jeudi 28 juin 2018

LE CHILI ESPÈRE L'EXTRADITION PAR LA FRANCE D'UN EX-GUÉRILLERO


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« RICARDO PALMA SALAMANCA N'A PAS EU DE PROCÈS JUSTE AU CHILI »

L'ex-guérillero chilien Ricardo Palma Salamanca, 48 ans, a été arrêté à Paris en février après 21 ans de cavale. Il a été condamné dans son pays pour assassinat. 
SOLIDARITÉ AVEC LA DEMANDE D’ASILE POLITIQUE 
POUR LA FAMILLE PALMA - BRZOVIC
Le Chili a dit espérer mercredi que la justice française accède à sa demande d'extradition d'un ex-guérillero chilien, condamné à la prison à vie pour l'assassinat de l'un des idéologues les plus importants de la dictature d'Augusto Pinochet.
« Pas de procès juste au Chili ». 
Son avocat en France, Jean-Pierre Mignard, avait déclaré en février qu'il allait demander l'asile politique pour son client, qui, selon lui, n'« a pas eu un procès juste » au Chili.
« Il doit purger sa peine ». 

L'ANCIEN RÉSISTANT CHILIEN RICARDO PALMA SALAMANCA
PHOTO FLORENCIA BRZOVIC
Ricardo Palma Salamanca, 48 ans, a été arrêté à Paris en février après 21 ans de cavale. Il « doit purger sa peine, et nous espérons que les tribunaux français pourront ordonner l'extradition demandée par le Chili », a dit à l'antenne locale de CNN le ministre chilien de la Justice, Hernán Larraín [ avocat de la défense de Paul Schäfer ancien nazi pédophile et d'Augusto Pinochet ] . « Il n'est pas possible que des auteurs de crimes de cette envergure soient libres de leurs mouvements », a insisté Hernán Larraín, précisant qu'une cour d'appel française devait statuer le 10 octobre sur le sort de l'ancien guérillero.

Remis en liberté en France. Ricardo Palma Salamanca, surnommé « El Negro », s'était échappé en 1996 par hélicoptère de la prison de haute sécurité où il purgeait sa peine à perpétuité pour l'assassinat en 1991 de Jaime Guzman, sénateur et théoricien de la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990), et l'enlèvement de Cristián Edwards del Río, fils du propriétaire du journal El Mercurio. Ancien membre du groupe de guérilla marxiste Frente Patriótico Manuel Rodríguez (FPMR), il avait été arrêté à Paris le 16 février après 21 ans de cavale, en vertu d'un mandat d'arrêt international émis par le Chili, puis remis en liberté huit jours plus tard, sous contrôle judiciaire.

« Pas de procès juste au Chili ». 

Son avocat en France, Jean-Pierre Mignard, avait déclaré en février qu'il allait demander l'asile politique pour son client, qui, selon lui, n'"a pas eu un procès juste" au Chili. « J'espère que cela lui sera refusé », avait réagi l'[ancien] ministre chilien des Affaires étrangères Heraldo Muñoz, soulignant que l'intéressé avait été jugé « avec toutes les garanties d'un État de droit ».

mardi 26 juin 2018

«LUTTE SACRÉE : PAUL ROBESON ET MARIAN ANDERSON»


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PAUL ROBESON IN 'SONG OF FREEDOM'

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ÉMISSION DU SAMEDI 22 JUILLET 2017
«LUTTE SACRÉE : PAUL ROBESON ET MARIAN ANDERSON»,


Tout l'été, Raphaël Imbert revient sur l'histoire du swing... Aujourd'hui, pour cette cinquième chronique estivale, il nous parle du swing comme une lutte sacrée...!

Lutte Sacrée : Paul Robeson & Marian Anderson

PAUL ROBESON IN 'EMPEROR JONES'
Les Jim Europe, Will Marion Cook, Harry T. Burleigh dont nous parlions la semaine dernière ont, au prix d’énormes sacrifices énormes au service de l’émancipation, ouvert une voie dans laquelle toute une culture allait s’engouffrer. Forts de leur connaissance de la musique savante européenne et de la culture musicale populaire de leur communauté, ils établissent les bases d’une identité propre qui devaient permettre l’émergence d’une nouvelle musique classique. Mais ni le racisme d’état, ni leur propre ambiguïté face à une culture classique européenne qu’ils suivaient et respectaient sans doute trop, ne leur permettent d’atteindre leur but.

C’est le jazz naissant qui, l’air de rien, prend le relais, et définit les codes de la nouvelle musique, entre l’académisme savant et les attentes de la musique populaire et industrielle. Le swing comme art de vivre est le résultat de ce mariage étonnant entre la fierté du combat mené contre l’adversité, l’affirmation de soi et la frénésie de la joie de vivre moderne et du divertissement de masse.

PAUL ROBESON IN 'THE PROUD VALLEY'
Des artistes sans concession assument alors l’héritage des ainés qui voyaient la musique afro-américaine comme un nouvel eden académique. Prenant appui également sur la tradition des groupes vocaux noirs universitaires qui chantaient les negro spirituals dans les salles classiques du 19ème siècle, les chanteurs Marian Anderson et Paul Robeson n’ont de cesse d’associer le répertoire populaire noir avec le répertoire classique de Brahms, Beethoven, Dvorak ou Bach. Elle, immense contralto reconnue au panthéon de l’art lyrique, aura l’honneur de chanter devant le monument d’Abraham Lincoln à Washington à l’invitation d’Eleanor Roosevelt. Lui, athlète, vedette noire de cinéma et de théâtre, donnera toute sa vie des récitals de chants du monde entier, pour démonter l’universalisme de ce langage.

Son militantisme communiste profond l’éloignera durablement des studios et des théâtres, mais il n’arrêtera jamais de chanter partout où on le demandait, devenant l’exemple à suivre et la conscience pour des générations d’artistes et d’activistes. En 1958, il signe son grand retour au Carnegie Hall après des années d’exil dans son propre pays frappé par un anticommunisme violent. Il chante ici « Didn’t My Lord Delivered Daniel », rappelant la force symbolique d’émancipation et de libération d’une musique sacrée issue de la foi d’un peuple mais qui s’adresse à l’ensemble du genre humain !

♫Paul Robeson« Peat Bog Soldiers » Album Songs of Free Man

♫Paul Robeson« Didn’t My Lord Delivered Daniel » Album Live at Carnegie Hall 1958

♫Marian Anderson« Nobody Knows The Trouble I’ve Seen » 1924 Label Freméaux et Associès 2000

L'équipe de l'émission :
Raphaël ImbertProduction
Annick HaumierCollaboration
Mots clés :

PAUL ROBESON : « UN HOMME DU TOUT-MONDE »


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AFFICHE DE L'EXPOSITION
Cette exposition dresse le portrait de Paul Robeson, première « star » noire de l’époque des industries culturelles, qui tenta tout au long de sa vie de lier pratique artistique et engagement politique.

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ÉMISSION DU SAMEDI 22 JUILLET 2017
 PAUL ROBESON, 1926.
Cette exposition s’intéresse aux multiples facettes de Paul Robeson, personnalité africaine-américaine, célèbre à la fois pour sa carrière internationale de chanteur baryton, d’acteur de théâtre et de cinéma, pour ses liens avec les avant-gardes, et pour ses engagements politiques.


 PAUL ROBESON
Paul Robeson a marqué l’histoire politique et artistique du monde anglo-saxon et de l’Europe de l’Est des années 1930 aux années 1960. Dénonciation de la ségrégation raciale, de la colonisation et du fascisme, soutien aux mouvements ouvriers : son combat politique a été total, sans dissociation entre lutte sociale, anti-fasciste et anti-colonialiste. Il revendiqua donc une identité multiple et cosmopolite, en perpétuelle interaction avec le monde et anticipa en cela le « Tout-monde » d’Édouard Glissant.


Ce portrait de Paul Robeson est également l’occasion d’aborder l’histoire du panafricanisme, et d’évoquer des thématiques et des sujets liés à l'époque, notamment les liens entre les Africains-Américains, les Africains, les Caribéens et l’URSS, mais aussi avec les avant-gardes anglaises.

lundi 25 juin 2018

VALPARAISO : RECORD MONDIAL POUR ERNEST CHARTON



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ERNEST CHARTON THIESSEN DE TREVILLE, PANORAMA DE
LA BAIE DE VALPARAISO. HUILE SUR TOILE. 100 X 144 CM.
ADJUGÉ 384 000 EUROS (FRAIS COMPRIS).
Record mondial pour Ernest Charton, le peintre français le plus célèbre d’Amérique latine. Vendues aux enchères hier, les très belles pièces de la succession d’Ernest Charton retournent là où elles ont été créées, au Chili.

ERNEST CHARTON THIESSEN DE TREVILLE, 
AUTOPORTRAIT. PASTEL À VUE OVALE. 
SIGNÉ, SITUÉ AU CHILI ET DATÉ 1860

Samedi 23 juin 2018 à Blois et sur le Live d’Interencheres, Maîtres Marie-Edith Pousse-Cornet et Guillaume Cornet dispersaient des tableaux et souvenirs du peintre français Ernest Charton Thiessen de Treville (1813-1877). Conservé jusqu’alors précieusement par la famille, cet ensemble inédit dévoilait l’œuvre riche de cet artiste voyageur qui s’illustra en Amérique latine par ses portraits et paysages. Pour l’occasion, de nombreux collectionneurs chiliens ont fait le déplacement, poussant les enchères juqu’au prix record de 384 000 euros (frais compris) pour une toile figurant la Baie de Valparaiso et jusqu’à 112 800 euros pour un album de photographies qui était mis à prix à 1 000 euros.

Un peintre français célèbre en Amérique latine

Si nombre de peintres de sa génération se contentèrent du traditionnel séjour à Rome, Ernest Charton Thiessen de Treville (1813-1877) prolongea quant à lui le voyage jusqu’en Amérique latine. Originaire de Sens, ce peintre français formé à Paris entreprit une carrière itinérante, explorant dès 1843 le Chili, l’Equateur, le Pérou, le Panama, avant de finir ses jours à Buenos Aires, en Argentine.

Outre-Atlantique, il s’illustra par ses talents de portraitiste et paysagiste et devint un peintre de renom. « S’il est peu connu en France, il est très célèbre en Amérique latine. Trois de ses tableaux sont conservés aux Musées de Sens, mais ses œuvres les plus importantes se trouvent dans les Musées des Beaux-Arts de Santiago et de Buenos Aires », détaille Maître Guillaume Cornet qui dispersait des toiles, dessins et souvenirs de l’artiste, samedi 23 juin à Blois et sur le Live d’Interencheres.

Des souvenirs de voyage


SOUVENIRS D’ERNEST CHARTON THIESSEN DE TREVILLE
Du périple d’Ernest Charton au fil de la Cordillère des Andes demeurent aujourd’hui des écrits, des photographies, des dessins et des toiles. « À côté d’un autoportrait au pastel (adjugé 5 400 euros frais compris, soit 4 500 euros au marteau) et de portraits de ses proches, nous présentions à la vente des dessins à l’aquarelle et à l’encre représentant des Latino-Américains, plusieurs manuscrits où le peintre raconte ses voyages, ainsi qu’un album (adjugé 112 800 euros frais compris, soit 94 000 euros au marteau) comprenant 190 vues, dont des photographies de paysages ayant servi d’études à des œuvres définitives. La beauté des sites lui inspira en effet de nombreuses toiles colorées et réalistes. »



C’est ainsi qu’entre 1860 et 1863, Ernest Charton, alors installé au Chili, entreprend de peindre la vaste baie de Valparaiso en une toile d’un mètre de hauteur. « Cette œuvre adjugée au prix record de 384 000 euros (frais compris, soit 320 000 euros au marteau) dévoile son goût pour les vues topographiques fourmillantes de détails. Ernest Charton était très minutieux dans son travail, comme en témoigne le soin avec lequel il représente ici la poussière formée par l’agitation des chevaux, ou la fumée et la structure des navires qui s’élèvent au loin. » Quelques années avant lui, l’artiste romantique allemand Johann Moritz Rugendas adoptait déjà entre 1838 et 1842 ce point de vue plongeant sur le port mythique de Valparaiso.

Un ensemble inédit provenant de la famille de l’artiste


SOUVENIRS D’ERNEST CHARTON THIESSEN DE TREVILLE
«Cette toile est probablement l’une des pièces maîtresses de la carrière d’Ernest Charton, poursuit le commissaire-priseur. Nous l’avions estimée entre 70 000 et 100 000 euros, mais un panorama similaire et de moindre dimension, avait été adjugé plus de 230 000 euros en 2015 à Londres ! » Nombreuses dans les musées, les œuvres d’Ernest Charton sont plus rares sur le marché. « C’était un véritable événement d’avoir pu réunir autant de pièces, s’enthousiasme Maître Guillaume Cornet. De plus, cet ensemble était inédit et provenait directement de la famille de l’artiste qui conserva précieusement ses archives et ses œuvres, au fil des générations.» 


Des prix records


ADJUGÉ 8 160 EUROS (FRAIS COMPRIS)
De nombreux collectionneurs chiliens se sont déplacés à Blois pour l’occasion. « Les enchères ont commencé à 70 000 euros pour le Panorama de la Baie de Valparaiso et sont montées très rapidement. En effet, les deux derniers enchérisseurs étaient en salle et connaissaient déjà le montant de leur enchère maximale. » La toile a finalement été adjugée 384 000 euros (frais compris, soit 320 000 euros au marteau), un record mondial pour l’artiste. « C’était sans nul doute l’oeuvre majeure d’Ernest Charton. »


ADJUGÉ 4 080 EUROS (FRAIS COMPRIS)
Quelques minutes plus tard, un album, mis à prix à 1 000 euros, s’est envolé à 112 800 euros (frais compris, soit 94 000 euros au marteau). « C’était une grande surprise ! La tension en salle était à son comble. Nous avons démarré à 1 000 euros et sommes montés prudemment de 1 000 en 1 000. » Il aura fallu une vingtaine de minutes au commissaire-priseur pour adjuger l’album et mettre fin à une rude bataille d’enchères. « Si cet album a suscité un tel intérêt, c’est probablement parce qu’il constitue une bonne base pour un catalogue raisonné. Il contenait à la fois des photographies de tableaux d’Ernest Charton, mais aussi des photographies de paysages qui ont servies d’études à l’artiste. Il faut dire que la toile et les souvenirs ont été adjugés à un même collectionneur chilien, passionné de l’artiste et qui pourrait bien mener des recherches sur son travail. Il a d’ailleurs rencontré les héritiers qui étaient présents en salle lors de la vente et a pu ainsi échanger avec eux et recueillir de précieuses informations sur Ernest Charton. »

dimanche 24 juin 2018

ALVIN LUCIER – « MUSIC FOR SOLO PERFORMER » (1965)

«MUSIC FOR SOLO PERFORMER (1965)» 
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    ALLENDE, L’INFORMATIQUE ET LA RÉVOLUTION

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    VUE DE L'OP-ROOM, LA SALLE DES OPÉRATIONS CONÇUE
    PAR STAFFORD BEER AU CHILI, OÙ LES DONNÉES ÉCONOMIQUES
    DU PAYS CONVERGENT CYBERNÉTIQUEMENT.
    Cybernétique : le mot fait irrésistiblement jaillir à l’esprit l’image d’un pouvoir central contrôlant l’humain à travers mille canaux de communication. Une image fausse, comme le montre l’expérience menée en 1972 par le gouvernement chilien.
    par Philippe Rivière 
     ÉDITION PRINCEPS
    Dès 1948, l’hypothèse d’un gouvernement des machines hante les esprits avancés qui élaborent alors aussi bien l’informatique que… les électrochocs. Cette année-là, tandis que George Orwell écrit 1984, Norbert Wiener définit la cybernétique comme « le contrôle et la communication chez l’animal et la machine (1) ». De son côté, John von Neumann vient d’inventer la théorie des jeux, transférant à des algorithmes la décision de lancer la bombe nucléaire. Dans Le Monde, le Révérend Père Dubarle expose les « perspectives fascinantes de la conduite rationnelle des processus humains, de ceux en particulier qui intéressent les collectivités et semblent présenter quelque régularité statistique », et peut « rêver à un temps où une machine à gouverner viendrait suppléer pour le bien — ou pour le mal, qui sait ? — l’insuffisance aujourd’hui patente des têtes et des appareils coutumiers de la politique (2) ».


    Wiener, pour sa part, estime que « transférer sa responsabilité à une machine, qu’elle soit ou non capable d’apprendre, c’est lancer sa responsabilité au vent pour la voir revenir portée par la tempête (3) et voit ainsi se fermer beaucoup de portes, condamnant sa discipline à une certaine marginalité (4).

    Spécialiste de l’histoire sociale des sciences, Andrew Pickering vient de consacrer un livre à l’école britannique de cybernétique (5). Regroupant aussi bien des chercheurs académiques que des praticiens, psychologues ou médecins, celle-ci a commencé par inventer un petit robot ressemblant à une tortue et capable d’apprendre à se diriger vers la lumière en évitant les obstacles (Grey Walter, 1950). Puis l’homéostat, un circuit électronique cherchant à maintenir un équilibre interne donné, tout en interagissant avec son environnement (Ross Ashby, 1948). Elle a étudié les effets des lumières stroboscopiques sur le cerveau, donnant lieu à des avancées sur l’épilepsie, mais aussi à des échanges créatifs avec les poètes de la beat generation ou des musiciens comme John Cage, Brian Eno ou Alvin Lucier, dont l’œuvre Music for Solo Performer (1965) est pilotée par électroencéphalogramme.


    « MUSIC FOR SOLO PERFORMER, ALVIN LUCIER 1965» 
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      La première expérience réelle de pouvoir machinique naîtra de la rencontre de l’un de ces cybernéticiens britanniques avec le socialisme démocratique chilien. Nous sommes le 12 novembre 1971. Le chercheur anglais Stafford Beer travaille, depuis déjà deux décennies, à un « modèle de système viable » (viable system model) à cinq niveaux de contrôle, qu’il applique aussi bien à la cellule biologique et au cerveau qu’aux organisations sociales ou politiques. Ce jour-là, il se rend au palais présidentiel de la Moneda, à Santiago du Chili. Il expose à Salvador Allende le projet Synco (en anglais, CyberSyn), qu’il vient de démarrer à l’invitation d’un ingénieur de 28 ans, M. Fernando Flores (6), directeur technique de Corfo, la société chapeautant les entreprises nationalisées par le gouvernement de l’Unité populaire. Il s’agit pour ce dernier de « mettre en œuvre à l’échelle d’un pays — à laquelle la pensée cybernétique devient une nécessité — des approches scientifiques de la gestion et de l’organisation (7) » ; concrètement, de relier ces entreprises sous forme d’un réseau d’information, avec pour objectif d’affronter en temps réel les inévitables crises de l’économie.

      Scientifique de formation, Allende se passionne pour le sujet, consacrant plusieurs heures à échanger avec Beer, qui rapportera plus tard comment le président insistait à tout moment pour en renforcer les aspects « décentralisateurs, antibureaucratiques et permettant la participation des travailleurs (8) ». Quand Beer montre à Allende la place centrale du dispositif, celle qui dans son esprit revient au président, celui-ci s’exclame : « Enfin : le peuple ! »

      Composée de scientifiques de diverses disciplines, l’équipe de Synco a récupéré des télex inutilisés et les envoie dans les entreprises nationalisées, dans tout le pays. Elle commence à concevoir le prototype d’une salle de contrôle manière Star Trek — elle ne verra pas le jour. Très vite, cependant, les informations économiques (production quotidienne, utilisation d’énergie et travail) circulent par télex pour être traitées quotidiennement sur l’un des rares calculateurs qui existent alors dans tout le Chili, un IBM 360-50. Au nombre des variables prises en compte figure l’absentéisme, indicateur du « malaise social ».

      Dès que l’un des chiffres sort de sa fourchette statistique, un avertissement — dans le vocabulaire de Beer, un « signal algédonique » ou encore « cri de douleur » — est émis, offrant au responsable local un certain temps pour remédier au problème, avant de remonter vers le niveau supérieur si le signal se répète. Beer en était persuadé : cela « offrait aux entreprises chiliennes un contrôle presque total de leurs opérations, tout en permettant une intervention extérieure en cas de problème sérieux. (…) Cet équilibre entre les contrôles décentralisé et centralisé pouvait être optimisé en choisissant la bonne durée de résilience donnée à chaque entreprise avant que l’alerte soit donnée à l’échelon hiérarchique supérieur (9) ».

      Comme le souligne la chercheuse en histoire informatique Eden Medina, le projet Synco, « bien qu’ambitieux sur le plan technologique, ne saurait être défini comme une simple tentative technique de régulation de l’économie. Du point de vue de ses participants, il allait appuyer la révolution socialiste d’Allende — de l’“informatique révolutionnaire” au sens propre ».

      Le 21 mars 1972, le logiciel produit son premier rapport. Au mois d’octobre, confrontée aux grèves organisées par les gremios (syndicats corporatistes) et l’opposition, l’équipe de Synco ouvre une cellule de crise pour analyser les deux mille télex quotidiens en provenance de tout le pays. Armé de ces données, le gouvernement affecte ses ressources de manière à limiter les dégâts provoqués par les grèves. Il organise deux cents camionneurs restés loyaux (contre quarante mille grévistes) pour assurer les transports vitaux… et survit à la crise ! Dès lors, l’équipe de Synco gagne le respect ; M. Flores est nommé ministre de l’économie et, à Londres, The British Observer peut titrer : « Le Chili gouverné par des ordinateurs » (7 janvier 1973). Le 8 septembre 1973, le président ordonne le transfert de la salle des opérations vers le palais présidentiel. Mais, le 11, les avions de chasse de l’armée tirent leurs roquettes sur la Moneda, et Salvador Allende se donne la mort…

      L’histoire illustre la thèse de Pickering, pour qui la cybernétique est une discipline mal aimée parce que mal comprise. Tantôt désignée comme « science militariste », tantôt « associée à l’automatisation après guerre de la production », elle serait au contraire une « science nomade, en perpétuelle errance », s’opposant aux « sciences royales ».

      Sur un plan théorique, analyse Pickering, la cybernétique s’oppose à la pensée moderne. Dans la mesure, du moins, où la modernité consiste à disséquer chaque système pour tâcher d’en comprendre le fonctionnement, et à créer des représentations. Car l’analyse cybernétique s’intéresse à « l’action performative pour elle-même, et non en tant que pâle reflet de la représentation ». L’individu, le cerveau, l’ordinateur, l’animal ou l’entreprise ne sont pas des machines à se figurer le monde, mais des êtres apprenant à agir sur leur environnement via des boucles de rétroaction (le fameux feed-back).

      « Les cybernéticiens, et surtout Stafford Beer, ont lutté contre la condamnation morale et politique de leur science », insiste Pickering ; le sens du mot « contrôle » est multiple, et si « le contrôle comme domination, la réduction des individus à des automates » provoquent le rejet, « la notion cybernétique de contrôle n’est pas celle-là. Tout comme la psychiatrie de [Ronald] Laing a pu parfois être décrite comme l’antipsychiatrie, les cybernéticiens britanniques auraient été bien avisés, sur un plan rhétorique, de se définir comme spécialistes de l’anticontrôle ». Une critique du pouvoir qui ne se contente pas d’être critique, mais élabore aussi des technologies d’antipouvoir. Notons à ce propos que, au sein des régimes communistes où elle fut importée à partir des années 1950, la cybernétique fit l’objet de controverses, totalement déconnectées de son histoire occidentale et latino-américaine, par exemple sur la question de savoir si « la RDA aurait pu être “sauvée” grâce à la cybernétique (10) ».

      A-t-on encore besoin de la cybernétique ? Quand l’action renforce l’information qui l’a déclenchée, le retour est dit positif, et le système a tendance à diverger — ce qu’on appelle trivialement « bulle » ou « cercle vicieux » selon la direction qu’il emprunte. Qu’il soit négatif, et le système, au contraire, s’adapte et se stabilise, résiste aux coups de boutoir et cherche des solutions pour se préserver dans un environnement changeant. La crise économique qui secoue aujourd’hui l’Europe en est une splendide illustration : lorsque les agences de notation financière dégradent un pays, celui-ci coupe dans ses dépenses publiques, entraînant mécaniquement une baisse de l’activité économique, qui conduira les agences à le dégrader de nouveau… A l’inverse, des politiques dites contre-cycliques, qui engagent la puissance publique à investir quand l’activité baisse, illustrent un feed-back négatif aux vertus stabilisatrices.


      (1) Norbert Wiener, Cybernetics Or Control and Communication in the Animal and the Machine, The MIT Press, Boston, 1948.
      (2) R. P. Dubarle, « Vers la machine à gouverner… », Le Monde, 28 décembre 1948.
      (3) Norbert Wiener, Cybernétique et société, Deux Rives, Paris, 1952.] ». Alors que pleuvent les financements militaires sur la recherche en informatique et en intelligence artificielle, il refuse de collaborer à ces programmes, critique le maccarthysme [[ Du nom du sénateur américain Joseph McCarthy qui, entre 1950 et 1954, lança une « chasse aux rouges » contre les communistes et leurs sympathisants aux Etats-Unis.
      (4) Guy Lacroix, « “Cybernétique et société” : Norbert Wiener ou les déboires d’une pensée subversive », Terminal, n° 61, Paris, automne 1993.
      (5) Andrew Pickering, The Cybernetic Brain, University of Chicago Press, 2010.
      (6) Après le coup d’Etat, M. Flores passera trois ans dans les camps de concentration du général Pinochet, puis s’exilera avec sa famille aux Etats-Unis, où il fera carrière dans l’informatique. Il reviendra au Chili, sera élu sénateur, et est aujourd’hui conseiller du président Sebastián Piñera.
      (7) Lettre de M. Flores sollicitant la participation de Beer. L’Anglais la reçoit le 13 juillet 1971 et annule sur-le-champ ses engagements pour se rendre au Chili.
      (8) Eden Medina, « Designing freedom, regulating a nation : Socialist cybernetics in Allende’s Chile », Journal of Latin American Studies, n° 38, Cambridge (Royaume-Uni), 2006 (PDF).
      (9) Eden Medina, op. cit.
      (10) Sur la cybernétique dans les pays de l’Est, cf. Jérôme Segal, «L’introduction de la cybernétique en RDA. Rencontres avec l’idéologie marxiste », Science, Technology and Political Change, Brepols (Turnhout, Belgique), 1999.

      INTELLIGENCE ARTIFICIELLE OU COLLECTIVE?


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      INTELLIGENCE ARTIFICIELLE OU COLLECTIVE
      Enivrés par l’hubris technologique, les futurologues ne cessent de vanter les bienfaits du développement inexorable de l’intelligence artificielle. Jean-Gabriel Ganascia met en garde, dans Le Mythe de la singularité (1), contre les tentations démiurgiques qui accompagnent la recherche d’une technologie destinée à dépasser l’humanité. La « singularité » désigne — chez les tenants de l’intelligence artificielle, comme Vernor Vinge, informaticien et romancier qui en a popularisé la notion (2), ou Raymond Kurzweil, informaticien aux convictions transhumanistes responsable de l’ingénierie chez Google — ce moment où les machines développeront des capacités cognitives supérieures à celles des êtres humains et où ces derniers seront connectés à des artefacts qui augmenteront leurs facultés. L’humanité sera alors ontologiquement transformée.
      COUVERTURE DU LIVRE
      « LE MYTHE DE LA SINGULARITÉ »
      par Jérôme Lamy

      Ce qui s’apparente à un cauchemar technophile bute encore sur des limites bien réelles : les techniques algorithmiques d’apprentissage autonome par les machines n’ont pour l’heure fourni aucune conceptualisation inédite. Les «technoprophètes » auraient donc, selon Ganascia, reconduit les principes mythologiques d’un récit gnostique reposant sur l’idée d’une nature imparfaite à améliorer. L’hypothèse de la singularité s’apparente à une croyance religieuse dogmatique qui confond notamment les capacités de calcul avec la prévisibilité absolue du futur.

      Derrière le propos affirmé, Ganascia discerne un projet simultanément politique et économique : certes, les grands groupes du numérique popularisent la singularité afin de renforcer leur image, mais l’on ne peut totalement écarter l’idée que leurs dirigeants finissent par croire à la démesure délirante de ce mythe. Or, dans les domaines de la biométrie, de l’état civil, du cadastre ou de l’impôt, par exemple, ils envisagent de supplanter les structures publiques par l’imposition de leurs propres cadres technologiques — ils ont pour ambition de se substituer aux États.

      Contrairement à ce que l’on prétend souvent, il n’existe pas de fatalité technique qui contraindrait les choix politiques. C’est ce qu’illustre le projet socialiste de Salvador Allende pour le Chili. Appuyé sur les techniques cybernétiques, il souligne précisément l’importance d’une stratégie d’action publique capable de mettre les machines à son service. Eden Medina montre comment le projet Cybersyn, développé de 1970 à 1973, a esquissé une technologie socialiste (3). Porté par le chercheur britannique Stafford Beer, le système cybernétique chilien visait à réussir la transition économique grâce à une infrastructure capable de renseigner en temps réel sur l’état de la production. En s’appuyant sur la théorie de Norbert Wiener, Beer propose un instrument pour coordonner la nationalisation des industries importantes de l’économie chilienne, et il imagine un système à niveaux qui retrace les flux d’activité et de production à partir de chaque usine. Une série d’indicateurs alimentent les canaux d’information, et des alertes permettent de situer rapidement les difficultés dans la chaîne économique. Grâce à un processeur central Burroughs 3500 et au réseau télex, une première trame donne corps au projet Cybersyn, qui comprenait même une salle de supervision démocratique, l’Opsroom, où l’ensemble des informations auraient été rassemblées et projetées.

      L’engagement socialiste de Beer et le marxisme décentralisateur d’Allende ont jeté les bases d’une technologie souple, émancipatrice dans ses principes mais toujours susceptible de résister aux assauts des forces réactionnaires. Cependant, Beer n’était pas naïf ; il savait que sa technologie aurait pu être absorbée par une économie capitaliste. Avec le coup d’État du 11 septembre 1973, c’est une autre infrastructure, celle, néolibérale, des « Chicago Boys» de Milton Friedman, qui se mettra en place, sur fond de dictature militaire…

      Jérôme Lamy

      (1) Jean-Gabriel Ganascia, Le Mythe de la singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ?, Seuil, coll. « Science ouverte », Paris, 2017, 144 pages, 18 euros.
      (2) Vernor Vinge, « The coming technological singularity : How to survive in the post-human era », département de sciences mathématiques, université d’État de San Diego, 1993.
      (3) Eden Medina, Le Projet Cybersyn. La cybernétique socialiste dans le Chili de Salvador Allende, Éditions B2, coll. « Design », Paris, 2017, 144 pages, 14 euros. Lire Philippe Rivière, « Allende, l’informatique et la révolution », Le Monde diplomatique, juillet 2010.

      jeudi 21 juin 2018

      AVEC LE SOLSTICE, L'ÉTÉ COMMENCE OFFICIELLEMENT AUJOURD'HUI

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      «L'ÉTÉ », NICOLAS LANCRET PARIS, 1738
      Ce jeudi 21 juin est celui du solstice d'été. Marquant le premier jour de l'année  «astronomique », il est également le jour le plus long de l'année. 
      Avis aux amateurs de la saison estivale, l'été a officiellement commencé jeudi à 10h27. Alors que ce jeudi 21 juin est placé comme chaque année sous le signe de la Fête de la musique, cette journée est en effet également celle du solstice d'été. Voici ce qu'il faut savoir sur ce jour particulier.

      Qu'est-ce que le solstice d'été ? 

      Le solstice d'été "correspond au moment de l'année où le Soleil monte au plus haut dans le ciel et éclaire pendant une durée maximale l'un des deux hémisphères", note Futura-Sciences. "Pendant le solstice d'été de l'hémisphère nord, par exemple, la planète se situe à un point de son orbite pour lequel l’extrémité nord de son axe de rotation pointe le plus vers le soleil".  

      Le jour le plus long de l'année

      Le solstice d'été est donc le jour où "le soleil se lève plus tôt au nord-est et se couche plus tard au nord-ouest", rappelle Le Figaro. Ainsi, le soleil s'est levé à 5h46 pour se coucher à 21h57, mettant donc 16h11 à parcourir l'intégralité de son chemin. A l'inverse, le solstice d'hiver, qui a généralement lieu entre le 20 et le 22 décembre, correspond lui au jour le plus court de l'année. 

      Le début de l'été... astronomique.

       Le solstice d'été représente le premier jour de l'été "astronomique", précise L'Internaute. En effet, l'été "météorologique" a lui commencé le 1er juin et se terminera le 31 août. 

      Le solstice tombe souvent le 21 juin... mais pas seulement 

      Si le solstice d'été tombe régulièrement un 21 juin, ce n'est toutefois pas toujours le cas. En 1975, l’événement était intervenu un 22 juin, mais les prochains à connaître un solstice à une telle date seront nos lointains descendants. En effet, les prochains solstices à se produire un 22 juin seront ceux de 2203, 2207, 2211, et 2215. En 2488, le solstice se déroulera pour la première fois un 19. En revanche, le 20 juin est régulièrement un jour de solstice, comme ce fut le cas en 2016. 

       Et maintenant ? 

      Si ce 21 juin est le jour le plus long de l'année, à partir de vendredi, les jours vont diminuer. Ainsi, fin septembre, note La chaîne météo, nous perdrons jusqu'à 4 minutes d’ensoleillement théorique par jour. Puis cette perte diminuera progressivement jusqu'au solstice d'hiver. En attendant, attention aux coups de soleil. Le soleil étant au plus haut, ses rayons sont particulièrement nocifs. 

      vendredi 15 juin 2018

      ⚢ RONIT AND ESTI - DÉSOBÉISSANCE - ♫ LOVE SONG ♫

      «   DÉSOBÉISSANCE  » 
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        SEBASTIÁN LELIO : « LA DÉSOBÉISSANCE DEVRAIT ÊTRE UN DES DROITS DE L’HOMME »



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         LASCO ATKINS, RACHEL MCADAMS  FILM DÉSOBÉISSANCE
        Son dernier film, « Désobéissance », creuse le même sillon que ses précédents : des femmes fortes, qui cherchent à s’affranchir. Il nous raconte comment cette thématique a rencontré un large écho dans son Chili natal.

        AFFICHE DU FILM
        Dans la communauté juive orthodoxe de Londres, l’amour de deux femmes a provoqué un scandale que leurs retrouvailles ravivent. Sur fond d’intolérance religieuse, Désobéissance, de Sebastián Lelio, en salles depuis le 13 juin, parle de liberté avec nuance, avec des comédiens (Rachel McAdams, Rachel Weisz, Alessandro Nivola) brillamment dirigés. L’occasion d’interroger le réalisateur chilien sur le phénomène déclenché par son précédent long métrage, Une femme fantastique, oscar du meilleur film étranger cette année, et sur son image de cinéaste passionné par les personnages féminins.

        Après Gloria (2013) et Une femme fantastique (2017), Désobéissance met à nouveau en avant des personnages de femmes qui vont conquérir leur liberté. Cette continuité du propos, d’un film à l’autre, correspond-elle à un projet très réfléchi ?

        Absolument pas ! Je n’ai jamais eu de stratégie en réalisant ces films. Au point que lorsqu’un journaliste, au festival de Toronto, m’a posé une question sur ma trilogie des femmes fortes, j’ai été obligé de lui demander de quoi il parlait. Bien sûr, je peux comprendre, rétrospectivement, que Gloria, Une femme fantastique et Désobéissance aient quelque chose en commun, parce que ces films parlent de femmes qui sont à la marge d’une façon ou d’une autre, qu’elles soient plus âgées, différentes ou, dans Désobéissance, qu’elles viennent d’un monde très particulier, marqué par la religion. Mais ce qui m’a donné envie de mettre en scène ces personnages n’est pas la question du genre, de l’identité féminine.

        D’ailleurs, quand j’ai écrit Gloria, en 2010, le débat autour des femmes n’existait tout simplement pas au Chili. Et quand j’ai écrit Une femme fantastique, la visibilité des personnes transgenres était nulle. C’est pendant le tournage de ce film que les choses ont commencé à changer. Quand il est sorti dans les cinémas, au Chili, j’étais parfaitement synchrone avec l’actualité. De la même façon, aujourd’hui, Désobéissance trouve une résonance dans la révolte des femmes qui a lieu en ce moment au Chili.
        “Une loi sur l’identité des transgenres va être adoptée. Les gens appellent cette loi ‘la loi fantastique’, en hommage à ‘Une femme fantastique’.”
        Même si votre projet n’était pas d’abord de défendre les femmes, vos films ne les ont-ils pas aidées de toute façon ?

        Je pense, humblement, que mes films ont eu un impact en faveur des femmes. Une femme fantastique est d’ailleurs devenu un symbole. Grâce au film, mais aussi à l’oscar du meilleur film étranger, qui a eu un effet retentissant au Chili, une loi sur l’identité des transgenres a refait surface : le congrès l’avait enterrée et elle va finalement être adoptée. Elle permettra à une personne qui change de sexe de pouvoir obtenir une nouvelle identité, en accord avec son genre. Les gens appellent cette loi « la loi fantastique », en hommage à Une femme fantastique.

        Avec ce titre, vous avez offert un très beau slogan à la cause féminine…

        SEBASTIÁN LELIO
        C’est drôle car, pour moi, ce titre a toujours eu une double signification, mais personne d’autre que moi ne l’a vue ! « Fantastique » veut dire une femme exceptionnelle, formidable, mais peut désigner aussi une femme qui est née de la fantaisie, qui relève du fantasme, de l’imaginaire. Cette deuxième signification n’a jamais été comprise… Mais je suis très heureux du premier sens de « fantastique » et je soutiens cette lecture, bien sûr : ce titre sonne comme une fête, c’est le plus important.

        “Le monde d’aujourd’hui est divisé entre ceux qui considèrent que les autres êtres humains sont légitimes et ceux qui considèrent qu’ils ne le sont pas tous.” 

        La vision d’Une femme fantastique que vous défendez, pas strictement féminine ou féministe mais d’abord humaniste, a-t-elle eu également un écho ?

        Oui, vraiment. Une femme fantastique est devenu le symbole de tout ce qui est menacé, repoussé dans la marge, méprisé. Pas seulement les transgenres, mais toutes les personnes dont l’existence est considérée comme moins légale. Ce qui est vraiment l’expression de la folie que notre monde voudrait nous faire accepter : certaines personnes sont tellement ostracisées qu’elles en deviennent illégales. Gloria, Une femme fantastique et Désobéissance explorent les limites de l’empathie. Que voulons-nous accepter de l’Autre ? Le monde d’aujourd’hui est divisé entre ceux qui considèrent que les autres êtres humains sont légitimes et ceux qui considèrent qu’ils ne le sont pas tous. 

        Désobéissance est un autre titre très symbolique et percutant. Peut-on le prendre comme un message ?

        J’adore ce titre. C’est la première chose qui m’a séduit quand on m’a proposé le scénario. En découvrant cette histoire d’amour interdite dans un contexte oppressif où des idées figées sur l’ordre des choses et la place des femmes sont toujours très fortes, je me suis senti dans un univers familier. J’avais déjà exploré de telles tensions, parlé de la liberté individuelle et de ce que la société attend de vous. Les trois personnages de mon film sont amenés à désobéir pour avancer, pour s’en sortir : ils sont prêts à payer le prix pour être ce qu’ils sont. J’ai beaucoup de respect pour eux. La désobéissance devrait être un des droits de l’Homme. À un certain point, quelqu’un doit toujours désobéir pour que les choses avancent. Sortir dans la rue et montrer ses seins, comme le font les femmes au Chili aujourd’hui! La désobéissance est un pouvoir important : sans elle, on vivrait toujours dans le passé.