vendredi 9 janvier 2015
dimanche 4 janvier 2015
ITALIE. MORT DE PASOLINI : « IL A ÉTÉ VICTIME D'UN MASSACRE TRIBAL »
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| PASOLINI DEVANT LA TOMBE DE L’ÉCRIVAIN ET THÉORICIEN POLITIQUE GRAMSCI, EN 1970. SOUS LICENCE DOMAINE PUBLIC VIA WIKIMEDIA COMMONS |
Quarante ans après la mort de l’intellectuel italien, le livre d’enquête Pasolini – Massacro di un Poeta contredit la version officielle et apporte un éclairage nouveau sur son assassinat. Dans un entretien, son auteure, Simona Zecchi, nous explique comment elle a mené cette enquête sans précédent.Courrier international
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| COUVERTURE MASSACRO DI UN POETA |
Sur cet assassinat sanglant, perpétré dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, on n’eut longtemps qu’une seule conviction : Pasolini a été assassiné par un jeune prostitué de 17 ans après un rapport sexuel ayant dégénéré en homicide. Une sordide affaire de mœurs, en somme. Cette hypothèse, la plus facile à adopter, fut à l’époque privilégiée par les juges, la police et la plupart des médias. De fait, jusqu’à présent, un seul coupable a «payé» pour l’assassinat de Pasolini : Giuseppe Pelosi, condamné en avril 1976 à neuf ans et demi de prison, la peine maximale pour un mineur. Même si on admit assez vite l’implication possible de membres de la Démocratie chrétienne et des mouvements d’extrême droite, aucune autre condamnation ne fut portée par la justice.
C’est ce scénario du crime de mœurs ancré dans l’imaginaire collectif que Simona Zecchi, journaliste d’investigation indépendante, démonte point par point dans son livre intitulé Massacro di un Poeta (éd. Ponte alle Grazie, 316 pages, octobre 2015, non traduit en français). Son enquête, qui s’appuie sur l’analyse méthodique de nombreuses photos et de documents inédits, de témoignages, d’archives et d’actes d’enquêtes judiciaires, reconstruit pas à pas la chronologie et les motifs profonds de cet assassinat.
Ce fut un assassinat politique, prémédité, montre Simona Zecchi. Pasolini ne s’est pas rendu à Ostie pour coucher avec un mauvais garçon, mais parce qu’on lui a fait croire qu’il pourrait récupérer les bobines volées de son film Salo et les Cent Vingt Journées de Sodome, sorti après sa mort, explique la journaliste. Qualifiée d’«enquête définitive» par La Repubblica, Massacro di un Poeta fait la lumière sur le piège dont Pasolini a été victime et montre que l’homme est mort à l’issue d’un véritable «massacre tribal» Un massacre qui n’avait d’autre but que de faire taire à jamais celui dont «chaque intervention était un coup dans l’estomac de la bourgeoisie et du pouvoir».
Comment et pourquoi avez-vous décidé d’enquêter sur la mort de Pasolini ?
Simona Zecchi : M’occupant de questions de justice et de mafia, je me suis toujours intéressée au cas Pasolini. En 2011, j’ai écrit un long article d’enquête qui est paru dans la revue Quaderni de L’Ora [revue mensuelle du célèbre quotidien sicilien L’Ora] en 2012. Je reprends une partie de cette enquête dans Massacro di un Poeta, à laquelle s’ajoutent de nouvelles recherches. Au total, le livre est le fruit de cinq années de travail.
Dans votre livre, vous publiez des photos et des documents inédits remontant notamment à la première enquête judiciaire sur la mort de Pasolini. Comment expliquez-vous que ces documents n’aient jamais été publiés auparavant et comment les avez-vous obtenus?
Pour mener cette enquête, je ne suis pas partie d’une hypothèse que j’aurais validée en brandissant telle ou telle preuve. J’ai fait tabula rasa et j’ai tenté, en établissant des comparaisons et en cherchant des preuves, à réfuter ou à confirmer les éléments tangibles nécessaires à la reconstitution des événements. J’ai suivi des pistes qui avaient été abandonnées et creusé des témoignages qui avaient été oubliés. Certains documents d’archives ont été difficiles à obtenir : il m’a fallu parfois attendre jusqu’à six ou sept mois pour pouvoir consulter des documents ou des dossiers d’enquêtes auprès des tribunaux, alors même que rien n’interdit de les consulter.
Qu’est-ce que Massacro di un Poeta apporte vraiment de nouveau ?
Par cette enquête, j’ai voulu faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé cette nuit du 1er au 2 novembre 1975. Depuis plus de dix ans, on dit que la mort de Pasolini est liée à son roman inachevé, Petrolio, construit autour des liens entre le pouvoir politique en place à l’époque [la Démocratie chrétienne], les services secrets et l’ENI [entreprise nationale de pétrole], dirigé alors par Eugenio Cefis, que Pasolini accusait de l’assassinat d’Enrico Mattei, ancien dirigeant de la compagnie pétrolière. Mais déjà à l’époque, avant même la mort de Pasolini, ces “informations” étaient connues. Si on tue un intellectuel, c’est pour l’empêcher de révéler ou de publier des informations inédites.
Lesquelles ?
Il y a trop d’incertitudes et d’inconnues pour le dire avec certitude. Mais Massacro di un Poeta révèle une correspondance jusque-là ignorée entre Pasolini et Giovanni Ventura, ancien éditeur d’extrême droite, impliqué dans l’attentat de Piazza Fontana en 1969. Ventura se trouvait en prison quand Pasolini est mort, il n’a rien à voir avec son assassinat. Mais il menaçait sans arrêt de révéler ce qu’il savait de Piazza Fontana. Or, beaucoup des personnes probablement impliquées dans l’attentat étaient au courant de sa correspondance avec Pasolini et savaient qu’il pouvait disposer d’informations compromettantes.
Selon vous, qui a ordonné l’assassinat de Pier Paolo Pasolini ?
Je m’inscris en faux contre la thèse conspirationniste qui voudrait qu’un pouvoir occulte ait tout orchestré. Ce dont je suis certaine, c’est qu’il y avait des gens au sein du pouvoir en place [la Démocratie chrétienne] qui avaient intérêt à supprimer Pasolini. Dans ses Ecrits corsaires [recueil d’articles publiés entre 1973 et 1975 dans divers quotidiens, notamment le Corriere della Sera], Pasolini dénonçait les liens [avérés plus tard] entre la Démocratie chrétienne et la mafia. Cela n’aurait aucun sens de dire que c’est Giulio Andreotti [alors ministre du Budget dans le gouvernement d’Aldo Moro] qui a ordonné l’assassinat. Les homicides ne se décidaient pas comme ça… on s’arrangeait pour que l’assassinat ait lieu. Les services de renseignements et des membres de la Démocratie chrétienne savaient que, dans les mouvances d’extrême droite, on voulait la peau de Pasolini. Beaucoup de personnes voulaient le mettre hors d’état de nuire. Leurs intérêts ont convergé jusqu’à cette nuit de massacre.
Dans votre livre, vous qualifiez à plusieurs reprises ce massacre de «tribal». Pourquoi ce choix ? Cet adjectif permet de donner la mesure de la violence inimaginable avec laquelle le poète a été assassiné. C’est un corps martyrisé qui a été retrouvé le matin du 2 novembre ; corps lacéré, crâne explosé, importantes contusions au niveau des testicules, etc. Ce fut aussi au sens propre un assassinat tribal eu égard au nombre de personnes y ayant participé : non pas quatre ou cinq mais au moins une dizaine, qui ne se connaissaient pas forcément. Plusieurs niveaux de criminalité étaient représentés, de la plus basse à la plus élevée. Tribal, enfin, parce que bien après sa mort Pasolini a fait l’objet d’un lynchage culturel de la part de représentants de l’avant-garde littéraire, de certains anciens membres de Lotta Continua [formation politique communiste révolutionnaire] et des générations suivantes héritières de cette formation.
On ne peut comprendre la mort de Pasolini sans évoquer la «stratégie de la tension» à l’œuvre en Italie dans les années 1970, période marquée par des attentats perpétrés par des groupes d’extrême droite et d’extrême gauche.
Au moment de la mort de Pasolini, cette stratégie était à son apogée. L’attentat de Piazza Fontana en 1969, précédé par une série d’attentats à la bombe sur des trains l’année précédente, est le point de départ des «années de plomb». Avant sa mort, Pasolini dénonça violemment ces violences politiques, mettant au jour des complots à l’intérieur même du pouvoir et affirmant connaître les noms de personnes ayant «planifié», avec l’aide de la CIA, cette stratégie de la tension. On peut dire que Pasolini fut une des victimes de cette logique qu’il ne cessait de dénoncer, même si les motivations de son assassinat demeurent complexes.
Propos recueillis par Lucie Geffroy
samedi 3 janvier 2015
AU CHILI, LE DÉSERT DE L'ATACAMA VERSION CHIC
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| PHOTO LAURENT FABRE |
Ce n'est pas un hasard si San Pedro est devenu le pôle d'attraction touristique numéro un du nord du Chili. Hôtels, restaurants, agences d'excursions se sont multipliés ces dernières années dans ses ruelles en terre battue. Devenu cosmopolite, le village n'a toutefois rien perdu de son charme. Autour de sa rue principale, s'égrènent ses maisons couleur terracotta, son agréable place ombragée et son église blanchie à la chaux, l'une des premières du Chili, construite en bois de cactus et de caroubier. Cachés dans l'oasis ou ses environs, trois lodges haut de gamme invitent à découvrir le désert dans des conditions exceptionnelles. Tout en se fondant dans l'environnement, ces trois hôtels cultivent leur singularité: design pour le Tierra Atacama, nature pour l'Alto Atacama, ou alors vraiment cosy avec un service sur mesure remarquable pour l'Awasi. Trois styles différents pour embrasser ce désert sublime.
A l'aube, le contraste de température avec l'air glacé est tel que les geysers d'El Tatio envoient de splendides panaches.
A 3 kilomètres du village, l'Alto Atacama se love au creux d'une vallée baignée par le río San Pedro et gardée par une forteresse précolombienne. Entouré de falaises orange sculptées par l'eau et le vent, l'Alto Atacama a des allures de ranch chic. Dans leur corral, lamas et alpagas accueillent, l'œil hautain mais néanmoins curieux, les voyageurs. On aimerait caresser leur laine épaisse mais, immanquablement, on hésite en pensant au sort du capitaine Haddock dans Le Temple du Soleil! D'un grand confort, l'hôtel arbore une élégante sobriété avec ses matières brutes, ses poteries et ses tissages indiens. Un bar, un jacuzzi et six piscines turquoise égaient le lounge extérieur. Ils tendent leurs chaises longues à ceux qui, de retour d'excursion, voudraient s'y prélasser. A moins de profiter, juste à côté, du grand spa minéral pour un massage indien ou un gommage aux sels du salar…
Les arguments sont nombreux pour ne pas quitter l'Alto Atacama. Même à la nuit tombée. Car l'hôtel est le seul à avoir aménagé un espace pour observer les étoiles, quand il faut d'habitude se rendre dans l'un des observatoires privés autour de San Pedro. L'extrême pureté du ciel, l'altitude, l'absence de pollution lumineuse: les scientifiques le savent bien, l'Atacama est le meilleur endroit au monde pour observer les étoiles. Le désert abrite quelques-uns des plus grands observatoires internationaux. Le dernier en date, le fameux Alma inauguré l'an dernier, aligne 66 antennes radiotélescopiques sur le plateau de Chajnantor, à 5 000 mètres d'altitude. Leur accès étant réservé aux astronomes patentés, on profite d'un lit pivotant à 360 degrés au sommet d'une butte pour observer les étoiles avec les guides de l'Alto Atacama. Croix du Sud, couronne australe ou nébuleuse d'Orion: la carte du ciel s'éclaire à la pointe de leur laser ou de leur télescope.
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| DANS CE PAYSAGE ASCÉTIQUE DE L'ALTIPLANO, LA VIGOGNE EST DANS SON ÉLÉMENT. SA LAINE, TRÈS CONTRÔLÉE, EST PLUS DOUCE QUE LE CACHEMIRE. PHOTO LAURENT FABRE |
Changement d'ambiance et de style au Tierra Atacama. Cet hôtel au design contemporain audacieux se cache dans l'oasis derrière un mur en adobe. Les bâtiments arborent des volumes originaux, grands ouverts sur le paysage, qui prend ici des airs de savane sous le souverain Licancabur. Le jeu sur les matières - béton ou bois au sol, pierre ou métal au mur -, les grandes hauteurs sous plafond où sont suspendus de magnifiques luminaires, les longues tables en bois peint ou les canapés disposés en arc de cercle face à la cheminée font que l'on s'y sent bien. A l'extérieur, des pontons en bois mènent au spa, à la piscine et aux espaces zen du jardin: des chaises cocon qui se suspendent dans les arbres, le jacuzzi ou encore, tout au bout du chemin en caillebotis, une terrasse ombragée par un tissu, véritable invitation à méditer dans le silence du désert. A l'intérieur, une carte tendue au mur comme un immense tableau invite à explorer la région. Autour d'une boisson et de petits gâteaux, un guide établit avec nous le programme de nos aventures. Comme à l'Alto Atacama, chaque jour les minivans de l'hôtel emmènent les hôtes découvrir les merveilles du désert qui s'étagent entre 2500 et 6000 mètres d'altitude. La progression s'impose si l'on ne veut pas subir le mal des montagnes, traditionnellement soigné ici avec quelques feuilles terriblement amères de coca.
Le premier jour, il est conseillé de visiter le village et son oasis. Le musée archéologique consacré aux Indiens atacameños se révèle passionnant. Un prêtre belge, le père Gustave Le Paige, qui a vécu à San Pedro de 1955 à 1980, a fait surgir de l'oubli cette civilisation du désert. Il a rassemblé plus de 380.000 objets racontant l'histoire fascinante de ce peuple arrivé là il y a plus 10.000 ans et qui a su tirer profit des rares ressources du désert. Canaux d'irrigation, champs en terrasse comme chez les Incas, lamas… La situation de l'oasis au carrefour de la route des Andes ainsi que les riches ressources que renferme le sous-sol de la région - notamment le cuivre et le salpêtre - ont fait que l'Atacama a toujours été convoité. C'est ainsi que les Atacameños furent sous influence des Indiens tiwanaku qui rayonnaient sur les Andes au tournant du premier millénaire. Puis que les Incas firent de l'Atacama la pointe sud de leur empire, soixante-dix ans avant l'arrivée des Espagnols au XVIe siècle.
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| LA CHARMANTE PETITE ÉGLISE DE MACHUCA VEILLE SUR LA DOUZAINE DE MAISONS QUE COMPTE CE HAMEAU PERDU AU MILIEU DU DÉSERT, À PRÈS DE 4 000 D'ALTITUDE. PHOTO LAURENT FABRE |
Au sud de l'oasis se déroule le salar d'Atacama, l'une des plus grandes étendues de sel du monde. Une sensation de vertige nous étreint quand on y pénètre. Tout semble si grand, si infini. Comme la puissance des montagnes qui ourlent l'horizon, dont on ne sait, à cause de la pureté de l'air, si elles sont proches ou lointaines. Ce sont elles qui alimentent en eau et en sels le salar. Par des chemins souterrains, l'eau ruisselle de la cordillère, charriant les sels volcaniques dans les profondeurs du lac asséché: le salar abrite ainsi l'un des principaux gisements de lithium de la planète. Ici et là, l'eau affleure, tendant un miroir aux montagnes et au ciel. Seules des colonies de flamants roses troublent leur reflet bleu et argent. Arpentant le lac, ils se nourrissent d'artémies, ces minuscules crustacés qui leur donnent leur couleur chatoyante. Parmi les lacs du salar de San Pedro, comment ne pas être hypnotisé par la lagune de Cejar, véritable œil du désert. La pupille? Un puits bleu cobalt, intense et profond. L'iris? La surface vibrante de l'eau, turquoise à proximité du gouffre, nuancée d'or comme le sable à sa périphérie. La paupière? La plage couverte de cristaux blancs.
Difficile de résister à la tentation de plonger dans ce camaïeu de couleurs absolues. Et nous voilà flottant, la tête et les épaules sortant de cette eau saturée en sels. Au nord-ouest, la fantasmagorique cordillère de sel borde l'oasis. Un sentiment d'éternité nous étreint en marchant dans le paysage sélénite et sans vie de la vallée de la Lune. Un univers fait de vagues minérales rouges, de canyons abrupts et sinueux, de dunes de sable blond et de cristaux de sel blanc. On comprend pourquoi la Nasa teste ses robots dans ce désert avant de les envoyer explorer Mars à la recherche de traces de vie.
Pour s'acclimater au-dessus des 3 000 mètres, un trek facile dans la vallée de cactus de Guatin est proposé. Tels des sémaphores, des cactus géants surgissent sur les contreforts rocheux du Licancabur, indiquant l'entrée d'une vallée sortie d'un western. A tout moment, l'on s'attend à voir apparaître des Indiens derrière ces candélabres aussi grands que des arbres. Cette forêt de cardones constituait une précieuse ressource pour les Atacameños: avec le squelette des cactus, un bois ornemental percé de trous, ils fabriquaient les portes des maisons et des églises, tandis que leurs fleurs aux propriétés hallucinogènes étaient utilisées lors de rituels chamaniques.
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| CHAQUE ANNÉE, C'EST LA FÊTE DANS LES RUES D'AYQUINA. AU DÉBUT DU MOIS DE SEPTEMBRE, ON Y CÉLÈBRE LA VIERGE DE GUADALUPE, SAINTE PATRONNE DU DÉSERT D'ATACAMA. PHOTO LAURENT FABRE |
Le lendemain, la barre monte d'un cran: direction El Tatio, à 4 300 mètres d'altitude. Avec ses 80 geysers, cette vaste zone géothermale s'étire au pied d'un volcan que les Atacameños appellent « grand frère »… Le spectacle se mérite: il faut se lever au milieu de la nuit pour voir les nasaux de la terre fumer avec panache. Aux premières lueurs du jour, les nuages de vapeur prennent toute leur ampleur dans l'atmosphère glaciale du petit matin (- 10 °C tout de même). Emmitouflé, on marche dans ce paysage féerique de fumerolles blanches, accompagné par le bruit sourd et vivant de l'eau qui gronde sous terre, jaillit et se dissipe dans les airs.
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| PHOTO LAURENT FABRE |
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| CONSTRUITE AU XVIIE SIÈCLE, L'ÉGLISE DE SAN PEDRO SERAIT L'UNE DES PLUS ANCIENNES DU CHILI. PHOTO LAURENT FABRE |
Toutes ces excursions sont également proposées par l'Awasi. Mais le motto de ce petit Relais & Châteaux est de faire vivre à chaque hôte des expériences exclusives. Les moyens sont à la hauteur de l'ambition: un guide personnel, un 4 x 4 et un chauffeur sont dédiés à chaque chambre. Situé au cœur du village de San Pedro, l'Awasi ne compte que huit chambres et suites, bâties en adobe avec un toit couvert de paille. L'architecture de l'hôtel s'inspire des huttes du village antique de Tulor, un site archéologique voisin remontant à plus de 2 000 ans. Un grand portail en bois ouvre sur un monde raffiné. A notre arrivée, les bagages disparaissent en un battement de cils, une boisson fraîche est offerte sur un plateau tandis qu'une théière fumante et des petites douceurs nous attendent dans la chambre. Le velouté des murs, le mobilier en bois simple et élégant, confèrent un sentiment d'harmonie avec le désert qui se prolonge dans la cour privative lorsque l'on prend une douche en plein air. Ouverts, le restaurant et les coins canapés sont réchauffés la nuit par des feux de cheminée et des braseros. Minitartare de bœuf sur une chips de patate douce, chaud-froid de soupe au maïs et à l'avocat, carré d'agneau de Patagonie: le chef met en valeur dans une cuisine quasiment gastronomique les produits du terroir chilien…
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| LE DÉSERT DE L'ATACAMA DÉROULE DES PAYSAGES À COUPER LE SOUFFLE. LA VALLÉE ARC-EN-CIEL OFFRE UN FEU D'ARTIFICE AUX COULEURS ÉCLATANTES. PHOTO LAURENT FABRE |
Chaque guide transporte l'expérience d'Awasi au milieu du désert. Haut perchés dans l'Altiplano andin, sur la route qui mène en Argentine, se cachent des salares aux couleurs irréelles. Entouré de volcans roses, ocre et noirs, le salar de Talar étire ses nappes d'eau bleu glacier entre les croûtes de sel et de neige. En bordure, une source d'eau chaude fait fleurir algues et herbes. Vigognes, flamants roses et oies andines s'y ébattent. On se promène avec le sentiment d'être seul au monde dans cette vision du paradis. Pendant ce temps, notre guide dresse une table pour un pique-nique royal. Et c'est ainsi que poulet au bacon, salade de quinoa, saumon fumé et meilleurs vins chiliens se dégustent dans un tête-à-tête grandiose avec le désert.
LES YEUX DE CUIVRE ET DE SALPÊTRE : CHILI 1/2
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EMISSION LES NUITS DE FRANCE CULTURE - FRANCE CULTURE « ATELIER DE CRÉATION RADIOPHONIQUE - LES YEUX DE CUIVRE ET DE SALPÊTRE : CHILI 1/2 », PAR PHILIPPE GARBIT. DIFFUSÉ LE VENDREDI 2 JANVIER 2015
DURÉE : 01:45:00
vendredi 2 janvier 2015
THOMAS PIKETTY OU LE PARI D’UN CAPITALISME À VISAGE HUMAIN
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La dénonciation des inégalités, nécessaire mais insuffisante
À en juger par son succès immense aux Etats-Unis, le dernier livre de Thomas Piketty tombe à pic. Empruntant son titre à Karl Marx, il détaille un phénomène — l’envol des inégalités dans les pays occidentaux — qui suscite une réprobation croissante. Mais là où Marx espérait qu’une révolution sociale transformerait le monde, Piketty imagine qu’un impôt mondial sur le capital le réformera.
COUVERTURE DU LIVRE « LE CAPITAL AU
XXIE SIÈCLE » THOMAS PIKETTY
L’ouvrage vient ainsi traduire une inquiétude palpable: la société américaine, comme l’ensemble des sociétés du monde, serait de plus en plus inique. Les inégalités s’aggravent et présagent un avenir sombre. Le Capital au XXIe siècle aurait dû s’intituler Les Inégalités au XXIe siècle.
Il serait stérile de critiquer Piketty pour son échec à remplir des objectifs qui n’étaient pas les siens. Néanmoins, on ne peut se contenter de lui tresser des lauriers. Bien des commentateurs se sont intéressés à son rapport à Karl Marx, à ce qu’il lui doit, aux infidélités qu’il lui fait, alors qu’il faudrait plutôt se demander en quoi cet ouvrage éclaire notre misère actuelle. Et, en même temps, s’agissant du souci de l’égalité, il n’est pas inutile de revenir à Marx. En rapprochant ces deux auteurs, on constate en effet une divergence : l’un et l’autre contestent les disparités économiques, mais ils empruntent des directions opposées. Piketty inscrit son propos dans le domaine des salaires, des revenus et de la richesse : il souhaite éradiquer les inégalités extrêmes et nous offrir — pour pasticher le slogan du « printemps de Prague » — un « capitalisme à visage humain ». Marx se place au contraire sur le terrain des marchandises, du travail et de l’aliénation : il entend abolir ces relations et transformer la société.
Piketty dresse un implacable réquisitoire contre les inégalités : « Il est plus que temps, écrit-il dans l’introduction, de remettre la question des inégalités au cœur de l’analyse économique ». Il place en exergue de son livre la deuxième phrase de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » (On se demande d’ailleurs pourquoi un livre aussi prolixe laisse de côté la première phrase : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. ») S’appuyant sur une profusion de chiffres et de tableaux, il démontre que les inégalités économiques augmentent et que les plus fortunés accaparent une part croissante de la richesse. Certains se sont mis en tête de contester ses statistiques ; il a réduit à néant leurs accusations (2).
Il frappe fort et juste lorsqu’il traite de l’exacerbation des inégalités qui défigurent la société, américaine en particulier. Il remarque par exemple que l’éducation devrait être également accessible à tous et favoriser la mobilité sociale. Or « le revenu [annuel] moyen des parents des étudiants de Harvard est actuellement de l’ordre de 450 000 dollars [330 000 euros] », ce qui les classe parmi les 2 % de foyers américains les plus riches. Et de conclure son argumentation par cet euphémisme caractéristique : « Le contraste entre le discours méritocratique officiel et la réalité (...) semble ici particulièrement extrême ».
Pour certains à gauche, il n’y a là rien de nouveau. Pour d’autres, fatigués qu’on leur explique à longueur de temps qu’il est impossible d’augmenter le salaire minimum, qu’il ne faut pas taxer les « créateurs d’emplois » et que la société américaine reste la plus ouverte du monde, Piketty représente un allié providentiel. De fait, selon un rapport (non cité dans le livre), les vingt-cinq gestionnaires de fonds d’investissement les mieux rémunérés ont gagné, en 2013, 21 milliards de dollars (16 milliards d’euros), soit plus de deux fois le revenu cumulé de quelque cent cinquante mille enseignants de maternelle aux Etats-Unis. Si la rétribution financière correspond à la valeur sociale, alors un gestionnaire de hedge fund vaut dix-sept mille maîtres d’école... Tous les parents (et les enseignants) pourraient ne pas partager cet avis.
Cependant, la fixation exclusive de Piketty sur les inégalités présente des limites théoriques et politiques. De la Révolution française au mouvement américain pour les droits civiques en passant par le chartisme (3), l’abolition de l’esclavage et les suffragettes, l’aspiration à l’égalité a certes suscité de nombreux soulèvements politiques. Dans une encyclopédie de la contestation, l’article qui lui serait consacré occuperait sans doute plusieurs centaines de pages et renverrait à toutes les autres entrées. Elle a joué, et continue de jouer, un rôle positif essentiel. Récemment encore, le mouvement Occupy Wall Street et les mobilisations pour le mariage homosexuel en ont fourni la preuve. Loin d’avoir disparu, cette revendication a trouvé un nouveau souffle.
Mais l’égalitarisme implique aussi une part de résignation : il accepte la société telle qu’elle est, et cherche seulement à rééquilibrer la répartition des biens et des privilèges. Les homosexuels veulent obtenir le droit de se marier au même titre que les hétérosexuels. Très bien ; mais cela n’affecte en rien l’institution imparfaite du mariage, que la société ne peut ni abandonner ni améliorer. En 1931, l’historien de gauche britannique Richard Henry Tawney soulignait déjà ces limites dans un livre qui plaidait par ailleurs pour l’égalitarisme (4). Le mouvement ouvrier, écrivait-il, croit en la possibilité d’une société qui accorde plus de valeur aux personnes et moins à l’argent. Mais cette orientation a ses limites : « Du même coup, il aspire non à un ordre social différent, dans lequel l’argent et le pouvoir économique ne seront plus le critère de la réussite, mais à un ordre social du même type, où l’argent et le pouvoir économique seront répartis un peu différemment. » On touche là au cœur du problème. Accorder à tous le droit de polluer représente un progrès pour l’égalité, mais sans doute pas pour la planète.
Eviter de trop payer les universitaires
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| KARL HEINRICH MARX |
On pourra toujours objecter que ces critiques datent du XIXe siècle. Mais Marx a au moins le mérite de se concentrer sur la structure du travail, tandis que Piketty n’en dit pas un mot. Il ne s’agit pas de savoir lequel des deux a raison sur le fonctionnement du capitalisme, mais de saisir le socle de leurs analyses respectives : la répartition pour Piketty, la production pour Marx. Le premier veut redistribuer les fruits du capitalisme de manière à réduire l’écart entre les plus hauts et les plus bas revenus, quand le second souhaite transformer le capitalisme et mettre fin à son emprise.
Dès sa jeunesse, Marx documente la misère des travailleurs ; il consacre des centaines de pages du Capital à la journée de travail type et aux critiques qu’elle suscite. Sur ce sujet non plus, Piketty n’a rien à nous dire, alors même qu’il évoque une grève au début de son premier chapitre. Dans l’index de l’édition anglaise, à l’entrée « Travail », on peut lire : « Voir “Division capital-travail”. » Cela se comprend, puisque l’auteur s’intéresse non au travail proprement dit, mais aux inégalités résultant de cette division.
Chez Piketty, le travail se résume surtout au montant des revenus. Les poussées de colère qui affleurent de temps à autre sous sa plume visent les très riches. Il note ainsi que la fortune de Mme Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal, est passée de 4 à 30 milliards de dollars (3 à 22 milliards d’euros) entre 1990 et 2010 : « Liliane Bettencourt n’a jamais travaillé, mais cela n’a pas empêché sa fortune de progresser exactement aussi vite que celle de Bill Gates. » Cette attention accordée aux plus fortunés correspond tout à fait à la sensibilité de notre époque, tandis que Marx, avec ses descriptions du travail des boulangers, des blanchisseurs et des teinturiers payés à la journée, appartient au passé. La manufacture et l’assemblage disparaissent des pays capitalistes avancés et prospèrent dans les pays en développement, du Bangladesh à la République dominicaine. Mais ce n’est pas parce qu’un argument est ancien qu’il est obsolète, et Marx, en se focalisant sur le travail, souligne une dimension quasi absente du Capital au XXIe siècle.
Piketty documente l’« explosion » des inégalités, en particulier aux Etats-Unis, et dénonce les économistes orthodoxes, qui justifient les énormes écarts de rémunération par les forces rationnelles du marché. Il raille ses collègues américains, qui « ont souvent tendance à considérer que l’économie des Etats-Unis fonctionne plutôt bien, et en particulier qu’elle récompense le talent et le mérite avec justesse et précision ». Mais, ajoute-t-il, rien d’étonnant à cela, puisque ces économistes font eux-mêmes partie des 10 % les plus riches. Comme le monde de la finance, auquel il leur arrive d’offrir leurs services, tire leurs salaires vers le haut, ils manifestent une « fâcheuse tendance à défendre leurs intérêts privés, tout en se dissimulant derrière une improbable défense de l’intérêt général ».
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| COUVERTURE ORIGINALE DU LIVRE PREMIER DE «DAS KAPITAL» |
Mais la contre-explication qu’il propose est pour le moins banale : les énormes écarts de rémunération découleraient de la technologie, de l’éducation et des mœurs. Les rétributions « extravagantes » des « super-cadres », « puissant mécanisme » d’accroissement des inégalités économiques, en particulier aux Etats-Unis, ne peuvent s’expliquer par la « logique rationnelle de la productivité ». Elles reflètent les normes sociales actuelles, qui relèvent elles-mêmes de politiques conservatrices ayant réduit l’imposition des plus fortunés. Les patrons de grandes entreprises s’octroient d’énormes salaires parce qu’ils en ont la possibilité et parce que la société juge ces pratiques acceptables, du moins aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.
Marx propose une analyse bien différente. Il cherche moins à prouver des inégalités économiques abyssales qu’à en découvrir les racines dans l’accumulation capitaliste. Certes, Piketty explique que ces inégalités sont dues à la « contradiction centrale du capitalisme » : la disjonction entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique. Dans la mesure où le premier prend nécessairement le pas sur le second, favorisant la richesse existante au détriment du travail existant, il conduit à de « terrifiantes » inégalités de répartition des richesses. Marx serait peut-être d’accord sur ce point, mais, une fois encore, il s’intéresse au travail, qu’il tient pour le lieu d’origine et de déploiement des inégalités. Selon lui, l’accumulation du capital produit nécessairement du chômage, partiel, occasionnel ou permanent. Or ces réalités, dont on pourrait difficilement contester l’importance dans le monde actuel, sont totalement absentes de l’ouvrage de Piketty.
Marx part bien sûr d’une tout autre proposition : c’est le travail qui crée la richesse. L’idée pourra sembler désuète. Elle signale pourtant une tension irrésolue du capitalisme : celui-ci a besoin de la force de travail et, en même temps, cherche à s’en passer. Autant les travailleurs sont nécessaires à son expansion, autant il s’en débarrasse pour réduire les coûts, par exemple en automatisant la production. Marx étudie longuement la manière dont le capitalisme génère une « population ouvrière excédentaire relative (7) ». Ce processus revêt deux formes fondamentales : soit on licencie des travailleurs, soit on cesse d’en incorporer de nouveaux. En conséquence, le capitalisme fabrique des employés « jetables » ou une armée de réserve de chômeurs. Plus le capital et la richesse s’accroissent, plus le sous-emploi et le chômage progressent.
Des centaines d’économistes ont tenté de corriger ou de réfuter ces analyses, mais l’idée d’un accroissement de la force de travail excédentaire semble avérée : de l’Egypte au Salvador et de l’Europe aux Etats-Unis, la plupart des pays souffrent de niveaux élevés ou critiques de sous-emploi ou de chômage. En d’autres termes, la productivité capitaliste éclipse la consommation capitaliste. Si dépensiers soient-ils, les vingt-cinq gestionnaires de hedge fund ne parviendront jamais à consommer leurs 21 milliards de dollars de rémunération annuelle. Le capitalisme est grevé par ce que Marx appelle les « monstres » de « la surproduction, la surpopulation et la surconsommation ». A elle seule, la Chine peut sans doute produire assez de marchandises pour alimenter les marchés européen, américain et africain. Mais qu’adviendra-t-il de la force de travail dans le reste du monde ? Les exportations chinoises de textiles et de meubles en Afrique subsaharienne se traduisent par une réduction du nombre d’emplois pour les Africains (8). Du point de vue du capitalisme, nous avons là une armée en expansion, composée de travailleurs sous-employés et de chômeurs permanents, incarnations des inégalités contemporaines.
Comme Marx et Piketty vont dans des directions différentes, il est logique qu’ils proposent des solutions divergentes. Piketty, soucieux de réduire les inégalités et d’améliorer la redistribution, propose un impôt mondial et progressif sur le capital, pour « éviter une divergence sans limite des inégalités patrimoniales ». Si, comme il le reconnaît, cette idée est « utopique », il l’estime utile et nécessaire : « Beaucoup rejetteront l’impôt sur le capital comme une illusion dangereuse, de la même façon que l’impôt sur le revenu était rejeté il y a un peu plus d’un siècle ». Quant à Marx, il ne propose aucune véritable solution : l’avant-dernier chapitre du Capital fait allusion aux « forces » et aux « passions » qui naissent pour transformer le capitalisme. La classe ouvrière inaugurera une ère nouvelle où régneront « la coopération et la propriété commune de la terre et des moyens de production (9) ». En 2014, cette proposition aussi est utopique — voire rédhibitoire, selon la manière dont on interprète l’expérience soviétique.
Il n’y a pas à choisir entre Piketty et Marx. Pour parler comme le premier, il s’agirait plutôt de clarifier leurs différences. L’utopisme de Piketty, et c’est une de ses forces, revêt une dimension pratique, dans la mesure où il parle le langage familier des impôts et de la régulation. Il compte sur une coopération mondiale, et même sur un gouvernement mondial, pour mettre en place l’impôt lui aussi mondial qui évitera une « spirale inégalitaire sans fin ». Il propose une solution concrète : un capitalisme à la suédoise, qui a fait ses preuves en éliminant les disparités économiques extrêmes. Il n’évoque ni la force de travail excédentaire, ni le travail aliénant, ni une société ayant pour moteurs l’argent et le profit ; il les accepte, au contraire, et voudrait que nous fassions de même. En échange, il nous donne une chose que nous connaissons déjà : le capitalisme, avec tous ses avantages et moins d’inconvénients.
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La chaîne d’or et la fleur vivante
Au fond, Piketty est un économiste bien plus conventionnel qu’il ne le croit. Son élément naturel, ce sont les statistiques relatives aux niveaux de revenus, les projets de taxation, les commissions chargées d’examiner ces questions. Ses recommandations pour réduire les inégalités se résument à des politiques fiscales imposées d’en haut. Il se montre parfaitement indifférent aux mouvements sociaux qui, par le passé, ont pu remettre en cause les inégalités et pourraient à nouveau jouer un tel rôle. Il semble même plus préoccupé par l’échec de l’Etat à atténuer les inégalités que par les inégalités proprement dites. Et, bien qu’il convoque souvent, à bon escient, des romanciers du XIXe siècle comme Honoré de Balzac et Jane Austen, sa définition du capital reste trop économique et réductrice. Il ne tient aucun compte du capital social, des ressources culturelles et du savoir-faire accumulés dont bénéficient les plus aisés et qui facilitent la réussite de leur progéniture. Un capital social limité condamne autant à l’exclusion qu’un compte en banque vide. Or, sur ce sujet non plus, Piketty n’a rien à nous dire.
Marx nous donne à la fois plus et moins que cela. Son réquisitoire, quoique plus profond et plus vaste, n’apporte aucune solution pratique. On pourrait le qualifier d’utopiste antiutopiste. Dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital, il raille ceux qui veulent écrire des « recettes pour les gargotes de l’avenir (10) ». Et, bien qu’une vision se dégage de ses écrits économiques, elle n’a pas grand rapport avec l’égalitarisme. Marx a toujours combattu l’égalité primitiviste, qui décrète la pauvreté pour tous et la « médiocrité générale (11) ». S’il reconnaît la capacité du capitalisme à produire de la richesse, il rejette son caractère antagonique, qui subordonne l’ensemble du travail — et de la société — à la quête du profit. Davantage d’égalitarisme ne ferait que démocratiser ce mal.
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| THOMAS PIKETTY PPHOTO JANERIK HENRIKSSON |
Russell Jacoby
Professeur d’histoire à l’université de Californie à Los Angeles. Auteur, notamment, de The Last Intellectuals (1987) et, plus récemment, des Ressorts de la violence. Peur de l’autre ou peur du semblable ?, Belfond, Paris, 2014. Une version de ce texte a paru sur le site de The New Republic aux Etats-Unis.
(1) Allan Bloom, The Closing of the American Mind, Simon & Schuster, New York, 1987. Son obsession conservatrice d’une décadence de l’enseignement a inspiré en France l’essayiste Alain Finkielkraut.
(2) Cf. Chris Giles, « Data problems with Capital in the 21st century », Financial Times, Londres, 23 mai 2014, et la réponse de Thomas Piketty, « Technical appendix of the book. Response to FT » (PDF), 28 mai 2014.
(3) Mouvement politique ouvrier du milieu du XIXe siècle au Royaume-Uni.
(4) Richard Henry Tawney, Equality, Allen & Unwin, Londres, 1952.
(5) Karl Marx, Le Capital. Livre I, traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, Presses universitaires de France, Paris, 1993, p. 693.
(6) Steven N. Kaplan et Joshua Rauh, « It’s the market : The broad-based rise in the return to top talent », Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3, Nashville, 2013.
(7) Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 706.
(8) Cf. Raphael Kaplinsky, « What does the rise of China do for industrialization in Sub-Saharan Africa ? », Review of African Political Economy, vol. 35, n° 115, Swine (Royaume-Uni), 2008.
(9) Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 855-857.
(10) Ibid, p. 15.
(11) Ibid, p. 854.
(12) « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel », dans Karl Marx, Philosophie, Gallimard, coll. « Folio Essais », Paris, 1994, p. 90.
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