un qui avait aussi une culture scientifique. Prenez Platon, Aristote ou Leibniz…

Le plus difficile consisterait à changer nos manières de nous déplacer, de manger, de boire… Mais bouleverser les facteurs économiques et financiers, c’est un vrai défi. Tout va de mieux en mieux pour nous, mais cette courbe ne sera pas éternellement croissante. Donc, ce n’était pas mieux avant, mais ça pourrait être pire après.

Professeur émérite à l’université Stanford (Californie), membre de l’Académie française, ancien élève de l’Ecole navale et de l’Ecole normale supérieure, Michel Serres est l’auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, parmi lesquels la série des « Hermès » (éditions de Minuit, 1969-1980), Le Contrat naturel (1990, nouvelle édition Le Pommier, 2018), Le Tiers instruit (1991, nouvelle édition Le Pommier 2018), C’était mieux avant ! (Le Pommier, 2017) ou encore Petite Poucette (Le Pommier, 2012).

mercredi 15 août 2018

CHILI : MANIFESTATION DE SOUTIEN AU MUSÉE DE LA MÉMOIRE


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« VOLVER A PASAR POR EL CORAZÓN », 
(PASSER À NOUVEAU PAR LE CŒUR) 
PHOTO LEONARDO RUBILAR
CHILI : MANIFESTATION DE SOUTIEN AU MUSÉE DE LA MÉMOIRE ET DES DROITS DE L'HOMME (MMDH)
Des milliers de personnes se sont réunies sur l'esplanade du Musée de la Mémoire pour participer à une activité de soutien au musée et contre les déclarations de l'ancien ministre de la Culture, Mauricio Rojas. 

L'activité, intitulée  « Volver a pasar por el corazón », (Passer à nouveau par le cœur), a pour objet de se réunir autour de la question de la mémoire et de souligner l'importance de protéger les droits de l'homme, d'après les organisateurs.   


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lundi 13 août 2018

CHILI, REMANIEMENT MINISTÉRIEL A LA CULTURE


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PHOTO AGENCIA UNO
Ses paroles qualifiant de « montage » le Musée de la mémoire et des droits de l'homme ont laissé l’ancien « nègre » de Sebastián Piñera dans une position intenable. Ses déclarations ont également mis en évidence les deux âmes de la droite, et il a finalement dû quitter ses fonctions après les pressions incessantes de l’opposition et du monde de la culture.
L'ÉPHÉMÈRE MINISTRE MAURICIO ROJAS
PHOTO AGENCIA UNO
Le ministre de la Culture, Mauricio Rojas, ne sera resté en poste que quatre jours, après la controverse qui a éclaté à la suite de ses déclarations désignant comme un « montage » le Musée de la mémoire, dans un livre publié en 2015. Le portefeuille est confié à l'archéologue et ancienne directrice du Musée Interactif Mirador (MIM) Consuelo Valdés.

CONSUELO VALDÉS CHADWICK
PHOTO MIM
Les déclarations du ministre mis en cause ont provoqué une forte mobilisation de l'opposition et du monde de la culture d'où se sont multipliés les appels à la démission du secrétaire d'État.

Ses déclarations  ont également laissé en évidence les deux âmes de la droite. Alors que chez Rénovation nationale (RN)1 et l’Union démocrate indépendante (UDI)2, l'attitude consistait à serrer les rangs pour soutenir le ministre questionné, Evópoli, parti de centre-droit, n'a pas manqué l'occasion de marquer sa différence et a exprimé dans un communiqué son désaveu des déclarations de Rojas.

Depuis la droite la plus libérale, l'ancienne sénatrice Lily Pérez a remis en cause le Ministre, remarquant qu’« un ministre ne peut pas sous-estimer ce que signifie un Musée de la mémoire ». Mais chez RN la réaction fut différente : son leader Mario Desbordes s’est aligné sur la thèse du « montage » que représente selon lui le Musée ; du côté de l’UDI le chef du groupe parlementaire Javier Macaya a également tenté de protéger Rojas, en soulignant que « la gauche s’unit en haïssant, en essayant d'attaquer un ministre d'État ».

  1.  parti du président Piñera.
  2.  parti des catholiques traditionalistes qui a fourni la plupart des cadres de l'administration de la dictature militaire.

vendredi 10 août 2018

BANDE-DESSINÉE DESSINÉE AVEC DU VIN : "C'EST PEU COMME DE L'AQUARELLE !"

«BANDE-DESSINÉE DESSINÉE AVEC DU VIN » 
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FRANCE 3 NOUVELLE-AQUITAINE

    DI VIN SANG

    «DI VIN SANG» 
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      jeudi 9 août 2018

      GÉOGRAPHIE D'AL IDRISSI

      «GÉOGRAPHIE D'AL IDRISSI» 
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        YVES LACOSTE, GÉOGRAPHE EN CASQUE POSTCOLONIAL


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        LE MONDE D'AL-IDRĪSĪ ORIENTÉ SUD/NORD

        Avec ses mémoires, intitulées Aventures d’un géographe, Yves Lacoste confirme son tournant nationaliste et son obsession du péril musulman en prenant de grandes libertés avec les faits.
        COUVERTURE
        D'AVENTURES D'UN GÉOGRAPHE
        En couverture d’Aventures d’un géographe (Des Équateurs, avril 2018) est reproduite la carte d’Al-Idrissi, qui vécut à Fès, ville de naissance d’Yves Lacoste. Géographe arabe du XIIème siècle, Al-Idrissi conçut sa carte en orientant le nord en bas et le sud en haut. Or, la carte originale a ici été renversée afin de la conformer aux canons de la cartographie occidentale. Les toponymes arabes y apparaissent donc à l’envers. Deux noms y ont été ajoutés, en français, ceux d’Hérodote et d’Ibn Khaldoun. Le graphiste a ainsi bien résumé la géographie d’Yves Lacoste : loin de servir à faire la guerre, elle sert à transformer son objet d’étude afin de le rendre conforme à une vision préétablie.

        «GÉOGRAPHIE D'AL IDRISSI» 
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        VIDÉO IMARABE
          Né en 1929, Yves Lacoste est un des rares géographes à avoir eu accès à la notoriété. Pionnier de la géopolitique française, il a fondé la revue Hérodote et publié chez Maspero La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre en 1976. Première analyse critique de la fonction idéologique de la géographie, ce livre séduisant dressait la perspective d’en finir avec une géographie des professeurs, « discipline embêtante mais somme toute bonnasse. »

          REPLI CONSERVATEUR

          Quarante-deux années séparent La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre des narcissiques Aventures d’un géographe qui confirment le tournant conservateur pris par Yves Lacoste, perdu entre les deux obsessions jumelles de l’identité nationale et de l’islamo-paranoïa. Ce tournant était perceptible dès 1997 avec la publication chez Fayard de Vive la nation. Destin d’une idée géopolitique. Il l’était davantage dans Géopolitique de la nation France (PUF, 2016), coécrit avec Frédéric Encel. Lacoste y affirmait :

          Plutôt que de commencer par évoquer les terribles attentats islamistes de janvier et novembre 2015 puis de 2016 qui ont été perpétrés notamment à Paris par de jeunes hommes nés en France ou en Belgique de familles marocaines ou algériennes, je pense qu’il est plus fécond de rappeler d’abord l’apparition, dans les années 1970, de phénomènes significatifs d’une volonté d’opposition à des traditions françaises (…)

          En liant gauchisme, immigration, islamisme et terrorisme, il donne aux brèves de comptoir une caution intellectuelle. Il suit en cela une tendance éditoriale conservatrice de la géographie française, de Paul Claval1 qui s’inquiétait des « nouveaux venus » qui « affluent pour trouver un travail — ou un régime d’assistanat social et médical » à Christophe Guilluy.

          UN RÉCIT TOUT EN ALLUSIONS

          Outre les douteuses anecdotes d’Aventures d’un géographe — Lacoste était très fier lorsque son grand-père imitait la danse du ventre en lui demandant « s’il y avait des moukères au Maroc », — on est intrigué par les méthodes du récit. D’implicites allusions permettent de broder, sans souci de la démonstration factuelle. À propos du Maroc, il camoufle mal son antipathie à l’encontre d’Abd El-Krim et du soulèvement qu’il mena dans le Rif entre 1921 et 1926, contre les troupes espagnoles et françaises. Il évoque les « (…) les combattants d’Abd El-Krim, armés par des organisations ‘‘charitables’’ à partir de Gibraltar », réactualisant l’obsession hexagonale de voir dans les guerres anticoloniales la main de l’étranger, celle du Royaume-Uni retranché sur son rocher. Lacoste abuse des sous-entendus qui le font passer pour celui qui sait. Dans un bel article2, Simone Weil s’agaçait de tels airs mystérieux, insinuant : « Ah ! si vous saviez ce que nous savons ! », « Nous connaissons ces airs-là, concluait-elle. Bien naïfs ceux sur qui ils feraient impression ».

          Lacoste lie aussi le soulèvement rifain au franquisme :

          Franco eut alors, paradoxe que je qualifierais aujourd’hui de géopolitique, le concours actif d’un grand nombre de guerriers rifains, qu’il avait auparavant combattus, les terribles moros, en particulier des Aït Ouriaghel de la tribu d’Abd El-Krim.

          Ne distinguant pas les individus des groupes, Lacoste s’inscrit dans la tradition, hélas fréquente dans la gauche française, qui consiste à diffamer les mouvements arabes et maghrébins en laissant supposer leur collusion avec les fascismes. L’Étoile nord-africaine de Messali Hadj fut accusée de connivence avec les franquistes et les fascistes italiens par le Front populaire, les émeutiers de Sétif du 8 mai 1945 furent assimilés à des agents hitlériens dans les colonnes de L’Humanité et Guy Mollet compara Nasser à Hitler. Lacoste s’emballe :
          (…) il y a un véritable problème de chômage en Andalousie où les conséquences de la conquête arabe — en fait berbère — et de la Reconquista se font encore ressentir (...)

          et se livre à une description des maux de l’Espagne contemporaine, du franquisme au trafic de drogue en passant par le terrorisme islamiste, dont sont tenus responsables les Maghrébins.

          DES LIBERTÉS AVEC L’HISTOIRE

          Lacoste a séjourné à Alger entre 1952 et 1955, où il a enseigné au lycée Bugeaud. Exclu, selon lui, de cet établissement pour avoir écrit un article sur Ibn Khaldoun, c’est depuis la France qu’il a assisté au retour de Charles de Gaulle :

          C’est alors que nous nous sommes rendu compte que de Gaulle avait seulement crié aux Algérois : ‘‘Je vous ai compris ! ’’ Sans terminer, comme les factieux, par ‟Vive l’Algérie française !”

          De Gaulle n’a pas dit « Vive l’Algérie française ! » devant les Algérois le 4 juin 1958, mais il l’a bien crié — comme les factieux — à Mostaganem le 6 juin. Évoquant un voyage à Cuba en 1967, Lacoste délivre une curieuse lecture du régime du dictateur Fulgencio Batista, chassé en 1959 : « Batista était mal vu du patronat cubain, des grands propriétaires yankees et des hommes d’affaires venus des États-Unis, car il luttait contre la mafia ». Batista lutta tant contre la mafia que ce protecteur des intérêts de Meyer Lansky et de Lucky Luciano3 en fut le principal bénéficiaire.

          Péremptoire, Lacoste fait de l’invasion soviétique de l’Afghanistan une opération contre les « diaboliques » talibans dès 1979, affirmant : « (…) de nos jours, les islamistes sont de plus en plus puissants. Or, ceux-ci détestent Ibn Khaldoun », et rectifie une traduction de ce dernier sans connaître l’arabe.

          CARTE DE VISITE ALGÉRIENNE

          Lacoste nous rapporte sa rencontre avec un médecin français à Ouagadougou, « vieux colonial qui me prenait à coup sûr pour un de ces anticolonialistes systématiques dont il avait entendu parler. Je décidai alors de lui raconter que j’étais né au Maroc, que j’y avais passé mon enfance et que mon père y avait été géologue ». Son interlocuteur s’en sentit « apaisé ». L’usage de la carte de visite coloniale laisse une impression tout aussi déplaisante que celle causée par l’évocation de la séparation d’un collaborateur de l’équipe d’Hérodote, le géographe Michel Korinman :
          (…) progressivement, Korinman s’éloigna des réunions d’Hérodote. C’était un personnage complexe, d’origine juive, bien qu’il n’en parlât guère et paradoxalement très propalestinien d’où des positions assez contradictoires.
          Il n’y a rien de contradictoire à être juif et propalestinien mais, habitué à manier les clichés, Lacoste considère qu’un juif propalestinien est « paradoxal ».

          L’Algérie lui offre l’occasion de dispenser de confuses leçons de géopolitique : « Une fois au pouvoir, Boudiaf impose l’abandon du parti unique. De très nombreux partis se constituent alors, y compris un Front islamique du salut ». L’enchaînement est inexact, car lorsque Mohamed Boudiaf est arrivé au pouvoir en janvier 1992, le FIS était constitué depuis 1989 et avait déjà participé aux élections locales de 1990 et aux législatives fin 1991. Il a été dissout en mars 1992 et Boudiaf a été assassiné au mois de juin. Lacoste s’emmêle encore dans la chronologie en poursuivant :

          Malheureusement, quelques mois après, le 29 juin 1992, le président Boudiaf fut publiquement assassiné par l’un de ses gardes du corps, lequel fut jugé des années plus tard. Le second tour des élections fut ajourné sine die, le premier tour ayant été remporté par le Front islamique du salut, la guerre civile put se déployer terriblement et sans issue, jusqu’en 2000.

          Or, c’est le 26 décembre 1991 que le FIS a remporté le premier tour des législatives, le second tour ayant été interrompu le 11 janvier 1992, avant l’arrivée au pouvoir de Boudiaf le 16, et non après sa mort.

          Il n’y a rien de plaisant à constater les revirements et les inepties d’une des figures les plus connues de la géographie en France, rien d’agréable à voir les impasses où l’entraîne sa manifeste désorientation géopolitique.


          1. L’aventure occidentale, Sciences humaines, 2016.
          2. Vigilance n° 63, 10 mars 1938, in Contre le colonialisme, Payot & Rivages, 2018.
          3. NDLR. Meyer Lansky (1902-1983) et Lucky Luciano (1897-1962) étaient deux des plus puissants chefs du crime organisé américain.
           CASQUE COLONIAL DES FORCES
           FRANÇAISES LIBRES (FFL) 


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