mardi 15 septembre 2015

LE CHILI VEUT CRÉER UN GRAND PARC MARIN AUTOUR DE L’ÎLE DE PÂQUES

 PRISES D'UN PÊCHEUR. PHOTO: KASHFI HALFORD / FONDATION BERTARELLI

Une étude de l’ONG américaine Sky Truth commandée par le Pew Charitable Trusts et la fondation Bertarelli, notamment sur la base d’images satellites, a dénombré 25 navires dans cette zone, mais sans pouvoir montrer s’ils étaient en pêche illégale ou non. La marine chilienne y a mené cette année dix opérations contre la pêche illégale, et a contribué à inscrire sur liste noire le chalutier-usine Lafayette (299 mètres).

Renforcer les contrôles

La solution proposée contre la pêche illégale est cet immense parc marin en grande partie interdit de toute pêche, présenté comme nécessaire pour renforcer les contrôles. Et sans doute les simplifier. Englobant 278 000 miles carrés (environ 445 0 000 km2), il serait le plus grand au monde s’il se crée avant celui proposé par le Royaume-Uni autour des îles Pitcairn, les terres habitées les plus proches, à 2 000 km à l’ouest.

La pêche ne serait autorisée aux insulaires que dans un cercle de 50 miles autour des côtes ainsi que dans un couloir menant à Sala y Gomez, petites îles inhabitées à l’est, où un parc marin existe déjà. Hormis ce petit secteur, la pêche serait donc interdite dans des cercles se chevauchant d’un rayon de 200 miles autour des îles de Pâques et Sala y Gomez.

MOAI  ET VILLAGE DE PÊCHE DANS ÎLE DE PÂQUES
PHOTO: KASHFI HALFORD / FONDATION BERTARELLI

Pourquoi interdire la pêche ?

Pour dissuader les navires, il est visiblement prévu que la marine chilienne renforce ses contrôles, bien qu’il faille six jours pour rejoindre l’île depuis le continent. Pourquoi ce parc est-il indispensable pour assurer cette surveillance accrue ? « Ce genre de réserve est incontrôlable à moins d’y mettre des moyens militaires considérables, souligne Alain Le Sann, de l’association Pêche & développement. Et si les pêcheurs étaient les mieux placés par leur activité pour contrôler ces espaces ? Apparemment, certains pêcheurs locaux se plaignent de ne pas avoir de bateaux pour aller au large. »

Ils renforceraient ainsi à la fois leurs captures et la présence sur zone, dissuasive pour la pêche illégale. Il y a visiblement des divisions entre groupes de pêcheurs, « mais il y a tellement d’argent déversé sur de petits groupes... » Opposé au parc marin, un des 150 pêcheurs de l’île est convaincu que, contrairement au projet, la zone de pêche autorisée sera aussi progressivement fermée. D’autres sur l’île se méfient, échaudés par le parc national côté continent, créé dans les années 1950 par le Chili sans impliquer les autochtones. Il attire un grand nombre de touristes mais sans que cela ne leur profite beaucoup.

« Leadership international »

Mais l’opposition au parc ne semble pas farouche sur l’île, dont les peuples autochtones prendront la décision finale, selon une convention de l’Onu. Le maire y voit une occasion d’effacer les déboires avec le parc terrestre et d’améliorer l’image de l’île, si souvent citée pour le désastre de la déforestation. Et le ministre des Affaires étrangères du Chili, fervent partisan du parc, veut ainsi « afficher un leadership international sur la conservation de l’océan ».

C’est sans doute surtout cela, une question de géostratégie, d’affirmation de puissance. Et de mainmise du privé sur le public, avec le risque de privatisation des océans déjà dénoncé qui pourrait s’avérer profitable par le négoce de « carbone poisson ».

Cette zone est inscrite depuis le début dans le « portefeuille » de parcs du programme Global Ocean Legacy de Pew. Et son partenaire, la fondation Bertarelli, finance également la réserve des Chagos, avec Pew, et intervient dans le projet d’aire marine protégée au Belize avec la Oak Fondation.

JEAN ZIEGLER RÉCOMPENSÉ PAR LE CHILI

Le prix Bernardo O'Higgins sera remis jeudi au sociologue suisse à l'ambassade du Chili à Berne, selon une lettre adressée à l'ex-conseiller national et professeur genevois. Cette distinction a été établie en 1956 pour rappeler la mémoire de l'un des fondateurs de l'Etat chilien, leader du combat pour l'indépendance entre 1810 et 1826.

"Le comité du prix a décidé de vous honorer de l'ordre de commandeur en signe de reconnaissance pour le soutien inestimable que vous avez donné à nos compatriotes pendant la dictature", affirme la lettre de l'ambassadeur du Chili José Luis Balmaceda. Le prix est conféré par le président de la République chilienne sur la suggestion du ministère chilien des Affaires étrangères.

lundi 14 septembre 2015

CHILI : MÉMOIRES DE COMBATTANTES CONTRE LA DICTATURE

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CINTA CORDIER, MONIQUE ROUMETTE, ANGELA ARRUDA ET SOLEDAD
BIANCHI, LORS DE LA PRÉSENTATION DE LEUR « CARNET DE ROUTE À QUATRE VOIX »
AU SALON DU LIVRE, PARIS, 2015. PHOTO PAOLA MARTINEZ INFANTE
Dans « Carnet de route à 4 voix » Angela, Cinta, Monique et Soledad nous racontent leurs parcours de militantes, en particulier celui de la lutte contre la dictature chilienne. Entre exils et rencontres, elles entrelacent leurs histoires personnelles à l'Histoire de l’Amérique latine et de l’Europe. Retrouvailles à Paris
10 septembre 2015 

Quatre femmes, une rencontre…
«Carnet de route à 4 voix » est une

composition personnelle et universelle à la fois, C’est la voix de femmes libres qui nous font voyager dans leur intimité. Un parcours dans l’espace et le temps, depuis l’exil des Espagnols lors de «La Retirada» pendant le régime franquiste, en passant par la guerre d’Algérie, Mai 1968, les dictatures brésilienne et chilienne, un long temps au cours duquel s’est forgé une amitié entre femmes, des liens tissés par l’histoire avec H majuscule.

Monique Roumette, la « Française », instigatrice de ce projet, se demandait « que faire de cette mosaïque de situations et de souvenirs ? Attendre que nos  arrière–petits-enfants découvrent un jour ce manuscrit de papier oublié dans un coin de la bibliothèque ? Et s’amusent de l’ingénuité de leurs grands-mères ? Ou bien essayer de rendre public le geste commun qui nous avait réunies et avait fortifié notre amitié ? ». Le deuxième choix s’est imposé comme une évidence. De plus, elle voulait cette parole de femmes tant il « est vrai qu’il n’y en a pas beaucoup qui parlent ».

Un événement majeur provoque leur rencontre, celui qui fait basculer le Chili des années 1970, cet autre 11 septembre, en 1973, fin sanglante d’une démocratie, et le plongeon dans l’une des dictatures les plus sanglantes de l’Amérique latine. Trois d’entre elles appartenaient à Solidarité, réseau clandestin né de la guerre d'Algérien et basé en France, qui, sous la houlette du communiste, anticolonialiste et tiers-mondiste Henri Curiel, aidait les résistants chiliens (et ceux d’autres dictatures), point de départ d’une longue amitié nourrie de souvenirs et de confidences.

Une complicité si amicale était née...

MONIQUE, ANGELA, CINTA ET SOLEDAD AU TEMPS DE
LA RÉSISTANCE À LA DICTATURE DU GÉNÉRAL PINOCHET
Cinta, Angela et Monique, militaient donc à Solidarité. Contraintes à la clandestinité, elles se connaissaient « visuellement » mais ignoraient la réalité privée des unes et des autres. « Nous respections les consignes de sécurité, mais une complicité si amicale était née au fil des mois qu’au moment de nous séparer, après que le projet eut abouti, nous décidâmes au contraire de nous revoir, plus tard et ailleurs, dans notre vie habituelle, pour nous connaître mieux, autrement, et simplement pour le plaisir d’être ensemble », se souvient Monique. Soledad, seule chilienne du quatuor rejoindra le trio pour raconter son histoire, des années plus tard.

Ce récit est donc né un jour de mars de 1974 où elles écoutaient Angela, la Brésilienne, pour la première fois. Angela avait fuit la dictature de Castelo Branco (1964-1985).  C’était le 16 décembre 1969, le téléphone avait sonné, au bout du fil, son mari ; il doit partir séance tenante et elle aussi… « Il y a eu des problèmes, file vite à la maison prends la valise que j’ai laissée dans la chambre… »  Pour Angela, cet appel marque le début d’un long voyage « un parcours d’oiseau migrateur », elle ne pense qu’à survivre « avec ma valise légère, ma nouvelle apparence, je suis quelqu’un d’autre, j’entre dans un monde nouveau. Je crois vivre la grande aventure de ma vie ». Elle traversa le sud du Brésil, puis l’Argentine pour finalement débarquer à Santiago du Chili.

Chili mon amour
"C'est notre histoire"
"Parcourir la vie et les histoires de ces 4 femmes, Angela, Lena, Monique, Soledad- c’est parcourir une période de notre histoire à la fois terrible et lumineuse. Une histoire qui entrelace l’histoire du Chili à celle de l’Amérique Latine et de l’Europe.(.../...) Ces témoignages, ces vies nous rappellent que les luttes d’hier sont encore vivantes dans le monde d’aujourd’hui, dans cette urgence des femmes à devenir protagonistes de leur propre histoire, dans la nécessité d’en finir avec la pauvreté et de donner aux garçons et aux filles un futur plus humain et plus juste."
Extrait de la préface de Michelle Bachelet  Présidente de la République du Chili du Chili (2005-2010) et (2014-…)

De ce livre très inspirant, on ne peut sortir indemne. On est pris d’une certaine nostalgie pour ces batailles menées par une génération habitée du désir de lutter pour un monde plus solidaire. Nombreuses sont les raisons qui ont amenées ces révolutionnaires à s’engager auprès de différentes causes. Elles venaient d’horizons distincts, leurs itinéraires étaient à la fois semblables et contraires. Le Chili de Salvador Allende marque le point de départ de leur union et complicité. Monique, la française, raconte : « Ce pays est devenu dans les années 1970 un phare, pas pour tous mais quand même pour pas mal de gens, car les Chiliens ont réussi à porter à la présidence un homme qui était vraiment socialiste, vraiment attaché à la liberté et à la démocratie ».

Salvador Allende, socialiste jusqu’au bout des ongles, garantissait à toute la population des conditions de vie meilleures, sans détournements d’argent, sans corruption, et tenait tête à "l'ami" américain. Pour mener à bien son projet de société, Allende avait entamé une batterie de reformes mises en place par un gouvernement d’Unité populaire (nationalisation des mines de cuivre - le pays est l’un des premiers producteurs de la planète -, réforme Agraire, redistribution de la richesse nationale, etc). Monique se souvient de son tout premier voyage dans « ce pays nouveau », sur cette « terre lointaine » en  juillet, au coeur de l’hiver austral, « gris, souvent pluvieux mais dans une explosion de chansons et de couleurs, celle des fresques murales de la Brigada Ramona Parra  qui avaient envahi les murs et les berges du Mapocho » (ndrl fleuve qui traverse la capitale Santiago).

En 1972, elle s’envole donc pour Santiago, en quête de documentation pour un cours d’introduction sur l’Amérique latine qui portait sur la révolution pacifique et démocratique à l'oeuvre dans la région.  Elle, amoureuse de ce pays, s’est vite rendue compte que la « révolution » n’était pas du goût de tout le monde. La presse chilienne ne cessait d’attaquer Allende. Elle se rappelle ainsi la Une de «El Mercurio » (quotidien conservateur, ndlr)  « on va bouffer du camphre ! ». Le boycott des denrées alimentaires était déjà orchestré par les industriels mécontents du socialisme et sur les étals, la nourriture manquait afin de déstabiliser le gouvernement en place.

Je suis de ces Chiliennes dont la jeunesse porte la marque de l’espérance
Soledad, la Chilienne, avait participé à l’élection d’Allende « Je suis de ces Chiliens dont la jeunesse porte la marque de l’espérance, de l’optimisme, et dont, c’est l’évidence même, Salvador Allende était le représentant le plus conséquent et le porte parole… Nous étions sûrs et convaincus que l’avenir serait meilleur pour tous, nous luttions, côte à côte avec les autres, pour que les changements s’appliquent à la majorité des Chiliens, au delà de nous. On pouvait voir notre confiance dans nos chants, les slogans criés à pleins poumons… Irresponsabilité ? Peut-être, mais imprégnée d’amour, d’humour, de sincérité, de désintéressement… ».  Ce vent d’espoir qui planait sur la société chilienne fut rapidement étouffé, le gouvernement socialiste élu par le peuple, n’aura duré que 1000 jours. Le coup d’état du 11 septembre 1973 frappa le pays de toute sa cruauté.

Le groupe « Jacques »

Des milliers de Chiliens et de Chiliennes plongèrent dans un automne austral, passant de la lumière à l’ombre en l’espace de quelques heures. Ce jour là, le 11 septembre 1973, le Chili sombra dans l'effroi d’un régime dictatorial mené par Augusto Pinochet.

Soledad se souvient que « dans le département de lettres à l’Université, mon lieu de travail, on écoutait la radio. Les putschistes avaient annoncé qu’ils bombarderaient le palais de La Moneda (ndrl nom du palais présidentiel) si le président Allende ne se rendait pas. À 10 heures 15, il avait déjà transmis son dernier message. Nous étions hébétés. Terrorisés… Le ciel était couvert. C’était la fin de la démocratie au Chili. Les murmures se confondaient aux ordres militaires drastiques : il fallait vider les rues. Si ce n’était au risque de sa vie, personne ne devait circuler après 2 ou 3 heures de l’après-midi ».

Une journée de mort et d'effroi à laquelle prirent part de nombreuses femmes comme cette combattante faisant feu sur des militaires depuis un toit de la capitale chilienne...

Pinochet et ses complices instaurèrent un régime de terreur où toutes les voix dissidentes se retrouvaient piégées, tues de force, torturées, assassinées. Les réseaux clandestins s’activèrent, il fallait agir, organiser la résistance en sachant que l’adversaire était redoutable, impitoyable et déterminé à s’imposer coûte qui coûte.C’est à ce moment que « Solidarité  » entre en scène. Ce groupe créé par Henri Curiel à la fin de la guerre d’Algérie avec d’anciens « porteurs de valise » du FLN algérien, fonctionnait comme un réseau d’aide aux mouvements de libération nationale. Curiel, pour les quatre narratrices, était « un militant dans l’âme », internationaliste, fondateur du mouvement communiste égyptien dans les années 40 et du parti communiste soudanais. Exilé en France, il s’était engagé dans la lutte d’indépendance du peuple algérien. L’indépendance de l’ancienne colonie française acquise, il voulu transmettre l’expérience de la Résistance française et des guerres anticoloniales aux militants du tiers monde, mais aussi agir pour la paix au Proche Orient. Il fut assassiné à Paris le 04 mai 1978. « Solidarité est un groupe clandestin, parce qu’il fallait protéger les militants étrangers, mais n’était pas illégal » selon les mots qu’Henri Curiel répétait sans cesse, comme s’en souvient Monique.

Cinta, la franco-russo-espagnole, est, elle aussi, amoureuse de l’Amérique latine. "Solidarité"  la contacte pour former le groupe Jacques, Santiago en espagnol, en référence à la capitale du Chili, un mot facile à placer dans une conversation en cas d’écoute téléphonique.

L'odeur de la peur...

Cinta se rappelle : « L’objectif était de préparer des bases arrière, des relais d’accueil à la périphérie du Chili (Argentine et Pérou)…  Je suis partie en novembre 1973. Ma couverture, c’était « l’artisanat » et la recherche de poteries, des tissus, des merveilles colorées que je portais et dont je remplissais mes valises ». Ensuite, elle allait à Buenos Aires, de l’autre côté de la frontière, et devait tenter d’établir les contacts dont elle avait obtenu les adresses à Paris « ce n’était pas facile… Me revient à la mémoire olfactive l’odeur de la peur. Non pas la mienne mais celle de celui qui venait m’ouvrir la porte… ».

Elle évoque une situation angoissante  « tout le monde était surveillé, les consignes de sécurité devaient être suivies à la lettre : ne pas téléphoner de l’hôtel, donner des rendez-vous à l’extérieur, s’assurer de ne pas être suivie, jouer la touriste en prenant des photos, flâner en faisant semblant de rechercher de l’artisanat… J’allais même jusqu’à placer des repères invisibles pour vérifier si mes bagages avaient été fouillés. Un simple cheveu placé en travers d’un soutien gorge au milieu d’un désordre factice et non retrouvé m’apprit ainsi que ma valise avait bien été visitée ».

L’opération Jacques occupe « nos » femmes pendant plusieurs mois : « Cinta allait d’abord aux frontières du Chili… En fonction de son voyage, nous organisions le mien, à Santiago tandis que Concepción, durant les vacances de février et Angela à Paris coordonnaient le tout », se rappelle Monique.

Solidarité a été très active pendant les années les plus dures de la dictature chilienne. Le groupe participait à la création d’ateliers à la frontière argentine pour les réfugiés chiliens, organisait des cours pour sécuriser et coder la correspondance, fabriquait des faux papier avant de les transporter au Chili. Il s'agissait aussi de former et de préparer les militants à la clandestinité : transformation physique, techniques pour couper les filatures, mise en place de boîtes aux lettres et autres mesures de sécurité.

« Ils étaient parfois des amateurs », raconte Cinta. Elle se souvient d’un cours d’écriture à l’encre sympathique au cours duquel rien n’avait fonctionné, l’amidon avait trop chauffé et le résultat s’avéra totalement inefficace.

Le travail de Solidarité franchissait les frontières. A Paris par exemple, le groupe coordonnait les différents mouvements de libération, les mettait en relation avec des partis politiques français, des syndicats, des organisations humanitaires, par exemple. Ils imprimaient le matériel de propagande et organisaient les voyages en Europe ou les retours clandestins de militants dans leur pays d’origine.

Pour Monique l’essentiel de son activité résidait dans la transmission d'adresses codées qu’elle devait distribuer à des personnes ciblées, tout faisant très attention à ne pas laisser de traces, par peur d’être responsable de l’arrestation des personnes qu’elle rencontrait. « Une seule fois j’ai eu très peur : je venais de travailler trois heures avec un pasteur qui m’avait raccompagnée place de la Cathédrale et que je devais retrouver dans une librairie deux heures plus tard, quand j’ai aperçu deux hommes converger vers le banc où j’étais assise…  Je n’ai eu que le temps de courir comme une folle pour disparaître dans la foule… J’apprendrai, peu de temps après, que c’est le pasteur qui était suivi et avait été arrêté, on m’a rassurée par la suite sur son sort ».

L’époque était à la délation, n’importe qui pouvait se faire dénoncer par un voisin malveillant, « le jeudi 13 septembre 1973, la première page des deux seuls journaux désormais autorisés appelait à la délation et promettait des récompenses à qui donnerait des indications sur les refuges des protagonistes politiques les plus recherchés » se souvient encore Soledad.

Nos utopies étaient en ruines

Les jours et les mois qui ont suivi le coup d’Etat ont été pour Soledad et les milliers de Chiliens poursuivis, des moments très difficiles. « Il n’était plus possible de penser avec nos mots, nos gestes, nos impétuosités, nos opinions, nos principes, nos utopies, nos vertus et nos erreurs, vieux de seulement deux jours mais devenus totalement obsolètes, comme s’ils étaient les ruines d’une civilisation qui n’aurait jamais existé. On soupçonnait, nous soupçonnions, je soupçonnais tout et tous ».

L’exil et puis…

Angela fut arrêtée, à Santiago, avec son compagnon René. Destination finale : le Stade national improvisé comme un géant camp de concentration, théâtre des exécutions et tortures. « L’intérieur du stade offrait une vision dantesque. Des masses de gens à genoux, d’autres les mains contre les murs, des coups, des cris, des bruits, des tir, des ordres militaires. L’atmosphère était irréelle, ça m’a fait penser à un film, sauf que j’y étais pour de vrai ».

Après une quarantaine de jours, passés sur ce lieu sinistre, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés a réussi à faire libérer les prisonnières étrangers encore détenus dans le stade. Angela et René étaient parmi eux : « Ce fut un choc d’apercevoir à la sortie du stade les silhouettes des copines chiliennes qu’aucune organisation internationale ne viendrait jamais arracher de là… Le grand privilège d’être étrangère m’a noué l’estomac, je n’étais pas heureuse d’être libérée, je me sentais indigne ».

Solidarité s’est activée, raconte Soledad : « Curiel nous a beaucoup aidés… comme il a beaucoup aidé les mouvements clandestins, y compris les Latino-Américains. Il s’était démené… un vrai moine laïque, éclairé par la certitude de mener le vrai combat, le seul qui compte vraiment, celui contre l’injustice d’un monde dominé par des pouvoirs peu honorables» .

Soledad et Guillermo son compagnon et peintre chilien, détenu cinq mois et dix jours parce qu’il avait hébergé un "recherché", prennent la route de l’exil pour la France. « Sur la photo prise quand nous marchions vers l’avion, il y a tellement de bonheur sur nos visages que personne ne pourrai soupçonner que sur le passeport de ce récent ex-prisonnier était écrit :  valable seulement pour sortir du Chili ».

Devoir de mémoire

« Pour nous, ce livre c’est notre seul moyen de transmettre cette histoire » s’exclame Monique. La mémoire historique est, encore aujourd’hui, un champ de bataille, avec réinterprétations et recherches inlassables de la vérité, ce qui nous reste ce sont des histoires comme celle-ci. Grâce à ce journal intime et pluriel, inscrit dans l’Histoire en majuscules nous savons un peu plus des actions des femmes et de leurs résistances face à la barbarie, à l’exil, aux oublis... On ne peut pas fermer un cycle tant que l'on ne dit pas les choses que jusqu'à présent on ne pouvait pas dire.

Pour Soledad, la rédaction du livre a servi de facteur déclenchant aux souvenirs. « Certainement, pour se défendre, on avait laissé de côté beaucoup de moments vécus, il y avait des choses dont je ne me souvenais pas, et au moment d’écrire, un torrent a déferlé ».

Pour Angela, il a fallu que sa fille, un jour, vienne l’interroger : « elle a voulu savoir qui on était, quelle était l’histoire de la famille et elle nous a demandé pourquoi nous n’avions jamais raconté notre histoire!  Mais pour nous, il ne fallait pas vivre dans le passé, il fallait survivre ».

Pour Monique, c’était vital de pouvoir « transmettre » ses souvenirs,  « je ne supporte pas que les jeunes et certaines personnes ne sachent pas ce qui s’est passé au Chili ».  Cinta s’est retrouvée confrontée à des secrets de famille qui lui ont forgé un désir inlassable de vérité.

« Avec le recul, on peut créer de nouveaux regards, apaiser les tensions, limer les aspérités. Mais il est fondamental de savoir ce qui s’est passé pour arriver à faire un travail de reconstitution de la mémoire collective d’un peuple » conclut Soledad.
« Nous n'avons pas parlé, ni de nos maris ni de nos amants, le récit s'est fait comme ça » 
On formulera un regret : ne pas avoir poussé plus avant la parole des femmes, qui s'arrête dans ce recueil au bord de l'intime. Monique Roumette se justifie : "J'ai voulu mettre la lettre d'amour très touchante qu'appartient à Cinta, on sait pas qui l'a écrit, au fait ça n'a pas d'importance... j'ai voulu incorporer cela pour dire que nous avions nos histoires personnelles, qu'on vivait librement, pas avec l'intention de le proclamer mais pour dire que nous n'étions pas de nones. Mais nous n'avons pas parlé, ni de nos maris ni de nos amants, on avait envie de raconter ce qui nous avions vécu différemment. Ce n'est pas un interdit, on a rien voulu nous interdire mais le récit  s'est donné comme ça".

samedi 12 septembre 2015

EDUARDO YENTZEN : « LA LUTTE CULTURELLE DANS LES ANNÉES 1970 A CRÉÉ LES FONDEMENTS DE LA RÉVOLTE SOCIALE AU CHILI »

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COUVERTURE DE LA REVUE «LA BICICLETA» N°13
Le pouvoir militaire cherchait à museler tout dialogue et toute cohésion des groupes anti-dictature. Cette « résistance culturelle » était en fait une proposition de rassemblement autour de la culture, et donc de défiance vis-à-vis de l’interdiction légale de se regrouper. Avant de créer cette revue, j’avais déjà été un promoteur actif de la résistance culturelle, en 1976 et 1977, dans les universités de Santiago. J’ai d’ailleurs dirigé à ce moment-là les toute premières organisations culturelles universitaires anti-dictature au Chili.

D’où vous venaient ces convictions politiques très fortes ? Vous diriez que « La Bicicleta » était purement culturelle ou qu’elle avait aussi une dimension forcément politique ? 

Eduardo Yentzen « La Bicicleta » était un projet politique mais pas partisan, même si certains d’entre nous militions dans des partis de gauche. C’était simplement un moyen créé pour renforcer cette résistance culturelle qui nous tenait à coeur. Je ne suis pas de gauche en réalité, ni même centriste, ni rien d‘autre : mes convictions à ce moment-là étaient tout simplement antidictatoriales. Ce qui m’a intéressé, très tôt, c’était de défendre une vision plus holistique, un changement de paradigme, à savoir replacer la créativité et la solidarité au centre de l’interaction sociale, penser le lien social comme une énergie entre des êtres. C’était donc large et diffus. 

Vous avez publié 70 numéros de la “Bicicleta”, donne-nous des exemples de ce qu’on pouvait y lire… 


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COUVERTURE DE LA REVUE «LA BICICLETA» N°15
Eduardo Yentzen Nous voulions surtout avoir une influence sur la nouvelle génération qui allait vivre sa jeunesse sous la dictature, la revue était donc une revue culturelle "pour jeunes", pourrait-on dire. Et pour toucher la jeunesse, la musique est un canal privilégié. On s’est donc vite ancré dans le ‘Canto Nuevo’, l’expression musicale de la résistance culturelle, héritière de la ‘Nueva canción chilena’ qui a eu des représentants comme Violeta Parra ou Victor Jara. La revue abordait de multiples thèmes sociaux, existentiels, écologiques, spirituels, éducationnels, littéraires, ou théâtraux. Bref, tout l'univers de la culture, au sens large, mais toujours dans cette perspective d’un retour désiré de la démocratie…

Comment avez-vous vécu les années Pinochet ? Avez-vous subi des menaces ? Quelles ont-été les conditions matérielles de votre vie et de celle de la revue pendant toutes ces années ? 


COUVERTURE DU LIVRE 
«LA VOIX DES ANNÉES SOIXANTE-DIX»
Eduardo Yentzen J’ai dirigé la revue de mes 24 à mes 34 ans. On avait juste le nécessaire pour louer une pièce dans une maison collective, manger, payer les charges… et nous mobiliser. Mais nous avions évidemment un accès gratuit à toutes les manifestations de résistance culturelle de cette époque, donc nous sortions beaucoup ! Notre vie était risquée et il fallait bien sûr faire avec la peur quotidienne : il y eut des réquisitions de numéros du magazine et quelques menaces, mais nous n’avons pas eu à subir une répression directe ou physique. Certains de mes amis, eux, l’ont connue. La chance nous a souri en réalité. Il faut aussi dire que notre ligne éditoriale de résistance n’était pas violente et ne s’attaquait pas directement au régime répressif de Pinochet, elle se positionnait plutôt sur le terrain d’un futur démocratique souhaité et de la défense de la libre création de la jeunesse chilienne. 

Vous avez récemment publié le livre « La voix des années soixante-dix. Un témoignage de la résistance culturelle à la dictature, 1975-1982», pourquoi ? Qu'y racontez-vous ? 


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COUVERTURE DE LA REVUE «LA BICICLETA» N°14
Eduardo Yentzen C’est un témoignage sur toutes les actions que je viens de te raconter. J’ai voulu l’écrire pour laisser un témoignage, mais aussi comme une revendication générationnelle, parce que dans l’histoire du retour de la démocratie au Chili, le rôle de notre génération qui a lutté dans les années 1970 est souvent sous-estimé… On se focalise surtout sur les mouvements sociaux des années 1980, plus visibles, il est vrai. Pour moi, la lutte culturelle a créé, dans les années 1970, les fondements de la révolte sociale de la décennie suivante au Chili. 

CHILI : DES ŒILLETS ROUGES ET BLANCS EN MÉMOIRE DE SALVADOR ALLENDE

PHOTO XIMENA NAVARRO
Sa fille, Isabel Allende, actuellement présidente du Sénat a évoqué ce jour fatidique:

La cérémonie a été émouvante et le fait qu’on se souvienne aussi des 38 personnes qui étaient avec lui, qui l’ont accompagné, qui sont restées avec lui et qui manquent à l’appel aujourd’hui puisqu’elles ont été tuées, exécutées, je crois que ça a causé beaucoup d‘émotions.

Le coup d’Etat de 1973 a inauguré la dictature
PHOTO XIMENA NAVARRO
d’Augusto Pinochet, qui allait durer 17 ans.

Selon le gouvernement, 3 095 Chiliens ont été tués sous Pinochet. Et des dizaines de milliers ont été faits prisonniers politiques. Ils étaient torturés et enfermés notamment dans le National Stadium de Santiago.

Des gens sont venus déposer des milliers de bougies au pied du stade :

Je suis venue pour me rappeler ce qui s’est passé ici, nous ne devons pas oublier, je suis venue mettre des bougies et me souvenir des amis.”

PHOTO XIMENA NAVARRO
Les grandes manifestations qui entourent cet anniversaire sont toujours émaillées par des violences.
Des casseurs, venus de quartiers pauvres, ont provoqué quelques émeutes à Santiago et dans plusieurs villes du pays. 

Un policier et un photographe ont été notamment blessés.

Avec Agences

jeudi 10 septembre 2015

CHILI : UNE CHIENNE SAUVE UN ENFANT ABANDONNÉ EN L’ALLAITANT

C’est une voisine qui a donné l’alerte, en découvrant dans un atelier mécanique le garçon qui était allaité par la chienne d’un autre voisin. Sans l’animal, l’enfant serait certainement mort. « C’était très choquant. Le petit garçon était sans vêtements, il présentait des signes de malnutrition et des infections cutanées assez sévères. Il s’abreuvait aux mamelles de la chienne », a raconté aux médias locaux le capitaine Diego Gajardo, le chef de la police du département du Chinchorro Nord.

L’enfant a été secouru et transporté à l’hôpital le plus proche, où il a reçu les premiers soins. Sa mère s’est quant à elle présenté quelques jours plus tard à l’hôpital dans un état d’ébriété avancé. Le garçon a donc été confié à une famille d’accueil, en attendant le jugement du tribunal le 22 septembre prochain. L’audience permettra de déterminer qui aura la garde du bébé. La mère de l’enfant risque une peine allant jusqu’à 5 ans de prison pour négligence.

16 000 enfants seraient abandonnés chaque année au Chili et plus de 34 000 enfants chiliens seraient pris en charge par les services sociaux du pays. 

mercredi 9 septembre 2015

101ème ANNIVERSAIRE DU POÈTE CHILIEN NICANOR PARRA

 NICANOR PARRA
En apportant au pays l’anti-poésie, Parra s’est avant tout positionné contre l’héritage de Pablo Neruda, justement. Échappant aux créations traditionnelles, il a publié son texte majeur en 1954, où se retrouvent humour et ironie, à foison. Et qui puise sa matière dans le langage quotidien, plus que dans les tournures très littéraires. 

Mathématicien et physicien de formation, il est considéré comme le poète le plus influant de l’Amérique latine aujourd’hui. Irrévérencieuse et sarcastique, sa vision de la réalité a renversé un monde classique.

À l’occasion de cet hommage, le Centro Cultural Nicanor Parra de Las Cruces et la municipalité s’étaient associés, pour un rassemblement, baptisé antipoeta. Selon les proches du poète, bien qu’il ne quitte que peu sa maison, il est encore en bonne santé.