jeudi 31 janvier 2019

CONSÉQUENCES DRAMATIQUES DE LA SURCONSOMMATION DES AVOCATS SUR LA PLANÈTE


Sa couleur verte flashy est partout sur les réseaux sociaux, sa consistance crémeuse fait le bonheur des vegans, et ses propriétés nutritionnelles ne cessent d’être vantées: l’avocat est une star des exportations latino-américaines vers les États-Unis et l’Europe, au risque de conséquences néfastes sur l’environnement.
PHOTO PALTA HASS
Car la demande croissante dans ces deux continents est de plus en plus montrée du doigt en raison des répercussions induites par la production en Amérique latine, en particulier au Mexique, au Chili, au Pérou et en Colombie.

Le chef irlandais JP McMahon, une étoile au Michelin, a été le premier à qualifier l’avocat de nouveau “diamant de sang”, en référence aux diamants extraits en Afrique qui ont alimenté des conflits meurtriers sur ce continent.

Il a arrêté de proposer ce fruit dans son restaurant de Galway (ouest de l’Irlande). D’autres chefs lui ont emboîté le pas. “Cela m’a frappé que l’avocat soit associé au changement climatique et à la déforestation parce que c’est un symbole de santé dans le monde occidental”, a-t-il déclaré à l’AFP.

Voici la situation au Mexique et Chili.

L”or vert” du Mexique

Le Mexique est le premier producteur au monde d’avocats. La majorité des plantations se trouve dans l’État de Michoacan (centre) sur la côte Pacifique, qui jouit d’un sol volcanique adapté.

PHOTO RADIO AGRICULTURA.
Mi-janvier, un camion chargé d’avocats sortait de l’État toutes les six minutes afin de répondre à la demande pour le Superbowl, la grande finale de football américain aux États-Unis, qui aura lieu le 3 février.

En 2018, plus de 377.000 tonnes, soit 80% de la production, ont été envoyées vers le voisin du nord, soit une hausse de 13% par rapport à l’année précédente.

Plus de 57.000 tonnes sont exportées vers les autres marchés (+ 8%), selon les chiffres de l’Association des producteurs et exportateurs d’avocats du Mexique (APEAM).

PHOTO APEAM
Mais des plantations illégales de cet “or vert” ont entraîné la déforestation de milliers d’hectares dans cet État de près de 5 millions d’habitants, selon des chercheurs qui dénoncent des contournements de la loi. La législation locale autorise des plantations sur un terrain forestier quand les arbres ont été coupés ou ravagés par le feu.

Il y a une pratique très commune chez les propriétaires forestiers qui consiste à semer des avocatiers sous les arbres, et peu à peu, ils coupent les arbres pour laisser les avocatiers à découvert”, explique à l’AFP Luis Mario Tapia Vargas, chercheur à l’Institut national de recherches forestières, agricoles et d’élevage (Inifap).

Il y a aussi les incendies. Selon le chercheur, 95% d’entre eux sont intentionnels et peuvent ravager 10.000 hectares les années de sécheresse. Quant aux plantations illégales, elles ont atteint 15.000 hectares en 2018. “De nouvelles plantations sont autorisées contre des pots-de-vin”, souligne-t-il.

PHOTO CRONICA DE CHIHUAHUA
Le porte-parole de l’APEAM, Ramon Paz Vega, affirme à l’AFP que la déforestation massive a eu lieu dès 1997, avant que la production d’avocats n’explose. “Cela ne veut pas dire que la production d’avocats n’a pas de conséquences sur l’environnement, elle en a”, reconnaît-il.

Selon l’APEAM, cette production industrielle est une source importante d’emplois, 75.000 directs et 30.000 indirects. “Sans cette culture, de nombreux petits agriculteurs et travailleurs agricoles seraient des émigrants ou membres de bandes criminelles”, explique M. Paz Vega.

La guerre de l’eau au Chili

 SURCONSOMMATION DES AVOCATS 
DES FRANGES VERTES D'ARBRES, 
AU MILIEU D'UN PAYSAGE DÉSERTIQUE.
Il y a des enfants de 10 ans qui n’ont jamais vu d’eau dans le fleuve”, déplore Rodrigo Mundaca, fondateur de Modatima, une organisation pour l’accès à l’eau dans la province de Petorca, dans le centre du Chili.

Dans la localité du même nom, à 150 km au nord de Santiago, sont produits une grande partie des avocats chiliens destinés à l’exportation.

Pour la saison 2017-2018, le pays a produit près de 225.000 tonnes d’avocats, selon l’association des producteurs. Environ 30% étaient destinés à la consommation locale et le reste a été exporté vers les États-Unis, l’Europe, la Chine et l’Argentine.

Mais les habitants accusent la filière d’être à l’origine des graves sécheresses qui frappent la région depuis dix ans.

La culture de l’avocat a besoin d’importante quantités d’eau, environ 100.000 litres par jour et par hectare, selon Rodrigo Mundaca qui s’indigne que les 3.000 habitants de Petorca n’ont même pas d’eau “pour répondre à leurs besoins quotidiens”.

Selon les estimations, la localité compte 9.000 hectares de plantations d’avocatiers ― contre 2.000 dans les années 1990 ― dont 60% dans des zones qui n’étaient pas initialement dédiées à l’agriculture.

Pour s’assurer l’eau suffisante, l’industrie draine les fleuves et creuse des puits pour capter l’eau souterraine, explique Rodrigo Mundaca. Selon lui, les grandes entreprises productrices reçoivent des certificats de qualité qui leur permettent d’exporter à l’étranger, mais les règles sont “facilement contournables”, explique-t-il. 

Il en appelle désormais à l’éthique des consommateurs, tout comme JP McMahon. “Avons-nous réellement besoin d’avocats toute l’année ? Nous devons commencer à réfléchir à la provenance des aliments”, estime le chef irlandais.

dimanche 27 janvier 2019

« 74ÈME ANNIVERSAIRE DE LA LIBÉRATION D'AUSCHWITZ»


« 74ÈME ANNIVERSAIRE DE LA LIBÉRATION D'AUSCHWITZ» 
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samedi 26 janvier 2019

LE CONFLIT MAPUCHE RÉVÈLE LA CRISE AU SEIN DES CARABINIERS ET DE L’ÉTAT DE DROIT


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PHOTO AGENCIA UNO
L’assassinat injustifiable du jeune Mapuche Camilo Catrillanca (le 14 novembre 2018) a révélé une crise institutionnelle chez les Carabiniers, alors que grandit le consensus sur l’insuffisance démocratique de l’État de droit au Chili et que s’achève la période politique de transition démocratique inachevée initiée en 1990. 
 LE SÉNATEUR DE DROITE 
MANUEL JOSÉ OSSANDON
PHOTO MARIO TELLEZ 
L’assassinat de Camilo Catrillanca a réveillé les consciences sur la banalisation des morts de Mapuche, qui ont atteint le nombre de 16, et sur d’innombrables violations de droits individuels et collectifs indiens malgré la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), adoptée en 2008. La militarisation inacceptable de l’Araucanie, qui est montée en puissance avec l’installation du Commando Jungle, a donné carte blanche aux Carabiniers et a révélé l’insuffisante démocratisation de l’État de droit au Chili. Même Manuel José Ossandon (RN), l’ex candidat de droite à la présidence, a déclaré dans le quotidien La Tercera «si on amène ou si on crée un Commando Jungle, il est évident qu’il y aura des morts ».

Le conflit entre l’État et les Mapuche dans l’Araucanie, a fait exploser la crise institutionnelle qui touche les carabiniers. La démission forcée du Directeur des carabiniers a révélé les limites de l’accord de fin de la transition sous le gouvernement de Ricardo Lagos en 2005. Certains espèrent que, à la différence des gouvernements de la Concertation ou de la Nouvelle majorité, la droite institutionnalise le contrôle des carabiniers par le Gouvernement élu au suffrage populaire.

Indéniablement la crise de l’Araucanie est toujours d’actualité. Le retrait du Commando Jungle est un geste de façade qui ne freinera pas la répression et la militarisation de la zone. Le plan Araucanie emblématique de la coalition de droite qui gouverne, Chile Vamos (En avant le Chili), s’est retrouvé sans interlocuteurs mais il y a peu de chance que les compagnies forestières et les entreprises hydroélectriques modifient leur modèle déprédateur d’accumulation. Les gauches redécouvrent dans le conflit mapuche les contradictions de leur expérience post-dictatoriale et la nécessité de repenser le Chili.

L’assassinat de Catrillanca n’est pas le premier

La violence policière contre les Mapuche s’est accentuée depuis 2000. L’usage abusif de la Loi antiterroriste viole le processus légal. La militarisation de l’Araucanie a provoqué au moins seize assassinats ; l’abus de la détention préventive et la criminalisation des revendications territoriales sont permanents. La politique de tous les gouvernements démocratiques depuis 1990 jette de l’huile sur le feu et conduit le conflit chileno-mapuche à une impasse.

Rappelons l’assassinat d’Alex Lemún (2002), sanctionné par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), celui du Lonko [1] Juan Collihuin (2006), de Matías Catrileo (2008), celui de Jaime Mendoza (2009), dont les coupables n’ont jamais été incarcérés. À cette liste il faut ajouter José Huenante (2005), détenu/disparu en démocratie. L’assassinat non élucidé du jeune Rodrigo Melinao (2013), alors qu’il était recherché par les carabiniers, mais absous post-mortem de toutes fautes, un an plus tard. Sans compter les assassinats de Luis Marileo et Patricio Gonzales par le latifundiste et ex carabinier Ignacio Gallegos.

Ajoutons l’usage abusif de la détention préventive qui résulte de la loi anti-terroriste héritée de Pinochet et condamné par la CIDH dans le cas de Norín Catrimán (2014). Un usage abusif de mois et même d’années de détention préventive injustifiée, allant jusqu’à des tortures et des traitements inhumains et dégradants d’innocents, finalement innocentés sans charge : comme ceux de Francisca Linconao et onze autres membres de communautés dans le cas de Lucsinger-Mackay ; de huit membres de la communauté Lof Choque. Un abus inacceptable, comme la détention préventive de huit leaders de la Coordination Arauco-Malleco (CAM) pour l’opération Huracán [opération Ouragan] (un montage par les carabiniers de fausses preuves) ou l’usage de témoignages occultes d’agents infiltrés des Carabiniers.

L’usage excessif de la force par les Carabiniers et la Police d’investigation (PDI) est constamment dénoncé par l’INDH, Amnesty international, l’ONU et le CIDH. L’État ne prend pas en compte la discrimination à l’égard des femmes et la violence contre les enfants mapuche, perçue comme un conflit interculturel profond.

La violence dans l’Araucanie va-t-elle continuer?

Les vidéos diffusées par le CIPER [2] et le CHV, en décembre, ont révélé la décomposition institutionnelle du corps des carabiniers, responsable de la nouvelle pacification de l’Araucanie. Toutes les versions des Carabiniers étaient mensongères : il n’y a jamais eu d’affrontement. Ce fut une exécution. Un document dévoilé par le CIPER pose encore plus de questions.

La manipulation des preuves, les mensonges éhontés et les demandes d’impunité ont réduit jusqu’à la dérision, la dissimulation de l’assassinat de Camilo Catrillanca. Le gouvernement de Piñera qui avait soutenu la version du directeur des Carabiniers, Hermes Soto, a exigé sa démission mais n’a pas résolu le problème. Son ministre de l’Intérieur, Andrés Chadwick, qui a pris parti pour Soto, en ressort affaibli. L’opposition envisage de présenter à nouveau une accusation constitutionnelle. Installer à nouveau le commando Jungle dans l’Araucanie est ouvertement critiqué jusque au sein même de la droite et considéré comme une erreur de Piñera.

Certains présentent l’assassinat de Catrillanca comme le fruit d’un conflit interne entre Hermes Soto et l’ancien chef des carabiniers Bruno Villalobos. Soto cherchait à blanchir des carabiniers (Navarro). Villalobos aurait laissé filtrer des informations compromettantes montrant que Soto ne contrôlait ni ses troupes, ni son discours politique. Une vengeance pour avoir été démissionné par Piñera en mars, en raison du scandale de la fabrication de preuves de l’Opération Huracán, sous le gouvernement de Bachelet. Villalobos avait été mis sous contrôle judiciaire (détenu) pour l’assassinat de Patricio Manzano (1985).

Bien que Piñera ait annoncé le retrait du Commando Jungle, il a augmenté les effectifs du Service d’enquête de la police (PDI) et des Forces spéciales. La militarisation de l’Araucanie continue. Des carabiniers ont fait évacuer par des tirs 7 terres communautaires, le 31 décembre. Une intervention associée, comme par hasard, à l’assassinat du Lonko Juan Mendoza. La CAM a appelé à continuer la récupération des territoires. Des maires de Collipulli et Ercilla menacent d’expulser de leurs municipalités les Mapuche qui les occupent. Moreno n’a pas d’interlocuteurs pour le Plan Araucanie. La cote de popularité de Piñera chute dans les enquêtes.

Le conflit Mapuche contre l’État révèle la crise au sein des carabiniers

Les mensonges des carabiniers pour justifier l’assassinat du membre de la communauté mapuche, ont révélé que la crise que vit le corps des carabiniers a des impacts politiques. Les mensonges sur l’assassinat de Camilo Catrillanca ont fait perdre toute crédibilité à l’institution pilier de l’État de droit, sensée être en charge du contrôle citoyen et de la lutte contre les délits. À cela s’ajoute l’accumulation de plaintes pour abus persistants ; les soubresauts de l’opération Huracán et la corruption pour fraude du fisc de 28 milliards de pesos. Tout cela, dans des conditions privilégiées d’autonomie budgétaire, de pensions exorbitantes et d’impunité, comme celles de leurs congénères des Forces armées.

Tel un prestidigitateur, Piñera a retiré le commando Jungle et l’a remplacé par des Forces spéciales. Il a nommé comme nouveau directeur des Carabiniers Mario Rozas, son ancien aide de camp. Comme si ses dons de communicant lui permettaient de rétablir à lui seul la crédibilité des Carabiniers. Mais le problème est plus grave. La résistance de Hermes Soto à démissionner a obligé Piñera à demander le soutien du Congrès et du Contrôleur. Un président dont la devise est Loi et Ordre a dû avouer qu’il ne contrôle pas les Carabiniers.

Les réformes de 2005 de Lagos, pour mettre fin à la transition, n’ont donc servi à rien. De Felipe Portales à Martín Hirsch, tout le monde reconnaît que la démocratie est toujours sous tutelle. Les doutes exprimés par la France sont fondés. Beaucoup espèrent qu’un gouvernement d’ordre et de sécurité comme celui de Piñera parvienne à subordonner de façon effective les Carabiniers et de l’armée aux autorités civiles.

L’assassinat de Catrillanca a desserré « l’étau » de sécurité du plan Araucanie. Seul un contrôle civil transparent, qui liquide les relents persistants de la dictature pinochetiste, pourrait rétablir la confiance dans l’institution. Personne ne croit sérieusement que cela conduirait à démilitariser la zone ou à cesser d’appliquer la Loi antiterroriste dans l’Araucanie car le dialogue serait dirigé contre les intérêts des entreprises forestières.

Et… Que dit la gauche ?

Dans la perspective des grands cycles de l’histoire, le malaise révélé par la crise institutionnelle et politique de l’assassinat de Catrillanca interpelle une gauche européiste qui a tenu pour invisibles les Mapuche depuis le retour des gouvernements civils en 1990.

Cela remet en question le modèle néolibéral globalisant et prédateur de l’accumulation qui explique l’usurpation des territoires mapuche dans l’Araucanie. Un processus historique dénoncé traditionnellement par la gauche chilienne, particulièrement sous le gouvernement de Salvador Allende. Une position critique depuis la colonisation et l’intégration forcée du territoire mapuche dans l’économie mondiale au XIXe siècle.

Cela rappelle les promesses de résolution du conflit interculturel Mapuche-État comme celles de l’accord de Nueva Imperial, les promesses d’un Traitement nouveau des peuples indiens, de reconnaissance constitutionnelle, de respect des normes du droit international fixées par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, ratifiée par le Chili en 2008.

Cela interpelle une gauche qui oublie les luttes héroïques des paysans et des colons des communautés contre les latifundistas (Ranquil en 1934, la réforme agraire entre 1964 et 1973) et rappelle la nécessité d’une gauche résolument anticoloniale, ancrée sur le territoire national. Une gauche qui défende les intérêts des travailleurs, des paysans, des couches moyennes et des peuples originels.

Nous poursuivrons notre analyse dans une troisième partie.


Texte original (espagnol) : ICI

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lundi 21 janvier 2019

PLANÈTE GÉO. LA PATAGONIE CHILIENNE, UNE TERRE GRANDIOSE ET CONVOITÉE


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PHOTO CENTRE TERRE / YANN AUFFRET
On est au sud de la Patagonie, côté Pacifique où il existe encore une nature sauvage spectaculaire.
[ Pour écouter, cliquer sur la flèche ]
RADIO FRANCE, FRANCEINFOL'ÉMISSION DU 20 JANVIER 2019
SANDRINE MARCY « PLANÈTE GÉO », LA PATAGONIE CHILIENNE, 
UNE TERRE GRANDIOSE ET CONVOITÉE
FRANCETVINFO
L'odyssée au sud de la Patagonie commence à Puerto Montt pour se terminer à Puerto Natales, en tout 2000 kilomètres de navigation épique dans les fjords les plus reculés."L'écologie", "le développement durable", abordent l'évolution du lien qui unit l'homme à la nature. Nous voici au bout du monde pour redécouvrir ce lien puissant, en Patagonie chilienne.

La nature grandiose
Olivier Desurmont a vécu une odyssée en Patagonie chilienne. Parti à bord du Skorpios-III, "2000 kilomètres d’extase et d’effroi". il raconte dans le magazine Geo.

Ce bout du monde reste un immense territoire sauvage, avec ses glaciers gigantesques descendant de la Cordillère des Andes pour plonger dans les fjords, à l’image du Pio XI, le plus vaste glacier de l’hémisphère sud, et qui continue d'avancer malgré le réchauffement de la planète.

Une semaine d’expédition avec pour point de départ du Skorpios-III , Puerto Montt, port situé à 1000 km au sud de Santiago…ensuite c’est la météo qui décide pour l’itinéraire… cet antipode est un labyrinthe, sur une mer couleur d’étain pommelée d’écume".

Découverte de l'archipel de Chiloé, dans la brume, de l’Isla Grande, reste de la Patagonie d’origine qui appartenait aux Chonos, tribu nomade amérindienne.

Plus loin, l’anse du Purgatoire : On débarque sur une plage immaculée, sous les frondaisons d’une forêt primaire. Ce décor a 10 000 ans ! Un moment de bonheur avant d’aborder l’enfer du golfe de Peines, 12 heures de tempête, sans visibilité aucune, avec des creux de 5 mètres et 40 nœuds de vents".



"La raréfaction du poisson, les algues toxiques, l’interdiction de ramasser des coquillages, tous nos ennuis ont débuté avec l’arrivée de la salmoniculture, beaucoup de gens ici en sont per­suadés : 600 fermes d’élevage de saumon occupent la Patagonie chilienne depuis 30 ans".

Les fermes aquacoles avec leurs cages cylindriques se sont multipliées. L’élevage de saumon fait la richesse du Chili devenu le deuxième producteur mondial derrière la Norvège.

dimanche 20 janvier 2019

KOEN WESSING, RÉSISTANT PAR L’IMAGE


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CHILI, SEPTEMBRE 1973, PAR KOEN WESSING.
PHOTO KOEN WESSING/NEDERLANDS FOTOMUSEUM,
ROTTERDAM, PAYS-BAS
Avec cette nouvelle exposition délocalisée à Tours, le Jeu de paume rend un hommage au travail de ce photojournaliste néerlandais, qui aura consacré sa vie à témoigner de l’histoire contemporaine.
Koen Wessing, l’image indélébile
Au Jeu de paume, château de Tours (Indre-et-Loire)
CHILI, SEPTEMBRE 1973  PHOTO : KOEN WESSING 
NEDERLANDS FOTOMUSEUM, ROTTERDAM, PAYS-BAS
Koen Wessing (1942-2011) est un photographe de l’instinct. En septembre 1973, quand il entend parler des premiers coups de feu portés par les hommes de Pinochet sur la Moneda, le palais présidentiel de Santiago, il se précipite vers l’aéroport d’Amsterdam, son Leica dans son baluchon, direction le Chili, sans avertir aucune rédaction.

Leica et nouveau costume dans le baluchon

Il prend quand même le temps de s’acheter un nouveau costume « parce qu’il pensait moins se faire remarquer s’il était bien habillé », témoigne son ami, le commissaire de la rétrospective proposée par le Jeu de paume au château de Tours.

« Il a agi de la même façon toute sa vie. C’était quelqu’un qui prenait le risque de partir en reportage sans qu’aucune publication ne lui ait passé commande.Quand il en sentait le besoin, il partait, empruntant de l’argent à son entourage pour se payer un billet d’avion. »

Témoin de la répression chilienne

Au Chili, il sera l’un des premiers témoins européens de la répression. Koen Wessing réussit même à se frayer une place dans le grand stade de Santiago, où transitent les prisonniers politiques. Sur la pelouse, aux côtés des militaires, il saisit les visages amaigris des partisans d’Allende, leur regard s’illuminant, l’espace d’un instant, devant les rares cigarettes qui circulent dans les travées.

« L’histoire ne dit pas comment il a fait pour faire partie des photographes accrédités par l’armée », s’étonne Jeroen de Vries, qui a réuni un ensemble de 80 tirages, des projections et un passionnant entretien filmé avec le cinéaste hollandais Kees Hin. Une relation étroite le liera avec le Chili jusqu’à sa mort, le 2 février 2011, à 69 ans.

La violence de la guerre

Né à Amsterdam au milieu de la Deuxième Guerre mondiale, en pleine occupation allemande, Koen Wessing a consacré l’essentiel de son parcours de photojournaliste à arpenter le monde pour témoigner de l’histoire contemporaine, de la férocité de ses conflits et coups d’État, depuis la décolonisation en passant par l’apartheid en Afrique du Sud et la chute du bloc soviétique, jusqu’aux guerres de Yougoslavie et l’émergence de la Chine.

Toutes ses images suggèrent la violence de la guerre, la détresse des femmes et des hommes fuyant les juntes militaires comme au Nicaragua ou au Salvador à la fin des années 1970. « Il aura suivi en quelque sorte les ”damnés de la terre”. Mais Koen Wessing tenait à montrer des visages dignes, jamais déshumanisés, comme s’il était important pour lui de rappeler qu’il s’agissait de nos semblables. »
Xavier Renard, correspondant régional à Tours Jusqu’au 12 mai 2019. Rens. : 02.47.21.61 .95 et www.jeudepaume.org

vendredi 18 janvier 2019

LES POPULISTES DIVISÉS FACE À LA SILICON VALLEY

ILLUSTRATEUR TURHAN SELÇUK
Si le mouvement populiste de droite qui émerge partout dans le monde a beaucoup de choses à se reprocher, l’incohérence idéologique dans la désignation de ses ennemis n’en fait généralement pas partie. Que ce soit Steve Bannon dénigrant le pape François, Matteo Salvini s’en prenant aux « bonnes âmes » des ONG humanitaires ou Marine Le Pen fulminant contre les mornes technocrates de Bruxelles, les populistes visent des cibles prévisibles qu’ils choisissent mieux que quiconque.
ILLUSTRATEUR LO COLE  
Subsiste néanmoins une pierre d’achoppement entre les populistes de droite américains et leurs homologues dans le reste du monde : que penser de la Silicon Valley ? D’une part, ses services et plate-formes représentent une aubaine pour les populistes de tous les pays, qui peuvent ainsi élargir leur audience et envoyer aux électeurs potentiels des messages hautement personnalisés, comme l’a démontré le fiasco Cambridge Analytica. Aujourd’hui, les tout nouveaux partis de droite comprennent l’importance des batailles numériques ; c’est notamment le cas du parti espagnol Vox, qui a déjà attiré plus d’abonnés sur Instagram que tous les autres partis espagnols.

Le consensus populiste ne va pas au-delà de cette attitude pragmatique vis-à-vis des plate-formes. En effet, l’examen intellectuel de ce que signifie la Silicon Valley pour les populistes s’avère assez cacophonique. Sa branche américaine perçoit les géants de la technologie comme une cible d’attaque intéressante, car la Silicon Valley représente à leurs yeux un savant mélange de capitalistes avides et de « marxistes culturels », enclins à inculquer à leurs utilisateurs des idées gauchistes tout en s’en mettant plein les poches grâce aux données personnelles. Dans le reste du monde, en revanche, les populistes voient les plate-formes comme le meilleur moyen d’échapper à l’hégémonie intellectuelle de leurs « marxistes culturels » nationaux, profondément enracinés dans les élites institutionnelles, comme les médias, l’université et l’État profond (deep state).

STEVE BANNON SE PENCHE SUR BIG TECH
En août 2018, lors d’un entretien avec un journaliste de CNN, Steve Bannon a traité les « méchants » de la Silicon Valley de «sociopathes narcissiques», et appelé à placer les données amassées par ces entreprises «dans un fonds public ». Il a aussi prédit que les géants de la technologie deviendraient l’un des principaux thèmes des élections présidentielles de 2020.

Ce pronostic semble raisonnable à l’heure où la colère monte aussi à l’autre bout de l’échiquier politique : Alexandria Ocasio-Cortez, la nouvelle coqueluche de la gauche américaine, s’est illustrée en s’opposant au cadeau de bienvenue de 3 milliards de dollars offert à Amazon par la ville de New York. La Silicon Valley semble être l’ennemi parfait pour les forces non centristes aux États-Unis, puisque en la critiquant, elles ôtent toute légitimité à l’héritage de Barack Obama et Bill Clinton, accusés d’avoir permis son ascension.

D’autres personnalités de droite reprennent à leur compte les opinions de M. Bannon. Brad Parscale, responsable numérique de la campagne de Donald Trump en 2016, déplore que « des monstres des technologies comme Google et Facebook ne soient plus que des incubateurs pour les idéologies libérales d’extrême gauche, et fassent tout leur possible pour éradiquer d’Internet les idées conservatrices et leurs tenants. » Le fait que des individus conservateurs ou d’extrême droite soient exclus de certains réseaux sociaux ou plate-formes de financement a contribué à amplifier de telles perceptions de la Silicon Valley. Même Trump affirme que Google, « supprime les voix des conservateurs et cache des informations qui sont bonnes », une « situation très grave » dont il promet de « s’occuper ».

Illustrant le contraste radical entre cette position et celle des populistes de droite d’autres pays, une vidéo devenue virale, datant de la prise de fonction de Jair Bolsonaro, montre une foule de ses partisans scandant « WhatsApp, WhatsApp ! Facebook, Facebook ! ». Une réaction qui n’a rien d’exceptionnel. En 2017, alors qu’il n’était encore que député au parlement européen, Matteo Salvini prononçait un discours incisif contre les tentatives de lutte contre les fausses nouvelles, déclarant que c’en était fini des vieilles méthodes des élites visant à définir les enjeux prioritaires. « Longue vie à Facebook », concluait-il. De même, en 2018, il remerciait le site après avoir obtenu de bons résultats aux élections de 2018.

Le mouvement 5 étoiles (M5S), qui fait partie de la coalition de M. Salvini, a pris ses distances avec MM. Bannon et Bolsonaro. Mais, en tant que mouvement initié par un blogueur et propulsé par les réseaux sociaux, eux aussi sont épris des géants de la technologie. Ils espèrent précisément favoriser leur culture de la « disruption », proposant dans leurs discours de faire de l’Italie une « smart nation », notamment en donnant leur aval à l’expansion d’Amazon sur leur territoire sous prétexte que les données des entreprises italiennes gérées par la multinationale seraient désormais stockées sur place.

La polémique soulevée l’année dernière par la directive européenne sur le droit d’auteur montre bien l’étrange amitié qui unit la Silicon Valley et les populistes du Vieux Continent. La directive est détestée par toutes les plateformes numériques, car elle impliquerait des mesures de coercition à l’encontre des contenus publiés (beaucoup de groupes issus de la société civile ont protesté contre la criminalisation éventuelle des mèmes, voire du partage de liens). En septembre 2018, lors du vote de cette directive au Parlement européen, l’opposition venait principalement du parti Droit et Justice (Pologne), du M5S et de la Ligue (Italie), ainsi que de UKIP (Royaume-Uni) : les rares alliés de la Silicon Valley à Bruxelles.

En l’absence d’une véritable rupture géopolitique et commerciale avec Washington, les populistes européens ne changeront probablement pas d’avis sur les géants du Web. Ils continueront plutôt à bâtir leur capital politique en accusant les politiciens de l’establishment de censurer leurs opposants populistes. Les mesures d’Emmanuel Macron à l’égard des stratégies de mobilisation en ligne employées par les « gilets jaunes » seront décisives : toute ingérence dans les plate-formes numériques de la part de l’État français, déjà pressé de faire passer une loi contraignante sur les fausses nouvelles, aurait un redoutable effet boomerang.

Mais les populistes américains, eux non plus, ne baisseront pas le ton et ne changeront pas de cible. Sur la question de la Silicon Valley et du pouvoir qu’elle exerce, Steve Bannon restera plus proche de George Soros que de Matteo Salvini. C’est là un paradoxe dont les progressistes ingénieux devraient se servir, ne serait-ce qu’en demandant aux populistes de droite européens d’expliquer leur grand amour pour un secteur que même Steve Bannon diabolise.

Inutile de s’attendre à une réponse imminente, car les populistes de droite, quel que soit leur discours, manquent d’analyses justes sur l’économie mondiale et le rôle qu’y tiennent les multinationales des nouvelles technologies (malheureusement, c’est aussi le cas de leurs rivaux non populistes). Il vaudrait mieux que ces lacunes soient révélées au plus vite.
Evgeny Morozov
Traduction depuis l’anglais : Métissa André



jeudi 17 janvier 2019

« PHOTOGRAPHIE ARME DE CLASSE »


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WILLY RONIS. — PRISE DE PAROLE AUX
USINES CITROËN – JAVEL, 1938
.  
L’exposition du Centre Pompidou intitulée « Photographie arme de classe » est pionnière à plusieurs titres (1). Il ne semble pas, en effet, qu’il y en ait eu de telle à Paris depuis 1935, et les historiens de la photographie, en France, ont pratiquement négligé ce domaine qui appartient à la fois à la photographie amateur, collective et politique, et qu’a recouvert l’expression fourre-tout et quelque peu lénifiante de « photographie humaniste ». Elle est par ailleurs le fruit d’une collaboration qui s’est révélée productive entre des universitaires et un musée, en l’occurrence de jeunes chercheurs du Labex Arts-H2H (Max Bonhomme, Gabrielle de la Selle, Eva Verkest, Lise Tournet Lambert, Mathilde Esnault), sous la conduite de Christian Joschke (maître de conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense), et le Cabinet de la photographie du Musée national d’art moderne (MNAM) avec Florian Ebner, son directeur, et Damarice Amao, assistante-conservatrice. Un travail de plusieurs années a permis d’un côté de dépouiller, inventorier ce qui appartenait jusqu’à présent à cette terra incognita de la « photographie ouvrière », de l’autre à identifier et contextualiser les photographies sociales de la collection Christian Bouqueret (7 000 tirages environ), entrées dans les collection du MNAM en 2010.
ANDRÉ STEINER. — LIVREUR DE JOURNAUX
À VÉLO, VERS 1938.
Il en résulte une exposition mais aussi un catalogue qui innovent en travaillant sur ce phénomène et en produisant un nombre important de documents (manifestes, articles, brochures) ignorés jusqu’ici. Du moins en France puisqu’en Allemagne, en particulier — où le mouvement prit son essor, et acquit une place importante entre 1926 et 1932 —, il a été largement étudié après 1968. On dispose ainsi de la réédition du journal Der Arbeiter Fotograf (Cologne, Prometheus, 1977). De même s’est-on penché sur ce phénomène au Royaume-Uni (The Worker Photographer), aux Pays-Bas (Arbeiders-Fotografen), en Belgique ou aux États-Unis (The Photo League), ces pratiques passées fournissant une référence, et proposant un héritage aux militants et aux artistes en révolte des années 1970. En France, où le mouvement fut plus tardif, il fut oublié et laissé en friche après 1968. Les raisons de cette faiblesse française sont multiples ; à l’époque des débats firent rage à son sujet dans lesquels on retrouve les noms de Henri Tracol (qui lança l’expression donnant son titre à l’exposition), Célestin Freinet, Léon Moussinac, Elie Lotar, Louis Aragon, et un certain nombre de tiraillements politiques au sein de la presse et de la direction communistes (voir Jean-Paul Morel, Léon Moussinac à la tête de la section cinéma de l’AEAR : écartelé entre le militant et le critique, Paris, Ex Nihilo, 2014).
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WIDE WORLD PHOTOS NEW YORK TIMES -
 ARCHIVES CHARLOTTE PERRIAND.
À sa manière, l’exposition reprend une partie de ces clivages en élargissant le « territoire » du mouvement international des photographes ouvriers avec l’exploitation des collections du MNAM (la Bibliothèque Kandinsky notamment) ainsi que d’autres collections publiques et privées, et en englobant cette « photographie de classe », et donc politique, au sein d’un ensemble plus vaste mais aussi plus flou, celui de la « photographie sociale et documentaire en France (1928-1936) ». Celle-ci compte de grands noms de la photographie comme Henri Cartier-Bresson, Elie Lotar, Willy Ronis, notamment, qui ont été liés concrètement à cette tendance politique, mais aussi des observateurs plus lointains de ce mouvement et des réalités sociales comme François Kollar ou Laure Albin-Guillot. Des photographes auxquels on a ces dernières années consacré des expositions (au Centre Pompidou et au Jeu de Paume, entre autres) et des monographies. Tout cela révèle la difficulté de cartographier cette photographie sociale, qui oscille entre constat et combat, y compris au sein du travail d’artistes « engagés », comme Germaine Krull ou Ilya Ehrenbourg, dont les clichés, eu égard sans doute à la destination qu’on leur donne ou à la commande à laquelle ils répondent (un magazine comme Vu, un livre-album), versent volontiers dans le pittoresque (clochards, scènes de rue, etc.) — inauguré, sous ce nom même, par Eugène Atget (mort en 1927) —, et tournent le dos à la dénonciation et à la mobilisation. L’association de certains de ces photographes avec des écrivains très éloignés de la militance ouvrière (comme Paul Morand ou Pierre Hamp) accentue encore — ou détermine — ce basculement dans le « Paris pittoresque ». Faisons cependant un sort à part aux photomontages d’une part — qu’il aient la virulence du travail de John Heartfield ou les étrangetés dérangeantes des surréalistes, ou qu’ils soient monumentaux comme ceux que réalise Charlotte Perriand en 1936 avec la Grande Misère de Paris.

Il y eut donc, dans les années 1920 et 1930, un mouvement international de nature politique, impulsé en particulier par le Secours ouvrier international et les organisations communistes, relayé par la presse ouvrière, dont le but était de s’emparer du médium photographique — puis cinématographique — pour faire pièce à l’image que donnaient de leurs luttes et de leurs projets de transformation de la société les organes de presse dominants. Ce mouvement était corrélatif du développement d’une presse ouvrière illustrée dont l’Arbeiter Illustriert Zeitung (l’AIZ allemand), est l’emblème. Créé en 1924 par Willi Münzenberg, il suscita la création en France du magazine Regards sur le monde du travail en 1928-1929, puis en 1932-1939 (sous le seul titre de Regards).

L’une des originalités de ce mouvement était de s’inscrire dans une problématique de déprofessionnalisation, de développement de la photographie amateure dans le cadre du mouvement plus général, parti d’Unio soviétique et de l’Internationale, des correspondants ouvriers et paysans, les « rabcors » (Trétiakov — pour la littérature, comme Dziga Vertov — pour le cinéma — en appellent à cette décentralisation et collectivisation de la production des textes et des images). L’information ne devait plus être le privilège des spécialistes mais le fait des protagonistes eux-mêmes, les événements, situations et luttes qui se déroulaient dans les entreprises trouvant ainsi une visibilité en étant transmis à L’Humanité ou à Regards où les rédacteurs étaient appelés à reprendre, coordonner ces informations. C’est aussi ce qui fut mis en œuvre dans la page « cinéma » de L’Humanité quand le critique Léon Moussinac décida de passer la parole aux lecteurs pour qu’ils assurent eux-mêmes la critique, lui-même se bornant alors à coordonner les lettres reçues, les regroupant et parfois leur répondant (2).

DORA MAAR. — SANS TITRE
(FEMME À LA FENÊTRE), VERS 1935. 
Ainsi les amateurs photographes ouvriers (APO) vont-ils être sollicités par L’Humanité à l’égal des rabcors pour fournir des documents iconographiques au journal. À tel point d’ailleurs que l’un des APO, Nestor Louvion, intégrera, en mai 1934, le service photographique du journal. Comme le montre Alexandre Courban dans sa thèse (3), et son étude sur les rabcors (4), ce mouvement est sans cesse en butte à la question de son autonomie et de son intégration au parti, ce qui se reflète en partie dans les relations des APO et de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), créée pour fédérer les artistes et écrivains progressistes et dont la section Ciné-Photo est confiée à Moussinac lors d’une session du Bureau politique du 3 mars 1931.

À l’heure où Internet parvient à mobiliser des « gilets jaunes » par milliers sur tout le territoire, à faire circuler l’information visuelle et sonore en dehors des canaux institutionnels, ces types de décentralisation et d’interaction promus au sein du mouvement ouvrier offrent une sorte d’antécédent auquel on a peu pris garde jusqu’ici. L’idée que tout un chacun puisse réaliser et émettre ses propres photographies ou films est couramment évoquée dans les milieux d’avant-garde et elle se relie, dès les années 1920, à des anticipations technologiques (miniaturisation, disparition du support au profit des ondes) aujourd’hui advenues.

Si le catalogue de l’exposition offre une riche documentation en matière d’articles et de manifestes annonçant et illustrant ce mouvement, les œuvres exposées qui lui appartiennent à proprement parler demeurent malheureusement peu nombreuses. On peut supposer qu’on a eu du mal à retrouver des clichés appartenant à ce courant des APO qui, par définition pourrait-on dire, n’ont pas fait l’objet de collections, de conservations et d’attention tout simplement, au-delà de leur usage immédiat et de la fonction qu’on leur avait dévolue. Comme le dit très clairement Tracol dans son manifeste « Photographie, arme de classe », il ne s’agit pas seulement de « multiplier les prises de vues d’un caractère nettement révolutionnaires, mais encore de trouver l’utilisation révolutionnaire des photos de toutes catégories » (Cahier rouge, n°1, 1933). Cette utilisation, quelle fut-elle ? Des expositions, des publications dans la presse ouvrière (L’Humanité, Regards), des montages muraux peut-être, des panneaux dans des locaux syndicaux, des lieux de réunion. On est dès lors réduit à exposer en grand nombre des pages de journaux où ces photographies furent utilisées, la recherche d’originaux étant antithétique à la nature même de ces productions et peut-être même trompeuse : en effet la photographie ne vient pas seule dans la perspective de ce travail militant. On s’est avisé assez tôt et on le répète à satiété dans les textes de l’époque (repris et amplifiés par des penseurs politiques comme Bertolt Brecht et Walter Benjamin), une photographie n’a pas de signification en elle-même, ce qu’elle représente peut être l’objet d’interprétations divergentes. En contradiction avec les idéologies de la spécificité et de l’autonomie esthétique, la photographie s’articule avec le discours qui l’accompagne (a minima sa légende), les autres images qui la jouxtent, son insertion dans un ensemble. C’est donc un objet complexe qui croisent des institutions de divers types (partis politiques, syndicats, presse — L’Humanité, Regards, Cahier rouge, Almamach ouvrier et paysan —, lieux culturels) elles-mêmes divisées en leur sein. Avec le « tournant » de l’antifascisme consécutif à l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne, la militance photographique va laisser toute la place aux photographes professionnels engagés, les reporters comme Robert Capa ou Chim, qui couvrent la guerre d’Espagne.

Espérons que cette exposition en suscitera d’autres et stimulera de nouvelles recherches historiques précisant les conditions de ces activités et élargissant la connaissance que l’on pourra en avoir.
François Albera
(1) Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 4 février 2019 puis à Charleroi en septembre 2019-janvier 2020 et Genève, printemps 2020.
(2) Voir Bert Hogenkamp, « Léon Moussinac et la critique des spectateurs, 1931-1935 » dans V. Vignaux, dir., Léon Moussinac intellectuel communiste, AFRHC, 2015.
(3) « L’Humanité, avril 1904 — août 1939. Histoire sociale, politique et culturelle d’un journal du mouvement ouvrier français », Université de Bourgogne, 2005.
(4) « Une autre façon d’être lecteur de l’Humanité durant l’entre-deux-guerres : rabcors et CDH au service du quotidien communiste », le Temps des médias, n°7, 2006.

mercredi 16 janvier 2019

JOURNAL D'HAÏTI ET DES AMÉRIQUES RFI

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CENTRE CLANDESTIN DE TORTURE
JOSÉ DOMINGO CAÑAS,
LIEUX DE MÉMOIRE AU CHILI
JOURNAL D'HAÏTI ET DES AMÉRIQUES RFI
(DIFFUSION : MARDI 15 JANVIER 2019)


RADIO FRANCE INTERNATIONALE - RFI, UN EXTRAIT DE
L'ÉMISSION « JOURNAL D'HAÏTI ET DES AMÉRIQUES », 
DES ONG DEMANDENT LA PRÉSERVATION DES LIEUX DE MÉMOIRE AU CHILI
PAR JUSTINE FONTAINE DIFFUSION : MARDI 15 JANVIER 2019
- Dossier Amériques
À Santiago du Chili, les ONG demandent la préservation des lieux de mémoire souvent négligées en raison d'un passé lourd, c'est le cas pour les 1 200 bâtiments qui ont servi de lieux de torture pour les opposants, lors de la dictature du général Pinochet.

samedi 12 janvier 2019

AU NICARAGUA, LA DÉMISSION D’UN JUGE SANDINISTE ÉBRANLE LE RÉGIME ORTEGA


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LE JUGE DE LA COUR SUPRÊME DU NICARAGUA,
RAFAEL SOLIS, À MANAGUA, LE 15 AVRIL 2010.
PHOTO OSCAR NAVARRETE
 
Le président nicaraguayen, Daniel Ortega, vient de subir un revers inédit : le juge de la Cour suprême du Nicaragua, Rafael Solis, a quitté ses fonctions, accusant le régime d’être « une dictature » qui impose « un état de terreur ». Cette démission surprise, révélée jeudi 10 janvier par la presse, est la première d’un haut fonctionnaire influent depuis le début de la répression contre une révolte populaire qui exige, depuis neuf mois, le départ du pouvoir de l’ancien guérillero sandiniste.
«Je ne souhaite pas cautionner un gouvernement qui (…) s’appuie uniquement sur l’usage de la force pour se maintenir au pouvoir », justifie M. Solis dans sa lettre de démission adressée, le 8 janvier, à M. Ortega ainsi qu’à son épouse et vice-présidente, Rosario Murillo. Il y dénonce le bras de fer sanguinaire engagé par le gouvernement contre le mouvement national de contestation né le 18 avril 2018, après des manifestations contre une réforme de la sécurité sociale.

La répression a fait plus de 300 morts, 2 000 blessés et 500 détenus, selon les organisations de défense des droits de l’homme. M. Solis fustige le recours « aux forces parapolicières et policières avec des armes de guerre, qui ont semé la peur dans notre pays, où plus aucun droit n’est respecté ». Selon cet intime de M. Ortega et de Mme Murillo, témoin de leur mariage religieux en 2005, le couple a instauré « une monarchie absolue de deux rois qui ont fait disparaître tous les pouvoirs de l’Etat ».

Craintes d’une « guerre civile »

Le haut magistrat a aussi renoncé à son adhésion, depuis quarante-trois ans, au Front sandiniste de libération nationale (FSLN), parti de M. Ortega. « Je ne vois pas la possibilité (…) d’une reprise du dialogue pour instaurer la paix, la justice et la réconciliation », explique-t-il, en référence aux négociations débutées en mai sous l’égide de l’Eglise, entre le gouvernement et ses opposants, que M. Ortega a vite rompues.

L’ancien pilier du régime au sein du pouvoir judiciaire s’inquiète des risques de « guerre civile ». Il rejette la version du gouvernement qui qualifie la rébellion de tentative de coup d’Etat. M. Solis dénonce aussi une « guerre contre les médias ». Après avoir criminalisé l’opposition, le gouvernement a saisi, en décembre, les locaux de cinq organes de presse indépendants. Deux journalistes ont été emprisonnés et une dizaine d’autres contraints à l’exil. Les autorités ont aussi retiré leur personnalité juridique à neuf organisations non gouvernementales locales. Sans compter l’expulsion, fin décembre, des experts de la Commission interaméricaine des droits de l’homme qui ont publié un rapport dénonçant les « crimes contre l’humanité » du régime.

« Le gouvernement a durci ses positions jusqu’à provoquer un isolement international quasi total du pays », fustige M. Solis. Le conseil permanent de l’Organisation des États américains (OEA) a lancé, jeudi, le processus d’application de sa « charte démocratique » qui pourrait entraîner à terme la suspension du Nicaragua de l’OEA. Sans compter que le président américain, Donald Trump, a ratifié, en décembre, la loi Nica Act limitant l’accès aux aides internationales de ce pays de six millions d’habitants, l’un des plus pauvres du continent.

Aucun commentaire du gouvernement

Selon le politologue Oscar René Vargas, « la démission de Rafael Solis est un coup d’épée porté au cœur du pouvoir car c’est un gros poisson du régime. L’ancien magistrat connaît les secrets des malversations légales du couple Ortega-Murillo. » Le juge a notamment été à l’origine des réformes constitutionnelles qui ont levé l’interdiction de deux mandats présidentiels consécutifs. De quoi permettre à l’ancien héros révolutionnaire de se maintenir au pouvoir depuis douze ans, après avoir gouverné de 1979 à 1990.

Le gouvernement n’a pas commenté sa démission. «Elle pourrait inciter d’autres hauts fonctionnaires à lui emboîter le pas », commente M. Vargas. Une prévision qui fait écho à la démission, annoncée jeudi par la presse locale, de Victor Urcuyo, à la tête durant quinze ans de la Superintendance des banques, chargée de la supervision des institutions financières nicaraguayennes.