jeudi 20 août 2015

O'HIGGINS RIQUELME, BERNARDO

  BERNARDO  O'HIGGINS RIQUELME
Réfugiés célèbres, 20 août 1778. / Le général Bernardo O'Higgins Riquelme, fondateur de la République du Chili, fut forcé de s'exiler au Pérou en 1823, où il demeura jusqu'à la fin de ses jours.

Bernardo O'Higgins est né à Chillán, dans le sud du Chili. Fils d'Ambrosio O'Higgins, haut dignitaire irlandais au service de la monarchie espagnole, et d'Isabel Riquelme, descendante d'une famille de l'aristocratie coloniale, Bernardo O'Higgins est envoyé en Angleterre où il reçoit la même éducation que les jeunes anglais.

En Angleterre, son professeur de mathématiques est Francisco de Miranda, l'instigateur des mouvements d'indépendance d'Amérique latine, qui influence grandement l'éducation du jeune étudiant. Très tôt, Bernardo O'Higgins devient actif dans les cercles révolutionnaires latino-américains, « la loge Lautarina ». Il regagne le Chili en 1802, après avoir fini ses études, où il gère la propriété dont il a hérité de son père. Il s'implique activement dans la diffusion clandestine des idées indépendantistes. Lorsque le processus d'indépendance est déclenché en 1810, Bernardo O'Higgins assume la responsabilité du recrutement et de l'entraînement de deux régiments militaires indépendantistes.

Il se fait vite remarquer pour son courage et son audace révolutionnaire. Après sa défaite à la bataille de Rancagua, il se réfugie en Argentine. De là, et avec l'appui du général argentin José de San Martín, il organise une incursion armée au Chili. En janvier 1817, ses troupes traversent la Cordillère des Andes le 12 février et infligent une éprouvante défaite aux forces royalistes. Le 18 février de la même année, O'Higgins est nommé Directeur suprême du Chili.

Sa principale préoccupation devient alors de déloger les dernières troupes royalistes du pays. Enthousiasmé par la tournure des événements au Chili en faveur des troupes indépendantistes, il décide de poursuivre son combat au Pérou en 1820. Cependant, la campagne séparatiste s'estompe et après un soulèvement dans le sud du pays, il est placé en garde à vue par le général Ramón Freire.

O'Higgins est finalement libéré en juillet 1823 et il quitte son pays pour l'exil accompagné de sa mère, de sa demi-sœur et de son jeune fils. Ils partent en direction du Pérou, avec l'intention de se rendre en Irlande ou en Angleterre. À son arrivée au Pérou, il constate la détresse dans laquelle se trouve le pays et décide de rester pour servir la cause de l'indépendance.

Durant son exil au Pérou, O'Higgins rencontre Simón Bolívar, figure mythique de l'indépendance des peuples d'Amérique du Sud, au moment où il prépare une offensive contre les troupes espagnoles stationnées au Pérou. O'Higgins lui demande de l'enrôler dans son armée comme simple soldat, mais Bolívar lui accorde le grade de général. Sous son commandement, il mène les troupes indépendantistes à la victoire contre les troupes monarchistes durant la bataille d'Ayacucho.

Durant les dernières années de sa vie, O'Higgins s'occupe de sa propriété au Pérou. Tout au long de son exil, sa dernière volonté demeure de retourner au Chili. En 1841, il reçoit finalement l'autorisation d'y rentrer mais, peu après, il est victime de plusieurs attaques cardiaques. L'année suivante, le gouvernement chilien lui restitue son titre de commandant en chef des forces armées, mais avant de pouvoir rejoindre pour une dernière fois sa terre natale, il meurt à Lima le 23 octobre 1842.

mardi 18 août 2015

AU RYTHME DE LA CUMBIA, LA BANDA EN FLOR S’ATTAQUE AUX INÉGALITÉS SEXUELLES AU CHILI

Le sourire aux lèvres et leurs instruments en main, les musiciennes joyeuses et colorées envahissent la petite scène. Le saxo, le trombone, les congas, le clavier, la batterie… Les jeunes femmes débordantes d’énergie s’installent. Les applaudissements fusent. C’est parti pour une heure et demi de danse et de musique endiablées.

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 LA BANDA EN FLOR, LORS DE LEUR PASSAGE À PARIS. PHOTO FLORENCIA VALDÉS ANDINO
Avec des titres comme « No le pegue a esa mujer » (Ne battez pas cette femme) ou « Ríos de Chile» (Les rivières du Chili), elles appuient là où ça fait mal. Tout en dansant, elles dénoncent les maux de leur pays : les discriminations, la violence faite aux femmes, la destruction de l’environnement, la corruption de la classe politique. Tout y passe. Même quand l’ambassadeur chilien à Paris est dans la salle. « Nous ne faisons aucune concession », diront-elles plus tard.

« Les mains en l’air. Les mains en l’air. », s’époumone en français Macarena Arias, la chanteuse principale du groupe. Le public s’exécute et se déhanche au rythme des congas de Kimberly Richards. Transportée par les notes effrénées de la cumbia, la salle est en nage. La cumbia, musique et danse métis, est née au XVIIe siècle en Colombie, sous l'impulsion des esclaves africains de cette région, avec d'abord il y des tambours auxquels les Indiens des Antilles ont ajouté ocarinas, flûtes de roseau et gaïtas (sorte de longues flûtes indiennes), avant de se mélanger aux mélodies "indigènes". Les sonorités teintées de cuivres se répandent, depuis, dans toute l’Amérique du sud, sous des formes différentes. Voilà quelques années, elle a gagné les couches populaires chiliennes pour devenir ensuite une sorte d’hymne national.

C’est d’ailleurs pour ces raisons que La Banda en Flor a choisi ces rythmes, il y a sept ans. « C’est une musique très accessible, de masse. Il est donc plus simple de faire passer un message politique ou social. Nous faisons de la cumbia ‘consciente’ », affirme Carola Zúniga, l’une des fondatrices de la bande.
« Nous ne sommes pas sur scène pour montrer nos fesses »
Au départ, faire de la cumbia «  politique » n’était qu’une lubie. Mais peu à peu elles ont réussi à s’imposer dans un monde qui reste très masculin. Pour évoquer leurs débuts, leurs luttes et la condition des femmes chiliennes, nous les retrouvons quelques jours après le concert dans une maison à Montreuil, dans la banlieue parisienne. Une bâtisse à leur image, colorée et éclectique, que les musiciennes occupent par intermittence le temps de leur tournée française estivale.




Tee-shirt échancré et eye-liner prononcé, Carola Zúniga sourit quand elle raconte la genèse du projet : « Nous avions envie de monter un groupe original pour dire tout ce que nous avions dans le cœur. Ce n’est pas facile car nous sommes la première bande 100% féminine de cumbia du pays. Même si nous sommes toujours plutôt bien reçues, certains pensent que nous montons sur scène pour danser ou montrer nos fesses. Il est difficile d’asseoir sa légitimité car les groupes comme les nôtres sont toujours masculins. Mais c’est difficile pour toutes les femmes de s’imposer dans n’importe quel métier ».

Si les sept musiciennes sont extrêmement attachées à ce genre tropical, elles n’hésitent pas à en faire une parodie en transformant les mélodies sirupeuses de leurs collègues en pamphlets.  « Notre engagement  est quelque chose qui nous relie et que nous portons en nous, ajoute Carola, la musique est notre passion. Pour nous c’est évident de mélanger les deux. »

Coupe iroquoise et rouge-à-lèvre foncé, Macarena Arias, la chanteuse principale, raconte qu’en tant que femmes, elles ont décidé de ne plus se laisser faire et de devenir les porte-parole d’une société en crise : «Après la dictature militaire (1973-1990 NDLR), les Chiliens ont gardé l’habitude de se taire. Mais aujourd’hui tout ça est en train de changer. Des scandales de corruption visant la droite comme la gauche, au pouvoir, viennent d’éclater. Les étudiants manifestent sans relâche pour une éducation plus accessible et moins élitiste... Nous voulons être comme un haut parleur pour que toutes les revendications sociales résonnent plus fort. D’autant plus que nous commençons à avoir la chance de partir à l’étranger et de porter ces messages au-delà de nos frontières ».

« Défense de l’environnement et cosmogonie aimara  »
Les musiciennes signalent qu’elles sont engagées par des élus de tous bords politiques pour jouer dans leurs communes « en toute connaissance de cause ». Certains les félicitent même de dénoncer sans ménagement le système corrompu des élites dont fait partie Michelle Bachelet. Le retour de la socialiste au pouvoir en 2014 devait marquer un changement radical : une société plus égalitaire et une gestion plus transparente. Des promesses que la première femme présidente du pays n’a pas encore tenues. La déception est grande « chez ceux qui croient aux valeurs de la gauche ». Et cela se ressent dans des chansons comme Aguanta Maipo ( Tiens bon Maipo).

Avec ce morceau, les artistes fustigent un projet hydroélectrique dans le parc naturel du Cajón del Maipo - poumon de la capitale Santiago -, soutenu par le gouvernement chilien. Même si ce dernier le nie, la mise en route de ce barrage aura des impacts dévastateurs sur l’environnement et remettra en question l’approvisionnement en eau de la capitale chilienne. Les opposants à ce projet dénoncent avant tout la proximité entre la présidente Bachelet et les promoteurs du barrage.
« Nous faisons partie de la nature, celle-ci ne nous appartient pas »
Indignée, Priscila Rubio (claviers) agite ses bras tatoués : « Comment peut-on penser que les choses peuvent changer alors que la Constitution dont on a hérité de la dictature est encore en vigueur et n’est pas prête d’être modifiée ! ».

La conscience écologique de la bande va de paire avec l’attention qu’elles portent aux problématiques des peuples indigènes Mapuches et Aimaras discriminés et constamment pillés. « Nous aimerions que leur philosophie soit entendue. Pour eux, nous faisons partie de la nature, celle-ci ne nous appartient pas. Dans l’affaire du Cajón del Maipo c’est plus vrai que jamais »,  assure Fernanda Arias, saxophoniste de la bande depuis cinq ans.  

Donner du courage aux femmes

Les sept filles aussi pétillantes que réfléchies sont de tous les combats. Mais celui qui leur tient le plus à coeur est celui de la conquête de l’égalité entre femmes et hommes.

«Quand je regarde les féminicides perpétrés et le nombre de violences faites aux femmes, je me dis qu’on est encore à l’âge de pierre au Chili, s’emporte Kimberly Richards. La dépénalisation de l’avortement (le Chili est l'un des pays les plus sévères au monde sur cette question, ndlr) est au point mort et de nombreuses femmes continuent à penser que leur seul rôle dans la société est celui de rester à la maison pour prendre soin des enfants. Nous-mêmes avons été souvent victimes de sexisme, ici en France aussi. Ce qui prouve qu’il y a encore du boulot. »

« Et pourtant, nuance Priscila, une loi sur l’union civile vient d’être approuvée au Chili, le mariage religieux est de moins en moins sacralisé, les femmes osent de plus en plus dénoncer les viols et les jeunes filles ne se marient plus juste parce qu’elles sont tombées enceintes. »

Un pas en avant et deux pas en arrière, résument les musiciennes pour qui la lutte contre le sexisme est indissociable de la lutte contre l’homophobie. Avec la chanson Abre tu corazón (Ouvre ton cœur), elles critiquent l’hypocrisie de la société chilienne qui se dit tolérante alors qu’elle ne supporte pas de voir deux hommes ou deux femmes s’embrasser.

Les musiciennes racontent que cette chanson est celle qui choque le plus dans leur répertoire. Mais elles s’en félicitent, puisqu’elles cherchent à éveiller les consciences « même si c’est dérangeant ».  Si elles font un portrait sombre de "leur" Chili, leur optimisme est à toute épreuve et elles sont convaincues que millimètre par millimètre les choses vont bouger.




« Nous sommes la preuve vivante qu’en tant que femmes nous pouvons atteindre nos objectifs si nous surmontons nos peurs. Avec beaucoup de débrouille nous avons réussi à percer dans un milieu masculin, nous nous auto-gérons, nous avons remporté un concours pour pouvoir faire une tournée en France et en Europe. Bref, La Banda en flor souhaite être un soutien joyeux pour toutes les femmes. Nous sommes là pour proclamer ce que certaines n’osent pas dire, et pour exiger avant tout le respect vis-à-vis de nous toutes », s’enthousiasme Macarena avec cette voix suave qui la caractérise. Nombreuses sont les femmes qui ont déjà entendu le message et qui viennent les voir après un spectacle pour leur dire tout simplement « merci ».

Le premier album de La Banda en Flor, No le pegue a esa mujer, est en libre téléchargement sur leur site. Elles sont actuellement en promotion  pour leur deuxième album sorti en 2014, Ahora es cuando. Un retour en France l’année prochaine est fortement envisagé.

lundi 17 août 2015

GEORGES STEINER « MA BIBLIOTHÈQUE PERSONNELLE », ENTRETIEN ET LECTURES

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CAPTURE D'ÉCRAN {  BNF - LES GRANDES CONFÉRENCES DE LA  BNF





 

{  BNF - LES GRANDES CONFÉRENCES DE LA  BNF, « MA BIBLIOTHÈQUE PERSONNELLE », ENTRETIEN ET LECTURES. GEORGES STEINER AVEC PIERRE ASSOULINE. CYCLE « MA BIBLIOTHÈQUE PERSONNELLE », ENTRETIEN ET LECTURES. CONFÉRENCE DU 1ER JUIN 2005
DURÉE : 00:75:01
Résumé
Au cours de cette causerie Georges Steiner évoque sa bibliothèque des poètes ; il commence ce voyage avec José Maria de Heredia découvert à l’âge de huit ans (nous sommes en 1938), l’auteur et la période évoquent pour Steiner une idée et une formule selon laquelle la poésie « c’est la musique de la pensée ».

Après un long développement sur René Char et la musique des mots Georges Steiner commente un moment Pierre Boutang et plus généralement les intellectuels de « droite » de l’entre-deux-guerres pour qui l’amour et la pratique de la belle langue sont un dépassement

Cette référence au classicisme, les références à Platon à Tchékhov et Kafka illustrent le thème de la résolution de la comédie/tragédie que Steiner oppose à la tragi–comédie ; la « fascination » qu’exercent sur Steiner des écrivains comme Oscar Wilde, Montherlant ou même Lucien Rebatet s’illustre par cette maxime provocante «Je préfère Boutang aux staliniens qui renient Paul Morand !»

Pour évoquer aussi cette Europe des poètes qui éclatent les frontières, Georges Steiner citera Paul Ceylan, Ezra Pound , Dante et Elliot (l’un de ses traducteurs) pour cerner la puissance des mots comme geste de résistance : « La musique ne sait pas dire non ! la peinture ne dit pas non, les mots seuls peuvent dire non! »

Enfin en hommage au livre garant de liberté Georges Steiner conclut : « Un être qui connaît un livre par cœur est invulnérable, c’est plus qu’une assurance vie, c’est une assurance sur la mort ! »

GEORGE STEINER (2/2)

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GEORGE STEINER (1/2)

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GEORGE STEINER : « L'EUROPE EST EN TRAIN DE SACRIFIER SES JEUNES »

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GEORGE STEINER LORS DU FESTIVAL  INTERNATIONAL  
DU LIVRE À ÉDIMBOURG AU ROYAUME-UNI, AOÛT 2008. 
PHOTO COLIN MCPHERSON

Né en 1929, à Paris, d'une mère viennoise et d'un père tchèque qui avait eu la prescience de l'horreur nazie, ce maître à lire polyglotte a déchiffré Homère et Cicéron dès son plus jeune âge, sous la houlette de son géniteur, un grand intellectuel juif, féru d'art et de musique, qui voulait éveiller en lui le professeur (le sens propre du mot « rabbin »). En 1940, la famille embarque pour New York sur le dernier bateau parti de Gênes. Après des études à Chicago puis à Oxford, Steiner rejoint à Londres la rédaction de The Economist. Il traverse à nouveau l'Atlantique pour interviewer Oppenheimer, l'inventeur de la bombe atomique, qui le fait entrer à l'institut de Princeton. C'est le « tournant » de sa vie. Tout en publiant ses grands livres, Tolstoï ou Dostoïevski, Langage et Silence, etc., souvent issus de la matière de ses cours, il fonde le Churchill College à Cambridge, devient critique littéraire au New Yorker et rejoint l'université de Genève. Rencontre avec un grand humaniste européen, dont la pensée a fait le tour du monde.
“Si l'on n'est pas saisi dans sa jeunesse par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien.”
L'Europe vit une crise profonde. Son effondrement est-il selon vous possible ?

En son état actuel, c'est possible. Mais on va s'en sortir d'une façon ou d'une autre. L'ironie, c'est que l'Allemagne pourrait dominer de nouveau. Reculons d'un pas. Entre le mois d'août 1914 et le mois de mai 1945, l'Europe, de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions d'êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines, bombardements. Le miracle, c'est qu'elle ait subsisté. Mais sa résurrection n'a été que partielle. L'Europe traverse aujourd'hui une crise dramatique ; elle est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient pas en l'avenir. Quand j'étais jeune, il y avait toutes sortes d'espoirs : le communisme, et comment ! Le fascisme, qui est aussi un espoir, il ne faut pas se tromper. Il y avait aussi, pour le Juif, le sionisme. Il y avait, il y avait, il y avait... Tout cela, nous ne l'avons plus. Or, si l'on n'est pas saisi dans sa jeunesse par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien. Le grand rêve messianique socialiste a débouché sur le goulag et sur François Hollande - je prends son nom comme un symbole, je ne critique pas sa personne. Le fascisme a sombré dans l'horreur. L'État d'Israël doit survivre impérativement, mais son nationalisme est une tragédie, profondément contraire au génie juif, qui est cosmopolite. Je veux être errant, moi. Je vis d'après la devise du Baal Shem Tov, grand rabbin du XVIIIe siècle : « La vérité est toujours en exil. »

La mondialisation ne favorise-t-elle pas cette errance ?

Il n'y a jamais eu une telle fermeture géographique. Quand on quittait l'Angleterre, on pouvait aller en Australie, en Inde, au Canada ; il n'y a aujourd'hui plus de permis de travail. La planète se ferme. Chaque nuit, des centaines de personnes essaient de rejoindre l'Europe depuis le Maghreb. La planète est en mouvement, mais vers quoi ? Horrible est le destin actuel des réfugiés. On m'a fait l'honneur, en Allemagne, d'un grand discours devant le gouvernement. Je l'ai terminé ainsi : « Mesdames et Messieurs, toutes les étoiles deviennent maintenant jaunes. »
“En Malaisie, on parle trois langues. Cette idée d'une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique.”
Vous sentez-vous malgré tout toujours européen?

L'Europe reste le lieu du massacre, de l'incompréhensible, mais aussi des cultures que j'aime. Je lui dois tout, et je veux être là où sont mes morts. Je veux rester à portée de la Shoah, là où je peux parler mes quatre langues. C'est mon grand repos, c'est ma joie, c'est mon plaisir. J'ai appris l'italien après l'anglais, le français et l'allemand, mes trois langues d'enfance. Ma mère commençait une phrase dans une langue et la finissait dans une autre, sans le remarquer. Je n'ai pas eu de langue maternelle, mais, contrairement aux idées reçues, c'est assez commun. En Suède, on a le finlandais et le suédois ; en Malaisie, on parle trois langues. Cette idée d'une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique. Mon multilinguisme m'a permis d'enseigner, d'écrire Après Babel : une poétique du dire et de la traduction et de me sentir chez moi partout. Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde. Tout ce terrible enracinement de Monsieur Barrès ! Les arbres ont des racines ; moi, j'ai des jambes, et c'est un progrès immense, croyez-moi !

Dans Poésie de la pensée, votre nouveau livre, vous rappelez que Sartre voulait être à la fois Stendhal et Spinoza. Le style mène-t-il à la pensée ?

Oui, toute philosophie est un acte de langage. Le rythme, le vocabulaire, la syntaxe, tout ce qui nous conduit vers la poésie, nous le rencontrons également dans le texte philosophique, aussi abstrait soit-il. « Toute pensée commence par un poème », écrivait Alain à propos de Valéry. Les grands penseurs sont souvent des écrivains suprêmes, tels Nietzsche ou Kierkegaard. Bergson, l'un des maîtres de la langue française, a reçu le prix Nobel de littérature. Platon mérite d'être comparé à Shakespeare en ce qui concerne la création de personnages, de gestes dramatiques. Mais la relation entre pensée et écriture peut aussi se révéler conflictuelle. Certains philosophes tiennent à écrire très mal, à suffoquer l'écrivain en eux, comme Hegel, roi de l'anti-style. Cette double tradition du génie lyrique chez un Platon et celle de la pédagogie sévère, du système, chez un Aristote est là depuis le début.
“N'oublions jamais que les deux guerres mondiales furent des guerres civiles européennes.”
La littérature et la philosophie sont-elles encore complices aujourd'hui ?

Les deux formes me semblent menacées. La littérature a choisi le domaine des petites relations personnelles. Elle ne sait plus aborder les grands thèmes métaphysiques. Nous n'avons plus de Balzac, de Zola. Aucun domaine n'échappait à ces génies de la comédie humaine. Proust aussi a créé un monde inépuisable, et Ulysse, de Joyce, est encore tout proche d'Homère... Joyce, c'est la charnière entre les deux grands mondes, celui du classique et celui du chaos. Jadis, la philosophie aussi pouvait se dire universelle. Le monde entier était ouvert à la pensée d'un Spinoza. Aujourd'hui, une immense partie de l'univers nous est fermée. Notre monde se rétrécit. Les sciences nous sont devenues inaccessibles. Qui peut comprendre les dernières aventures de la génétique, de l'astrophysique, de la biologie ? Qui peut les expliquer au profane ? Les savoirs ne communiquent plus ; les écrivains et les philosophes sont désormais incapables de nous faire entendre la science. La science brille pourtant par son imaginaire. Comment prétendre parler de la conscience humaine en laissant de côté ce qu'il y a de plus audacieux, de plus imaginatif ? Je m'inquiète de savoir ce que veut dire « être lettré » aujourd'hui - « to be literate », l'expression est encore plus forte en anglais. Peut-on être lettré sans comprendre une équation non linéaire ? La culture est menacée de devenir provinciale. Peut-être faudra-t-il repenser toute notre conception de la culture. Je veux vous raconter une expérience qui m'a infiniment ému : un soir, l'un de mes collègues de Cambridge, un prix Nobel, un homme charmant, avec lequel je dînais, m'a demandé de l'aider sur un texte de Lacan auquel il ne comprenait rien. La modestie d'un grand scientifique comparée à l'orgueil, à la superbe, de nos byzantins maîtres de l'obscurité...

Vous défendez la culture classique de l'honnête homme, et en même temps vous insistez sur sa fragilité. Pourquoi ?

Parce que la grande culture a failli devant la barbarie. N'oublions jamais que les deux guerres mondiales furent des guerres civiles européennes. L'Allemagne, le pays de Hegel, Fichte et Schelling, matrice de la pensée philosophique, a connu la pire des barbaries. Les humanités ne nous ont pas protégés ; au contraire, elles ont souvent été les alliées de l'inhumain. Buchenwald n'est situé qu'à quelques kilomètres de Weimar. Comment certains hommes pouvaient-ils jouer Bach et Schubert chez eux le soir et torturer le matin dans les camps ?
“Apprendre par cœur, c'est entrer dans l'œuvre même : ‘Tu vas vivre en moi et je vais vivre avec toi’.”
À quoi sert la culture, alors, si elle ne nous rend pas plus humains ?

Elle rend supportable l'existence. Ce n'est pas gai d'être mortels, non, ce n'est pas gai du tout. Nous sommes tous confrontés au cancer, au stress, à la peur ; chaque jour peut porter un adieu, et il n'y a rien de plus angoissant. Je vais vous confier une chose bien enfantine : ma femme et moi venons de perdre notre chien Ben. C'est horrible pour nous, tant cet animal a été au centre de notre vie - et même sur la couverture du Cahier de L'Herne qui m'a été consacré!

Je ne peux passer une journée sans musique, sans beauté, sans poésie. C'est ma réassurance, ma survie. La compagnie des grands maîtres me donne un sentiment infini de fierté et de reconnaissance. Je veux leur dire merci. En les apprenant par coeur. Ce que nous apprenons par coeur, personne ne peut nous l'enlever. Ni la censure, ni la police politique, ni le kitsch qui nous entoure. Apprendre par cœur, c'est entrer dans l'oeuvre même : « Tu vas vivre en moi et je vais vivre avec toi. » Les textes marchent à côté de nous ; se promener avec un poème de Baudelaire, c'est être en très bonne compagnie.

Selon vous, les nouvelles technologies menacent le « silence » et l'« intimité » nécessaires à la rencontre avec les grandes œuvres...

Oui, la qualité du silence est organiquement liée à celle du langage. Vous et moi sommes assis ici, dans cette maison entourée d'un jardin, où il n'y a pas un autre son que notre conversation. Ici, je peux travailler, je peux rêver, je peux essayer de penser. Le silence est devenu un luxe immense. Les gens vivent dans le vacarme. Il n'y a plus de nuit dans les villes. Les jeunes ont peur du silence. Que va-t-il advenir de la lecture sérieuse et difficile ? Lire une page de Platon quand on a un Walkman sur les oreilles ? Cela me fait très peur. Les nouvelles technologies transforment le dialogue avec le livre. Elles abrègent, simplifient, connectent. L'esprit est « câblé ». On ne lit plus de la même façon aujourd'hui. Le phénomène Harry Potter apparaît comme une exception. Tous les enfants de la Terre, l'enfant esquimau, l'enfant zoulou, lisent et relisent cette saga ultra anglaise douée d'un vocabulaire riche et d'une syntaxe sophistiquée. C'est formidable. Le livre est un grand défenseur de la vie privée. Il n'y a pas en français de mot pour dire « privacy ». « Intimité » le traduit très mal. L'Angleterre est encore un pays de « privacy ». Ce qui peut avoir des côtés absurdes : on peut être voisins pendant cinquante ans et ne pas échanger une seule parole. Ce culte de la « private life » a une immense valeur politique : c'est une capacité de résistance.
“Avec l'art conceptuel, non, je n'arrive pas à suivre.”
Vous venez d'évoquer Harry Potter. Au détour de Poésie de la pensée, vous osez un rapprochement entre la dialectique de Hegel, négation de la négation, et le « rien de rien » d'Edith Piaf. Pourquoi la culture populaire ne vous a-t-elle pas plus intéressé ?

J'ai raté le coche. Notamment avec le cinéma. Si je pouvais reprendre ma vie, j'essaierais de comprendre pourquoi, parmi les forces créatrices de la fin du XIXe au début du XXe siècle, le film devrait peut-être passer en première place. Shakespeare, aujourd'hui, écrirait des scripts. Je me suis trompé, tant j'étais un enfant du grec et du latin et d'un père ultra conservateur classique. On ne peut pas être à jour sur tout. Avec la musique, oui : j'écoute des compositeurs qui viennent après Boulez et qui me passionnent. Avec l'art conceptuel, non, je n'arrive pas à suivre : je vais à Beaubourg, on me montre une pile de briques en me disant que c'est une oeuvre importante, je ne sais pas quoi dire ; alors que je comprends Bacon qui cite Velázquez, Greco et Goya. Il vaut mieux être honnête sur ses erreurs que d'essayer de bluffer.

Vous ne vous considérez pas comme un créateur ?

Non, il ne faut pas confondre les fonctions. Même le critique, le commentateur, l'exégète le plus doué est à des années-lumière du créateur. Pouchkine disait : « Merci mon traducteur, merci mon éditeur, merci mon critique, vous portez mes lettres, c'est moi qui les écris. » Moi aussi, je porte le courrier. C'est un très grand privilège, mais qui n'a rien à voir avec le miracle d'un vers qui va chanter pour toujours. Nous comprenons mal les sources intimes de la création. Par exemple, nous sommes à Berne, voilà des années... Des enfants partent en pique-nique avec leur institutrice, qui les met devant un viaduc. Ils dessinent, l'institutrice regarde par-dessus l'épaule d'un bambin ; il a mis des bottes aux piliers ! Tous les viaducs, depuis ce jour-là, sont en marche. Cet enfant s'appelait Paul Klee. La création change tout ce qu'elle contemple, quelques traits suffisent à un créateur pour nous faire voir ce qui était déjà là. Quel mystère déclenche la création ? J'ai écrit Grammaires de la création pour le comprendre. À la fin de ma vie, je ne comprends toujours pas.

Comprendre, serait-ce manquer l'art ?

En un sens, je suis content de ne pas comprendre. Imaginez-vous un monde où la neurochimie nous expliquerait Mozart... C'est concevable, et cela me fait peur. Les machines sont déjà interactives avec le cerveau : l'ordinateur et le genre humain travaillent ensemble. Il se pourrait d'ailleurs qu'un jour les historiens se rendent compte que l'événement le plus important du XXe siècle, ce n'était pas la guerre, ni le krach financier, mais le soir où Kasparov, le joueur d'échecs, a perdu sa partie contre une petite boîte en métal. Et noté : « La machine n'a pas calculé, elle a pensé. » Quand j'ai vu cela, j'ai demandé leur avis à mes collègues de Cambridge qui sont les hauts rois de la science. Ils m'ont dit qu'ils ne savaient pas si la pensée n'était pas un calcul. C'est une réponse effrayante ! La petite boîte pourra-­t-elle un jour composer de la musique ?

À lire
Poésie de la pensée, de George Steiner, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, éd. Gallimard, 290 p., 20 €.

samedi 8 août 2015

LE CHEF DE LA POLICE POLITIQUE DE PINOCHET EST MORT DANS SON LIT

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LE CHEF DE LA POLICE POLITIQUE DE PINOCHET EST MORT DANS SON LIT

Manuel Contreras dirigeait la DINA responsable de la repression féroce qui a sévi au Chili pendant la dictature et qui a fait plus de 3 200 morts ou disparus.


Manuel Contreras, le chef de la redoutable police politique de la dictature d'Augusto Pinochet est décédé à 86 ans dans un hôpital militaire de Santiago. Il est considéré comme l'un des plus grands criminels de l'histoire du Chili. Condamné à 529 ans de prison dans des procès organisés pour 40 cas de tortures, disparitions et enlèvements d'opposants, il n'a jamais reconnu aucun de ses crimes.
Manuel Contreras Sepulveda "est mort vers 22 h 30" vendredi (1 h3 0 GMT samedi) à l'Hôpital militaire de Santiago, selon une source policière. C'est dans ce même hôpital qu'est mort en décembre 2006 son mentor Augusto Pinochet. Des dizaines de Chiliens - dont d'anciens prisonniers politiques - se sont rassemblés devant la façade. L'ancien général souffrait notamment depuis plusieurs années d'un cancer, de diabète et d'insuffisance rénale et son état de santé s'était détérioré ces derniers jours.

MANUEL CONTRERAS AVEC AUGUSTO PINOCHET LORS D'UNE REMISE DE MÉDAILLE 

"C'est un des types les plus détestables du Chili (...). Il a tué beaucoup de monde", a commenté à la télévision publique chilienne l'avocat des droits de l'Homme Roberto Garreton. Contreras a été le créateur et unique directeur de la Direction nationale du renseignement (DINA), à laquelle est imputée la majorité des victimes de la dictature chilienne (1973-1989) - plus de 3 200 morts ou disparus et plus de 38 000 personnes torturées au nom de la lutte anti-subversion.

 MANUEL CONTRERAS, EST MORT, IMAGE D'ARCHIVE DU 30 MAI 1995. 
Dénégations

Considéré comme le bras droit de l'ancien président Pinochet - son professeur à l'académie militaire avec lequel il déjeunait quotidiennement dans les premières années du régime - il a été emprisonné en 2005 pour l'enlèvement d'un jeune opposant. Il a été condamné à de multiples reprises ensuite, devenant l'un des plus grands criminels jugés de l'histoire du Chili, mais a toujours nié que la DINA ait été à l'origine de tortures ou de disparitions. "On n'a jamais torturé personne", a assuré Contreras dans un entretien télévisé depuis sa prison en septembre 2013, à la veille du 40e anniversaire du coup d'État qui a instauré la dictature Pinochet. "Dans les prisons (de la DINA) on amenait les prisonniers pour cinq jours et on les interrogeait avec des méthodes normales", a-t-il déclaré.

"Tous les morts de la DINA sont morts au combat. Je n'ai pas donné l'ordre de faire disparaître qui que ce soit", a-t-il poursuivi, provoquant l'effroi parmi ses victimes.

La DINA a pu disposer de jusqu'à 60 000 agents et informateurs, y compris à l'extérieur du Chili. Elle retenait des opposants prisonniers aussi longtemps qu'elle le désirait dans ses prisons secrètes, ne devant rendre comptes qu'à Pinochet. Elle passait à l'action à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières du Chili, quand il s'agissait d'éliminer des dissidents exilés en Europe ou aux Etats-Unis. Manuel Contreras a également participé à la création et à la mise en application de l'"Opération Condor", plan d'extermination des opposants coordonné par les dictatures qui sévissaient dans plusieurs pays d'Amérique latine dans les années 70 (Chili, Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay, Uruguay).

VOITURE D'ORLANDO LETELIER APRÈS L'EXPLOSION À LA VOITURE PIÉGÉE À WASHINGTON LE 21 SEPTEMBRE 1976, UNE ATTAQUE CONSIDÉRÉE COMME L'UNE DES PREMIÈRES ATTAQUES TERRORISTES SUR LE SOL AMÉRICAIN.

Attentat à Washington

Le général à la retraite a été condamné notamment pour l'assassinat d' Orlando Letelier, ancien ministre du gouvernement du socialiste Salvador Allende, victime d'un attentat à la voiture piégée à Washington le 21 septembre 1976, une attaque considérée comme l'une des premières attaques terroristes sur le sol américain. Il a de même été reconnu coupable de la mort de l'ex-commandant en chef de l'armée chilienne Carlos Prats et de son épouse, tués dans leur voiture piégée en Argentine en 1974.
PASSEPORT DU CHEF DE LA POLICE POLITIQUE DE PINOCHET

Pinochet avait relevé Contreras de ses fonctions en 1977, alors que les Etats-Unis avaient apporté la preuve de la responsabilité de la DINA dans l'assassinat de Letelier. La Cour suprême du Chili avait refusé l'extradition de Contreras vers les États-Unis, bien que celui-ci ait effectué une peine de sept ans de prison pour ce crime, jusqu'en janvier 2001. Il avait recouvré la liberté pendant quatre ans, avant d'être de nouveau incarcéré en 2005.