dimanche 1 juillet 2018

LES TERRITOIRES D’YVES LACOSTE, GÉOPOLITOLOGUE


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LE GÉOPOLITOLOGUE YVES LACOSTE, EN 2014.
PHOTO JÉRÔME CHATIN/EXPANSION-REA
Il est l’un des fondateurs de la géopolitique moderne. A 88 ans, il publie ses Mémoires, «Aventures d’un géographe ». Points cardinaux.
Par Florent Georgesco
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D'AVENTURES D'UN GÉOGRAPHE
Yves Lacoste montre à son interlocuteur, par une fenêtre, le paysage qui s’étend au pied de son immeuble de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), les pavillons, les pelouses, les arbres, quelques immeubles épars et, plus loin, les cités de Bagneux, la colline qui bouche la vue sur Paris, niché juste derrière. Il avait 10 ans en 1939 quand sa famille, quittant le Maroc, où il est né, s’est installée dans cet appartement, qu’il n’a plus quitté depuis. Près de quatre-vingts ans ont passé. « C’étaient des jardins ici, explique-t-il. Et, au fond, à part ce grand immeuble sur la colline, il n’y avait que des vignes. Au-dessous, c’étaient des carrières, on ne pouvait pas construire. » Huit décennies se bousculent en contrebas. Le paysage remue. Des villes poussent à toute vitesse. L’observateur reste à sa fenêtre, raconte les métamorphoses.

Mais, à force d’observer, il arrive qu’on descende, qu’on aille voir de plus près, qu’on se mêle à la vie, au « drame », comme il aime dire. Reçu premier, au début des années 1950, à l’agrégation de géographie, il a vite eu peur de s’ennuyer. « J’ai choisi la géographie par défaut, s’amuse-t-il. J’avais trop négligé les maths pour faire de la géologie, qui m’intéressait plus. C’était le métier de mon père, il m’y avait initié. » Surtout, la géographie est alors « une science de perroquet », figée dans l’héritage de Paul ­Vidal de la Blache (1845-1918), bornée par la sentence du vieux maître : « La géographie est science des lieux, et non des hommes. » Il s’agit de la « bousculer », de l’entraîner dans le flux du contemporain. C’est cet affrontement avec les pesanteurs du passé, ce long chemin vers le monde réel, que raconte Aventures d’un géographe, ses Mémoires, qui viennent de paraître.

Guerre


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LA GÉOGRAPHIE, ÇA SERT,
D’ABORD, À FAIRE LA GUERRE
1976 restera, dans l’aventure d’Yves Lacoste, comme l’année décisive. Deux événements se produisent, dont les conséquences durent encore : la parution, chez Maspero, d’un livre et du premier numéro d’une revue qui deviendra l’un des carrefours les plus importants, en France, de la pensée géographique, Hérodote. Quant au livre, son titre suffit à déclencher des polémiques elles aussi sans fin : La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. « Quand ils ont vu ça, commente Yves Lacoste en riant, les géographes ont cru que je voulais qu’on abandonne, qu’on renonce, par exemple, à enseigner notre discipline dans le secondaire. Vous comprenez : la guerre, c’est vilain ! Mais ça n’a rien à voir, bien sûr. »

Il s’agit même du contraire, dans l’essai comme dans la revue : de revitaliser la discipline, dans un double mouvement de confrontation au monde réel et de réarmement de la pensée critique. La guerre résume le drame humain, tel que la géographie classique le manquait. Comment vivent les gens sur les territoires qu’ils occupent ? Ils s’y confrontent, y déploient des stratégies de pouvoir antagonistes ; ils se font la guerre et, quand ils ne la font pas, ils la continuent par d’autres moyens, politiques. Un mot, bientôt, désignera la pensée qui se cristallise alors : « géopolitique », lequel, pour avoir été utilisé par les nazis (la quête de l’espace vital en relevait), était devenu impossible. Yves Lacoste et ses amis d’Hérodote, en repensant à neuf les fondements et les méthodes de cette géographie humaine, réaliste, le réveilleront, l’introduisant durablement dans le débat français, qu’ils réconciliaient ainsi avec la géographie. Ce qui était le but.

Combiner
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IBN KHALDOUN 

Avant même La géographie, ça sert…, Yves Lacoste a toujours multiplié les sujets de recherche. « Mes travaux, écrit-il dans Aventures d’un géographe, allèrent du ciment à Ibn Khaldoun [historien et homme d’État arabe du XIVe siècle], en passant par l’onchocercose [une maladie des yeux], Cuba, le Vietnam et les pays sous-développés… Tout cela semble n’avoir ni queue ni tête. » Faut-il une tête et une queue à tout ? Comment la géopolitique, qui s’efforce de penser la réalité du monde concret, ne serait-elle pas diverse, zigzagante, débordante de sujets, de personnages, de lieux ?


Une œuvre comme celle de Lacoste tire sa principale force de n’avoir pas d’unité apparente. C’est d’abord une méthode, qui, de plus, consiste à multiplier les points de vue sur l’objet, à ajouter du multiple au multiple pour échapper à la schématisation, à la simplification conceptuelle ou idéologique. Et remettre du territoire dans la carte. Le directeur d’Hérodote explique : « La géopolitique, pour moi, consiste à combiner des intersections d’ensembles, des vues à différentes altitudes, de grandes et de petites échelles, c’est-à-dire de petits territoires, mais vus avec précision, et de plus vastes, vus plus abstraitement. À quoi s’ajoutent les représentations contradictoires que les gens en ont, dont il est essentiel de tenir compte, même quand elles sont absurdes. Il faut croiser tout cela, et l’articuler. »

Tonkin

L’histoire d’Yves Lacoste est celle d’un enfant qui, en accompagnant son père dans ses missions de géologue, se prend de passion pour les territoires, et tout ce qu’ils charrient de vie et de « drames ». Puis il grandit, et s’aperçoit que la discipline censée s’en occuper les tient à distance. Alors, il la change. Et tant de barrières sautent que ce n’est pas seulement la connaissance qui redevient disponible, mais l’action. Yves Lacoste, auteur, en 1959, des Pays sous-développés (« Que sais-je ? »), est souvent requis, dès les années 1960, pour des missions, notamment en Afrique, où il travaillera à un plan d’éradication de l’onchocercose. Il ne s’affirme pas encore géopolitologue. C’est bien, pourtant, l’art de combiner géographie physique et humaine, enquête de terrain et analyse stratégique, qui rend possibles, et efficaces, ces interventions.

En 1972, il accède, en la matière, à l’échelon supérieur. Il avait déjà eu en main, en 1967, des documents établissant l’existence, au Nord-Vietnam, de bombardements américains sur des digues du fleuve Rouge, au-dessus de la vallée du Tonkin. Cette année-là, une nouvelle offensive est lancée, plus intense. « Si les digues avaient cédé, explique-t-il aujourd’hui, le nombre de morts aurait pu être considérable. » Après avoir, dans un premier article publié dans Le Monde, alerté l’opinion sur ce « risque d’un génocide par submersion », il est invité sur place par les Nord-Vietnamiens. Il en reviendra avec des preuves, écrira-t-il à la « une » du Monde le 16 août, du « caractère systématique et global » de cette action ; lesquelles « procèdent de l’analyse géographique des points où le réseau des digues est touché ». Comment savoir si alerter l’opinion a ou non un impact ? Il est difficile d’établir un lien avec certitude mais, de fait, les bombardements s’interrompent bientôt.

Réel

On voudrait que le monde soit cette pâte malléable, à notre main, qu’il est dans nos vues générales, lointaines (petite échelle, vaste territoire). Mais le monde est le monde, chose rugueuse, agitée par des rivalités, des luttes, des guerres, structuré par des réalités concrètes, qui persistent quoi qu’on en pense. Yves Lacoste le regarde à sa hauteur (grande échelle, vision rapprochée). Que ce soit à propos du tiers-monde, dont il a systématiquement contesté l’unité fantasmatique, revenant toujours à la complexité des situations particulières – Unité et diversité du tiers-monde (Maspero, 1980) –, ou de l’idée nationale, dont il ne fait pas un étendard mais un donné, une évidence territoriale et humaine – Vive la nation. Destin d’une idée géopolitique (Fayard, 1998) –, qu’il traite de maladies ou de bombardements, du Maghreb au XIVe siècle ou de l’Algérie postcoloniale, il se révèle en tout un penseur contrariant.

Communiste quand il était étudiant, il n’a, depuis, plus jamais cherché à penser le monde en fonction d’idées politiques. « [Je] n’accordais guère d’intérêt aux questions idéologiques », écrit-il dans Aventures d’un géographe. Il ne dit pas le bien et le mal, mais ce qu’il peut comprendre de ce qui existe, et cela colle plus ou moins avec ses principes, ou ses espoirs, et les nôtres. Il a montré dans sa vie qu’il pouvait, ensuite, agir, tenter de changer l’ordre injuste des choses. Mais on n’agit pas à côté du réel. On le regarde de sa fenêtre. Et puis, on descend, et on apprend à le rejoindre enfin.

CRITIQUE

Aventures d’un géographe, d’Yves Lacoste, Les Equateurs, 336 p., 21 €.

L’unité d’une vie est peut-être une chimère. Mais la rechercher permet de réussir quelques bons livres, comme ces Mémoires qu’on écrit lorsque la vieillesse vient, et que, à la manière d’Yves Lacoste, on a touché à tout dans le plus grand désordre apparent. « Il me faut donner sens à cette diversité, que d’aucuns considèrent sans doute comme une incohérence », écrit-il.

Classiquement, il passe, pour y parvenir, par deux voies : les fidélités et les buts, ce qui l’a constitué et ce qu’il espère avoir conquis. « A quoi ai-je donc servi ? », se demande-t-il à la fin du livre. « Je crois avoir un peu secoué les géographes. » Il a aussi, dit-il, réussi à transmettre quelque chose – aux géographes, donc, ou à ses fils, ou encore à Béatrice Giblin, sa disciple, fondatrice en 2002 de l’Institut français de géopolitique, qui dirige aujourd’hui la revue Hérodote.

Mais tout prend source dans la fidélité à son enfance, à son père géologue, au Maroc où il est né, à ses maîtres – et d’abord les géographes Pierre George (1909-2006) et Jean Dresch (1905-1994). Plus que tout, dans la fidélité à sa femme, l’ethnologue ­Camille Lacoste-Dujardin (1929-2016), rencontrée très jeune, jamais quittée, dont, nouée aux siennes, il raconte aussi la vie et la carrière.

Ces constances fondatrices forment l’ossature du livre, reviennent sans cesse, obsédantes, lumineuses. Elles sont le cadre et le moteur, ce qui permet tout le reste, que le livre raconte avec verdeur et, malgré le temps passé, un degré très bas de mélancolie : les voyages, les combats, les livres, les polémiques ; toute l’agitation de la vie, dont le goût lui a été donné très tôt, et qui était justement le rêve à poursuivre. La vie, chez Yves Lacoste, est comme les géographes : quelque chose qui se secoue.