dimanche 11 janvier 2015

DANS UN DÉSERT CHILIEN, LES SECRETS DE L’AURORE COSMIQUE

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PHOTO Y. BELETSKY
Ils ont déjà passé une semaine et demie à faire du repérage dans d’autres régions de l’Atacama, notamment du côté argentin du désert. Désormais équipés d’une carte que des soldats chiliens ont fourni à l’un d’eux, un astronome chilien du nom de Hernan Quintana, ils cherchent un passage vers le plateau de Chajnantor. Situé à une altitude de 5 000 m, il est presque aussi élevé que les deux camps servant de base aux grimpeurs qui se lancent à l’assaut du mont Everest.

Ils ont déjà passé une semaine et demie à faire du repérage dans d’autres régions de l’Atacama, notamment du côté argentin du désert. Désormais équipés d’une carte que des soldats chiliens ont fourni à l’un d’eux, un astronome chilien du nom de Hernan Quintana, ils cherchent un passage vers le plateau de Chajnantor. Situé à une altitude de 5 000 m, il est presque aussi élevé que les deux camps servant de base aux grimpeurs qui se lancent à l’assaut du mont Everest.

La cordillère des Andes forme une barrière naturelle aux nuages provenant d’Amazonie à l’est, et les vents du Pacifique à l’ouest ne charrient que peu d’humidité en passant par les courants froids du Pérou (anciennement appelé le courant de Humboldt). Le désert de l’Atacama est ainsi réputé pour être un des endroits les plus secs du globe, avec à peine plus d’un centimètre de pluies annuelles.

L’isolement du désert, ainsi que son air sec, raréfié et inhospitalier – idéal pour observer les cieux nocturnes – avaient déjà attiré plusieurs projets de télescopes multinationaux. La plupart étaient conçus pour observer la fraction du cosmos visible grâce aux longueurs d’ondes optiques, la portion du spectre lumineux que l’œil humain peut détecter.

Quintana et ses compagnons cherchaient un lieu pouvant accueillir une autre sorte de télescope, conçu pour passer outre les voiles de poussières et de gaz qui entourent les galaxies, se meuvent autour des étoiles et s’étendent partout dans le milieu interstellaire. La conception et la construction du projet nécessiteront plus de vingt ans et plus d’un milliard de dollars. Mais dans un premier temps, il leur fallait trouver le bon emplacement.

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PHOTO B. TAFRESHI

De quoi rapprocher ou éloigner les antennes

Dans l’univers, les objets irradient de l’énergie sous différentes longueurs d’ondes, en fonction de leur température. Une supernova ayant explosé est par exemple extrêmement chaude. En plus d’émettre une lumière visible égale à celle de plusieurs milliards de soleils, elle libère des ondes courtes, des rayons X et des rayons gamma à énergie élevée, détectables par des télescopes spéciaux, comme Chandra, le télescope spatial à rayons X de la Nasa. A l’opposé du spectre, on peut citer les comètes et les astéroïdes, qui diffusent des ondes à infrarouge plus longues, que nos yeux et télescopes optiques ne peuvent pas percevoir.

La majeure partie de l’univers est encore plus froide. Les formations de poussières et de gaz composant les étoiles sont à peine plus chaudes que le zéro absolu – la température à laquelle les atomes deviennent immobiles. La naissance d’une planète a lieu dans des conditions similaires, un essaimage de fragments de poussières et de gaz qui s’agrègent au sein des volutes tourbillonnantes qui pivotent autour des étoiles naissantes.

Dans les années 60, les astronomes qui ont tenté de pénétrer cet « univers froid » se sont rapidement rendu compte de la difficulté à employer des antennes basées au sol pour détecter les longueurs d’ondes dans les sections millimétriques et submillimétriques, plus longues encore que l’infrarouge. Leur premier souci résidait dans le fait de devoir gérer une gigantesque quantité d’interférences.

Contrairement à la lumière visible, qui circule dans l’atmosphère de la planète sans trop d’interférences, les ondes millimétriques et submillimétriques sont absorbées et déformées par la vapeur d’eau, qui émet des radiations dans le même champ du spectre, ajoutant un parasitage terrestre aux ondes provenant des cieux. Les ondes millimétriques et submillimétriques portent également beaucoup moins d’énergie que la lumière visible, produisant un signal faible, même pour une antenne parabolique dotée d’une grande surface de détection.

La solution trouvée par les scientifiques était de déployer plusieurs antennes sur un même site où l’air est sec, en combinant leurs signaux afin qu’elles fonctionnent ensemble tel un seul et unique télescope. A partir des années 80, plusieurs réseaux d’antennes étaient opérationnels au Japon, en France, ainsi qu’aux Etats-Unis, à Hawaï et en Californie. Les avancées technologiques ont rapidement rendu possible l’édification de réseaux d’antennes plus importants, toutes armées de lentilles énormes et bénéficiant d’un pouvoir de résolution grandement augmenté.

Cela à condition qu’un site puisse être trouvé, suffisamment élevé et aussi plat que possible, afin d’accroître la distance entre chaque antenne de plusieurs kilomètres. Avec des paraboles portables, la distance entre chacune d’elles pourrait être ajustée, afin de changer la sensibilité du télescope et ainsi révéler davantage de détails. Eloignées les unes des autres, elles pourraient zoomer sur des zones particulières – sur un disque circumstellaire de débris autour d’une étoile, par exemple. Rapprocher les antennes permettrait d’effectuer un zoom arrière, ce qui s’avérerait pratique pour obtenir des images de zones plus larges, comme une galaxie.

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PHOTO A. MARINKOVIC

Un effort international de deux décennies

En quête de l’endroit idéal où installer un tel télescope, des groupes de recherche venus d’Europe, du Japon et des Etats-Unis ont alors convergé vers le désert d’Atacama.

Hernan Quintana, qui avait étudié de près les cartes militaires du désert pendant des semaines avant le lancement de l’expédition au printemps 1994, suspectait que seul le plateau juché sur les hauteurs de San Pedro de Atacama satisferait leurs besoins. Mais ce dernier n’était pas facile d’accès.

« Le voyage était long et fastidieux, les pneus s’enlisaient à longueur de temps dans le sable », se souvient Riccardo Giovanelli de l’université de Cornell.

Avec Angel Otarola de l’Observatoire européen austral (ESO), ainsi que Paul Vanden Bout et Robert Brown de l’Observatoire national de radioastronomie (NRAO), ils formaient l’équipe accompagnant Quintana. A mi-parcours sur la route partant de San Pedro, le camion de Vanden Bout et Otárola est tombé en panne. Les autres sont parvenus à atteindre le sommet du col de Jama.

« Le ciel était magnifique, du bleu le plus profond qu’on puisse imaginer », se souvient Giovanelli. Un des astronomes avait apporté avec lui un instrument pour mesurer les vapeurs d’eau. La mesure de vapeur dans l’air donna un volume bas, le plus bas que le groupe ait observé jusque-là. « Il n’y avait aucun doute pour nous tous que nous allions trouver le bon endroit à proximité », dit Giovanelli.

Peu de temps après, lors d’un deuxième repérage, Brown a trouvé le site adéquat, un plateau large et étendu, au pied du Cerro Chajnantor, un pic tout proche. Il est rapidement apparu évident aux trois entités internationales qu’en joignant leurs forces, elles pourraient bâtir un réseau bien plus puissant que chacune n’en aurait la possibilité de son côté.

En 1999, la Fondation nationale pour la science (NSF) et ESO ont signé un accord de collaboration. Ils se sont mis d’accord sur le fait de fournir 32 antennes par entité, chacune mesurant 12 m de diamètre. Les Japonais ont accepté de fournir seize antennes supplémentaires pour un réseau de complément.

C’est ainsi qu’a débuté un effort de presque deux décennies pour transformer un des sites les plus reculés du monde en un observatoire moderne débordant d’activité.

Retrouvez la suite de l’histoire (payante) sur Ulyces.

Ulyces PUBLIÉ INITIALEMENT SUR Ulyces

dimanche 4 janvier 2015

ITALIE. MORT DE PASOLINI : « IL A ÉTÉ VICTIME D'UN MASSACRE TRIBAL »

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PASOLINI DEVANT LA TOMBE DE L’ÉCRIVAIN
ET THÉORICIEN POLITIQUE GRAMSCI, EN 1970.
SOUS LICENCE DOMAINE PUBLIC VIA WIKIMEDIA COMMONS

Quarante ans après la mort de l’intellectuel italien, le livre d’enquête Pasolini – Massacro di un Poeta contredit la version officielle et apporte un éclairage nouveau sur son assassinat. Dans un entretien, son auteure, Simona Zecchi, nous explique comment elle a mené cette enquête sans précédent.
Courrier international

COUVERTURE MASSACRO DI UN POETA 
« Une société qui tue ses poètes est une société malade », déclara l’écrivain Alberto Moravia le 6 novembre 1975, jour des obsèques de son ami Pier Paolo Pasolini. Quatre jours plus tôt, le corps sans vie du célèbre intellectuel italien était retrouvé dans une mare de sang et de boue sur une plage d’Ostie, près de Rome.

Sur cet assassinat sanglant, perpétré dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, on n’eut longtemps qu’une seule conviction : Pasolini a été assassiné par un jeune prostitué de 17 ans après un rapport sexuel ayant dégénéré en homicide. Une sordide affaire de mœurs, en somme. Cette hypothèse, la plus facile à adopter, fut à l’époque privilégiée par les juges, la police et la plupart des médias. De fait, jusqu’à présent, un seul coupable a «payé» pour l’assassinat de Pasolini : Giuseppe Pelosi, condamné en avril 1976 à neuf ans et demi de prison, la peine maximale pour un mineur. Même si on admit assez vite l’implication possible de membres de la Démocratie chrétienne et des mouvements d’extrême droite, aucune autre condamnation ne fut portée par la justice.

C’est ce scénario du crime de mœurs ancré dans l’imaginaire collectif que Simona Zecchi, journaliste d’investigation indépendante, démonte point par point dans son livre intitulé Massacro di un Poeta (éd. Ponte alle Grazie, 316 pages, octobre 2015, non traduit en français). Son enquête, qui s’appuie sur l’analyse méthodique de nombreuses photos et de documents inédits, de témoignages, d’archives et d’actes d’enquêtes judiciaires, reconstruit pas à pas la chronologie et les motifs profonds de cet assassinat.

Ce fut un assassinat politique, prémédité, montre Simona Zecchi. Pasolini ne s’est pas rendu à Ostie pour coucher avec un mauvais garçon, mais parce qu’on lui a fait croire qu’il pourrait récupérer les bobines volées de son film Salo et les Cent Vingt Journées de Sodome, sorti après sa mort, explique la journaliste. Qualifiée d’«enquête définitive» par La Repubblica, Massacro di un Poeta fait la lumière sur le piège dont Pasolini a été victime et montre que l’homme est mort à l’issue d’un véritable «massacre tribal» Un massacre qui n’avait d’autre but que de faire taire à jamais celui dont «chaque intervention était un coup dans l’estomac de la bourgeoisie et du pouvoir».

Comment et pourquoi avez-vous décidé d’enquêter sur la mort de Pasolini ?

Simona Zecchi : M’occupant de questions de justice et de mafia, je me suis toujours intéressée au cas Pasolini. En 2011, j’ai écrit un long article d’enquête qui est paru dans la revue Quaderni de L’Ora [revue mensuelle du célèbre quotidien sicilien L’Ora] en 2012. Je reprends une partie de cette enquête dans Massacro di un Poeta, à laquelle s’ajoutent de nouvelles recherches. Au total, le livre est le fruit de cinq années de travail.

Dans votre livre, vous publiez des photos et des documents inédits remontant notamment à la première enquête judiciaire sur la mort de Pasolini. Comment expliquez-vous que ces documents n’aient jamais été publiés auparavant et comment les avez-vous obtenus?

Pour mener cette enquête, je ne suis pas partie d’une hypothèse que j’aurais validée en brandissant telle ou telle preuve. J’ai fait tabula rasa et j’ai tenté, en établissant des comparaisons et en cherchant des preuves, à réfuter ou à confirmer les éléments tangibles nécessaires à la reconstitution des événements. J’ai suivi des pistes qui avaient été abandonnées et creusé des témoignages qui avaient été oubliés. Certains documents d’archives ont été difficiles à obtenir : il m’a fallu parfois attendre jusqu’à six ou sept mois pour pouvoir consulter des documents ou des dossiers d’enquêtes auprès des tribunaux, alors même que rien n’interdit de les consulter.

Qu’est-ce que Massacro di un Poeta apporte vraiment de nouveau ?

Par cette enquête, j’ai voulu faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé cette nuit du 1er au 2 novembre 1975. Depuis plus de dix ans, on dit que la mort de Pasolini est liée à son roman inachevé, Petrolio, construit autour des liens entre le pouvoir politique en place à l’époque [la Démocratie chrétienne], les services secrets et l’ENI [entreprise nationale de pétrole], dirigé alors par Eugenio Cefis, que Pasolini accusait de l’assassinat d’Enrico Mattei, ancien dirigeant de la compagnie pétrolière. Mais déjà à l’époque, avant même la mort de Pasolini, ces “informations” étaient connues. Si on tue un intellectuel, c’est pour l’empêcher de révéler ou de publier des informations inédites.

Lesquelles ?

Il y a trop d’incertitudes et d’inconnues pour le dire avec certitude. Mais Massacro di un Poeta révèle une correspondance jusque-là ignorée entre Pasolini et Giovanni Ventura, ancien éditeur d’extrême droite, impliqué dans l’attentat de Piazza Fontana en 1969. Ventura se trouvait en prison quand Pasolini est mort, il n’a rien à voir avec son assassinat. Mais il menaçait sans arrêt de révéler ce qu’il savait de Piazza Fontana. Or, beaucoup des personnes probablement impliquées dans l’attentat étaient au courant de sa correspondance avec Pasolini et savaient qu’il pouvait disposer d’informations compromettantes.

Selon vous, qui a ordonné l’assassinat de Pier Paolo Pasolini ?

Je m’inscris en faux contre la thèse conspirationniste qui voudrait qu’un pouvoir occulte ait tout orchestré. Ce dont je suis certaine, c’est qu’il y avait des gens au sein du pouvoir en place [la Démocratie chrétienne] qui avaient intérêt à supprimer Pasolini. Dans ses Ecrits corsaires [recueil d’articles publiés entre 1973 et 1975 dans divers quotidiens, notamment le Corriere della Sera], Pasolini dénonçait les liens [avérés plus tard] entre la Démocratie chrétienne et la mafia. Cela n’aurait aucun sens de dire que c’est Giulio Andreotti [alors ministre du Budget dans le gouvernement d’Aldo Moro] qui a ordonné l’assassinat. Les homicides ne se décidaient pas comme ça… on s’arrangeait pour que l’assassinat ait lieu. Les services de renseignements et des membres de la Démocratie chrétienne savaient que, dans les mouvances d’extrême droite, on voulait la peau de Pasolini. Beaucoup de personnes voulaient le mettre hors d’état de nuire. Leurs intérêts ont convergé jusqu’à cette nuit de massacre.

Dans votre livre, vous qualifiez à plusieurs reprises ce massacre de «tribal». Pourquoi ce choix ? Cet adjectif permet de donner la mesure de la violence inimaginable avec laquelle le poète a été assassiné. C’est un corps martyrisé qui a été retrouvé le matin du 2 novembre ; corps lacéré, crâne explosé, importantes contusions au niveau des testicules, etc. Ce fut aussi au sens propre un assassinat tribal eu égard au nombre de personnes y ayant participé : non pas quatre ou cinq mais au moins une dizaine, qui ne se connaissaient pas forcément. Plusieurs niveaux de criminalité étaient représentés, de la plus basse à la plus élevée. Tribal, enfin, parce que bien après sa mort Pasolini a fait l’objet d’un lynchage culturel de la part de représentants de l’avant-garde littéraire, de certains anciens membres de Lotta Continua [formation politique communiste révolutionnaire] et des générations suivantes héritières de cette formation.

On ne peut comprendre la mort de Pasolini sans évoquer la «stratégie de la tension» à l’œuvre en Italie dans les années 1970, période marquée par des attentats perpétrés par des groupes d’extrême droite et d’extrême gauche.

Au moment de la mort de Pasolini, cette stratégie était à son apogée. L’attentat de Piazza Fontana en 1969, précédé par une série d’attentats à la bombe sur des trains l’année précédente, est le point de départ des «années de plomb». Avant sa mort, Pasolini dénonça violemment ces violences politiques, mettant au jour des complots à l’intérieur même du pouvoir et affirmant connaître les noms de personnes ayant «planifié», avec l’aide de la CIA, cette stratégie de la tension. On peut dire que Pasolini fut une des victimes de cette logique qu’il ne cessait de dénoncer, même si les motivations de son assassinat demeurent complexes.

Propos recueillis par Lucie Geffroy

samedi 3 janvier 2015

AU CHILI, LE DÉSERT DE L'ATACAMA VERSION CHIC

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PHOTO LAURENT FABRE 
Est-ce l'altitude, l'extrême pureté de l'air ou l'immensité silencieuse qui nous entoure? On se sent tout petit lorsque, une fois à terre, on file dans le désert rouge et monotone. Le paysage soudain se boursoufle avant de plonger sur San Pedro de Atacama. Quelques arbres, un peu de verdure et des maisons en adobe couvertes d'une toiture en paille: à près de 2 500 mètres d'altitude, San Pedro surgit telle une oasis, dominé par les volcans de la cordillère des Andes. Le volcan le plus proche du village, le majestueux Licancabur, montagne sacrée des Indiens atacameños, tutoie les 6 000 mètres de son cône évocateur. Oasis, étendues de sel, formations rocheuses, geysers: quel contraste entre la première impression monocorde donnée par le désert et l'incroyable diversité des paysages qui se concentrent autour de San Pedro.

Ce n'est pas un hasard si San Pedro est devenu le pôle d'attraction touristique numéro un du nord du Chili. Hôtels, restaurants, agences d'excursions se sont multipliés ces dernières années dans ses ruelles en terre battue. Devenu cosmopolite, le village n'a toutefois rien perdu de son charme. Autour de sa rue principale, s'égrènent ses maisons couleur terracotta, son agréable place ombragée et son église blanchie à la chaux, l'une des premières du Chili, construite en bois de cactus et de caroubier. Cachés dans l'oasis ou ses environs, trois lodges haut de gamme invitent à découvrir le désert dans des conditions exceptionnelles. Tout en se fondant dans l'environnement, ces trois hôtels cultivent leur singularité: design pour le Tierra Atacama, nature pour l'Alto Atacama, ou alors vraiment cosy avec un service sur mesure remarquable pour l'Awasi. Trois styles différents pour embrasser ce désert sublime.
A l'aube, le contraste de température avec l'air glacé est tel que les geysers d'El Tatio envoient de splendides panaches.

A 3 kilomètres du village, l'Alto Atacama se love au creux d'une vallée baignée par le río San Pedro et gardée par une forteresse précolombienne. Entouré de falaises orange sculptées par l'eau et le vent, l'Alto Atacama a des allures de ranch chic. Dans leur corral, lamas et alpagas accueillent, l'œil hautain mais néanmoins curieux, les voyageurs. On aimerait caresser leur laine épaisse mais, immanquablement, on hésite en pensant au sort du capitaine Haddock dans Le Temple du Soleil! D'un grand confort, l'hôtel arbore une élégante sobriété avec ses matières brutes, ses poteries et ses tissages indiens. Un bar, un jacuzzi et six piscines turquoise égaient le lounge extérieur. Ils tendent leurs chaises longues à ceux qui, de retour d'excursion, voudraient s'y prélasser. A moins de profiter, juste à côté, du grand spa minéral pour un massage indien ou un gommage aux sels du salar…

Les arguments sont nombreux pour ne pas quitter l'Alto Atacama. Même à la nuit tombée. Car l'hôtel est le seul à avoir aménagé un espace pour observer les étoiles, quand il faut d'habitude se rendre dans l'un des observatoires privés autour de San Pedro. L'extrême pureté du ciel, l'altitude, l'absence de pollution lumineuse: les scientifiques le savent bien, l'Atacama est le meilleur endroit au monde pour observer les étoiles. Le désert abrite quelques-uns des plus grands observatoires internationaux. Le dernier en date, le fameux Alma inauguré l'an dernier, aligne 66 antennes radiotélescopiques sur le plateau de Chajnantor, à 5 000 mètres d'altitude. Leur accès étant réservé aux astronomes patentés, on profite d'un lit pivotant à 360 degrés au sommet d'une butte pour observer les étoiles avec les guides de l'Alto Atacama. Croix du Sud, couronne australe ou nébuleuse d'Orion: la carte du ciel s'éclaire à la pointe de leur laser ou de leur télescope.

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DANS CE PAYSAGE ASCÉTIQUE DE L'ALTIPLANO, LA VIGOGNE EST DANS SON ÉLÉMENT. 
SA LAINE, TRÈS CONTRÔLÉE, EST PLUS DOUCE QUE LE CACHEMIRE. PHOTO LAURENT FABRE
Changement d'ambiance et de style au Tierra Atacama. Cet hôtel au design contemporain audacieux se cache dans l'oasis derrière un mur en adobe. Les bâtiments arborent des volumes originaux, grands ouverts sur le paysage, qui prend ici des airs de savane sous le souverain Licancabur. Le jeu sur les matières - béton ou bois au sol, pierre ou métal au mur -, les grandes hauteurs sous plafond où sont suspendus de magnifiques luminaires, les longues tables en bois peint ou les canapés disposés en arc de cercle face à la cheminée font que l'on s'y sent bien. A l'extérieur, des pontons en bois mènent au spa, à la piscine et aux espaces zen du jardin: des chaises cocon qui se suspendent dans les arbres, le jacuzzi ou encore, tout au bout du chemin en caillebotis, une terrasse ombragée par un tissu, véritable invitation à méditer dans le silence du désert. A l'intérieur, une carte tendue au mur comme un immense tableau invite à explorer la région. Autour d'une boisson et de petits gâteaux, un guide établit avec nous le programme de nos aventures. Comme à l'Alto Atacama, chaque jour les minivans de l'hôtel emmènent les hôtes découvrir les merveilles du désert qui s'étagent entre 2500 et 6000 mètres d'altitude. La progression s'impose si l'on ne veut pas subir le mal des montagnes, traditionnellement soigné ici avec quelques feuilles terriblement amères de coca.

Le premier jour, il est conseillé de visiter le village et son oasis. Le musée archéologique consacré aux Indiens atacameños se révèle passionnant. Un prêtre belge, le père Gustave Le Paige, qui a vécu à San Pedro de 1955 à 1980, a fait surgir de l'oubli cette civilisation du désert. Il a rassemblé plus de 380.000 objets racontant l'histoire fascinante de ce peuple arrivé là il y a plus 10.000  ans et qui a su tirer profit des rares ressources du désert. Canaux d'irrigation, champs en terrasse comme chez les Incas, lamas… La situation de l'oasis au carrefour de la route des Andes ainsi que les riches ressources que renferme le sous-sol de la région - notamment le cuivre et le salpêtre - ont fait que l'Atacama a toujours été convoité. C'est ainsi que les Atacameños furent sous influence des Indiens tiwanaku qui rayonnaient sur les Andes au tournant du premier millénaire. Puis que les Incas firent de l'Atacama la pointe sud de leur empire, soixante-dix ans avant l'arrivée des Espagnols au XVIe siècle.


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LA CHARMANTE PETITE ÉGLISE DE MACHUCA VEILLE SUR LA DOUZAINE DE MAISONS 
QUE COMPTE CE HAMEAU PERDU AU MILIEU DU DÉSERT, À PRÈS DE 4 000 D'ALTITUDE. 
PHOTO LAURENT FABRE 


Au sud de l'oasis se déroule le salar d'Atacama, l'une des plus grandes étendues de sel du monde. Une sensation de vertige nous étreint quand on y pénètre. Tout semble si grand, si infini. Comme la puissance des montagnes qui ourlent l'horizon, dont on ne sait, à cause de la pureté de l'air, si elles sont proches ou lointaines. Ce sont elles qui alimentent en eau et en sels le salar. Par des chemins souterrains, l'eau ruisselle de la cordillère, charriant les sels volcaniques dans les profondeurs du lac asséché: le salar abrite ainsi l'un des principaux gisements de lithium de la planète. Ici et là, l'eau affleure, tendant un miroir aux montagnes et au ciel. Seules des colonies de flamants roses troublent leur reflet bleu et argent. Arpentant le lac, ils se nourrissent d'artémies, ces minuscules crustacés qui leur donnent leur couleur chatoyante. Parmi les lacs du salar de San Pedro, comment ne pas être hypnotisé par la lagune de Cejar, véritable œil du désert. La pupille? Un puits bleu cobalt, intense et profond. L'iris? La surface vibrante de l'eau, turquoise à proximité du gouffre, nuancée d'or comme le sable à sa périphérie. La paupière? La plage couverte de cristaux blancs.

Difficile de résister à la tentation de plonger dans ce camaïeu de couleurs absolues. Et nous voilà flottant, la tête et les épaules sortant de cette eau saturée en sels. Au nord-ouest, la fantasmagorique cordillère de sel borde l'oasis. Un sentiment d'éternité nous étreint en marchant dans le paysage sélénite et sans vie de la vallée de la Lune. Un univers fait de vagues minérales rouges, de canyons abrupts et sinueux, de dunes de sable blond et de cristaux de sel blanc. On comprend pourquoi la Nasa teste ses robots dans ce désert avant de les envoyer explorer Mars à la recherche de traces de vie.

Pour s'acclimater au-dessus des 3 000 mètres, un trek facile dans la vallée de cactus de Guatin est proposé. Tels des sémaphores, des cactus géants surgissent sur les contreforts rocheux du Licancabur, indiquant l'entrée d'une vallée sortie d'un western. A tout moment, l'on s'attend à voir apparaître des Indiens derrière ces candélabres aussi grands que des arbres. Cette forêt de cardones constituait une précieuse ressource pour les Atacameños: avec le squelette des cactus, un bois ornemental percé de trous, ils fabriquaient les portes des maisons et des églises, tandis que leurs fleurs aux propriétés hallucinogènes étaient utilisées lors de rituels chamaniques.


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CHAQUE ANNÉE, C'EST LA FÊTE DANS LES RUES D'AYQUINA. AU DÉBUT DU MOIS DE SEPTEMBRE, ON Y CÉLÈBRE LA VIERGE DE GUADALUPE, SAINTE PATRONNE DU DÉSERT D'ATACAMA. PHOTO LAURENT FABRE


Le lendemain, la barre monte d'un cran: direction El Tatio, à 4 300 mètres d'altitude. Avec ses 80 geysers, cette vaste zone géothermale s'étire au pied d'un volcan que les Atacameños appellent « grand frère »… Le spectacle se mérite: il faut se lever au milieu de la nuit pour voir les nasaux de la terre fumer avec panache. Aux premières lueurs du jour, les nuages de vapeur prennent toute leur ampleur dans l'atmosphère glaciale du petit matin (- 10 °C tout de même). Emmitouflé, on marche dans ce paysage féerique de fumerolles blanches, accompagné par le bruit sourd et vivant de l'eau qui gronde sous terre, jaillit et se dissipe dans les airs.


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PHOTO LAURENT FABRE 
Sur la route du retour d'El Tatio, impossible de manquer Machuca, petit village de carte postale perché à 4 000 mètres d'altitude. Une douzaine de maisons s'étirant au creux d'un vallon, dominées par une église solitaire. Une vieille Indienne à la peau parcheminée vend des bouquets de rica-rica, buisson évoquant le thym, devant sa maison. Une autre, quelques pièces d'artisanat: des pulls en laine d'alpaga et des petits bonnets andins colorés. Une buvette permet de se restaurer de petits beignets au fromage et des fameuses brochettes de lama. Les quatre habitants du village sont parents de Joel Colque Urello, l'un des jeunes et fringants guides de l'Alto Atacama. Son look de surfeur aux cheveux noirs de jais ne laisse pas deviner qu'il a grandi dans ce minuscule hameau jusqu'à l'âge de 7 ans. Joel raconte, encore fasciné, le rituel qu'accomplissait son grand-père pour le Nouvel An, une fête célébrée chez les peuples amérindiens le jour du solstice d'hiver (en juin dans l'hémisphère Sud). Avant l'aube, toute sa famille montait au sommet d'une colline, accompagnée d'un lama ou d'un mouton au pelage blanc. «Avec respect, mon grand-père sacrifiait la bête et présentait le cœur encore palpitant au Soleil, se souvient Joel. Toute la famille retenait son souffle car seulement si le cœur battait trois fois ou plus, l'année serait bonne.»


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CONSTRUITE AU XVIIE SIÈCLE, L'ÉGLISE DE SAN PEDRO SERAIT L'UNE DES PLUS ANCIENNES DU CHILI.
PHOTO LAURENT FABRE 

Toutes ces excursions sont également proposées par l'Awasi. Mais le motto de ce petit Relais & Châteaux est de faire vivre à chaque hôte des expériences exclusives. Les moyens sont à la hauteur de l'ambition: un guide personnel, un 4 x 4 et un chauffeur sont dédiés à chaque chambre. Situé au cœur du village de San Pedro, l'Awasi ne compte que huit chambres et suites, bâties en adobe avec un toit couvert de paille. L'architecture de l'hôtel s'inspire des huttes du village antique de Tulor, un site archéologique voisin remontant à plus de 2 000 ans. Un grand portail en bois ouvre sur un monde raffiné. A notre arrivée, les bagages disparaissent en un battement de cils, une boisson fraîche est offerte sur un plateau tandis qu'une théière fumante et des petites douceurs nous attendent dans la chambre. Le velouté des murs, le mobilier en bois simple et élégant, confèrent un sentiment d'harmonie avec le désert qui se prolonge dans la cour privative lorsque l'on prend une douche en plein air. Ouverts, le restaurant et les coins canapés sont réchauffés la nuit par des feux de cheminée et des braseros. Minitartare de bœuf sur une chips de patate douce, chaud-froid de soupe au maïs et à l'avocat, carré d'agneau de Patagonie: le chef met en valeur dans une cuisine quasiment gastronomique les produits du terroir chilien…

LE DÉSERT DE L'ATACAMA DÉROULE DES PAYSAGES À COUPER LE SOUFFLE.
LA VALLÉE ARC-EN-CIEL OFFRE UN FEU D'ARTIFICE AUX COULEURS ÉCLATANTES.
PHOTO LAURENT FABRE

Chaque guide transporte l'expérience d'Awasi au milieu du désert. Haut perchés dans l'Altiplano andin, sur la route qui mène en Argentine, se cachent des salares aux couleurs irréelles. Entouré de volcans roses, ocre et noirs, le salar de Talar étire ses nappes d'eau bleu glacier entre les croûtes de sel et de neige. En bordure, une source d'eau chaude fait fleurir algues et herbes. Vigognes, flamants roses et oies andines s'y ébattent. On se promène avec le sentiment d'être seul au monde dans cette vision du paradis. Pendant ce temps, notre guide dresse une table pour un pique-nique royal. Et c'est ainsi que poulet au bacon, salade de quinoa, saumon fumé et meilleurs vins chiliens se dégustent dans un tête-à-tête grandiose avec le désert.






LES YEUX DE CUIVRE ET DE SALPÊTRE : CHILI 1/2

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EMISSION LES NUITS DE FRANCE CULTURE - FRANCE CULTURE « ATELIER DE CRÉATION RADIOPHONIQUE - LES YEUX DE CUIVRE ET DE SALPÊTRE : CHILI 1/2 »,  PAR PHILIPPE GARBIT.  DIFFUSÉ LE VENDREDI 2 JANVIER 2015
DURÉE : 01:45:00 

    vendredi 2 janvier 2015

    THOMAS PIKETTY OU LE PARI D’UN CAPITALISME À VISAGE HUMAIN

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    La dénonciation des inégalités, nécessaire mais insuffisante 
    COUVERTURE DU LIVRE « LE CAPITAL AU
    XXIE SIÈCLE » THOMAS PIKETTY
    À en juger par son succès immense aux Etats-Unis, le dernier livre de Thomas Piketty tombe à pic. Empruntant son titre à Karl Marx, il détaille un phénomène — l’envol des inégalités dans les pays occidentaux — qui suscite une réprobation croissante. Mais là où Marx espérait qu’une révolution sociale transformerait le monde, Piketty imagine qu’un impôt mondial sur le capital le réformera.

    L’ouvrage de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013) est un phénomène sociologique autant qu’intellectuel. Il cristallise l’esprit de notre époque comme, en son temps, The Closing of the American Mind, d’Allan Bloom (1). Ce livre, qui dénonçait les études sur les femmes, le genre et les minorités dans les universités américaines, opposait la « médiocrité » du relativisme culturel à la « recherche de l’excellence » associée, dans l’esprit de Bloom, aux classiques grecs et romains. Même s’il eut peu de lecteurs (il était particulièrement pompeux), il alimentait le sentiment d’une destruction du système éducatif américain, voire de l’Amérique elle-même, par la faute des progressistes et de la gauche. Ce sentiment n’a rien perdu de sa vigueur. Le Capital au XXIe siècle s’inscrit dans le même registre inquiet, à ceci près que Piketty vient de la gauche et que l’affrontement s’est déplacé de l’éducation au domaine économique. Même en matière d’enseignement, le débat se focalise désormais sur le poids de l’endettement étudiant et sur les barrières susceptibles d’expliquer les inégalités scolaires.

    L’ouvrage vient ainsi traduire une inquiétude palpable: la société américaine, comme l’ensemble des sociétés du monde, serait de plus en plus inique. Les inégalités s’aggravent et présagent un avenir sombre. Le Capital au XXIe siècle aurait dû s’intituler Les Inégalités au XXIe siècle.

    Il serait stérile de critiquer Piketty pour son échec à remplir des objectifs qui n’étaient pas les siens. Néanmoins, on ne peut se contenter de lui tresser des lauriers. Bien des commentateurs se sont intéressés à son rapport à Karl Marx, à ce qu’il lui doit, aux infidélités qu’il lui fait, alors qu’il faudrait plutôt se demander en quoi cet ouvrage éclaire notre misère actuelle. Et, en même temps, s’agissant du souci de l’égalité, il n’est pas inutile de revenir à Marx. En rapprochant ces deux auteurs, on constate en effet une divergence : l’un et l’autre contestent les disparités économiques, mais ils empruntent des directions opposées. Piketty inscrit son propos dans le domaine des salaires, des revenus et de la richesse : il souhaite éradiquer les inégalités extrêmes et nous offrir — pour pasticher le slogan du « printemps de Prague » — un « capitalisme à visage humain ». Marx se place au contraire sur le terrain des marchandises, du travail et de l’aliénation : il entend abolir ces relations et transformer la société.

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    COUVERTURE DU « LE CAPITAL » , TOME 1 ET 2.


    Piketty dresse un implacable réquisitoire contre les inégalités : « Il est plus que temps, écrit-il dans l’introduction, de remettre la question des inégalités au cœur de l’analyse économique ». Il place en exergue de son livre la deuxième phrase de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » (On se demande d’ailleurs pourquoi un livre aussi prolixe laisse de côté la première phrase : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. ») S’appuyant sur une profusion de chiffres et de tableaux, il démontre que les inégalités économiques augmentent et que les plus fortunés accaparent une part croissante de la richesse. Certains se sont mis en tête de contester ses statistiques ; il a réduit à néant leurs accusations (2).

    Il frappe fort et juste lorsqu’il traite de l’exacerbation des inégalités qui défigurent la société, américaine en particulier. Il remarque par exemple que l’éducation devrait être également accessible à tous et favoriser la mobilité sociale. Or « le revenu [annuel] moyen des parents des étudiants de Harvard est actuellement de l’ordre de 450 000 dollars [330 000 euros] », ce qui les classe parmi les 2 % de foyers américains les plus riches. Et de conclure son argumentation par cet euphémisme caractéristique : « Le contraste entre le discours méritocratique officiel et la réalité (...) semble ici particulièrement extrême ».

    Pour certains à gauche, il n’y a là rien de nouveau. Pour d’autres, fatigués qu’on leur explique à longueur de temps qu’il est impossible d’augmenter le salaire minimum, qu’il ne faut pas taxer les « créateurs d’emplois » et que la société américaine reste la plus ouverte du monde, Piketty représente un allié providentiel. De fait, selon un rapport (non cité dans le livre), les vingt-cinq gestionnaires de fonds d’investissement les mieux rémunérés ont gagné, en 2013, 21 milliards de dollars (16 milliards d’euros), soit plus de deux fois le revenu cumulé de quelque cent cinquante mille enseignants de maternelle aux Etats-Unis. Si la rétribution financière correspond à la valeur sociale, alors un gestionnaire de hedge fund vaut dix-sept mille maîtres d’école... Tous les parents (et les enseignants) pourraient ne pas partager cet avis.

    Cependant, la fixation exclusive de Piketty sur les inégalités présente des limites théoriques et politiques. De la Révolution française au mouvement américain pour les droits civiques en passant par le chartisme (3), l’abolition de l’esclavage et les suffragettes, l’aspiration à l’égalité a certes suscité de nombreux soulèvements politiques. Dans une encyclopédie de la contestation, l’article qui lui serait consacré occuperait sans doute plusieurs centaines de pages et renverrait à toutes les autres entrées. Elle a joué, et continue de jouer, un rôle positif essentiel. Récemment encore, le mouvement Occupy Wall Street et les mobilisations pour le mariage homosexuel en ont fourni la preuve. Loin d’avoir disparu, cette revendication a trouvé un nouveau souffle.

    Mais l’égalitarisme implique aussi une part de résignation : il accepte la société telle qu’elle est, et cherche seulement à rééquilibrer la répartition des biens et des privilèges. Les homosexuels veulent obtenir le droit de se marier au même titre que les hétérosexuels. Très bien ; mais cela n’affecte en rien l’institution imparfaite du mariage, que la société ne peut ni abandonner ni améliorer. En 1931, l’historien de gauche britannique Richard Henry Tawney soulignait déjà ces limites dans un livre qui plaidait par ailleurs pour l’égalitarisme (4). Le mouvement ouvrier, écrivait-il, croit en la possibilité d’une société qui accorde plus de valeur aux personnes et moins à l’argent. Mais cette orientation a ses limites : « Du même coup, il aspire non à un ordre social différent, dans lequel l’argent et le pouvoir économique ne seront plus le critère de la réussite, mais à un ordre social du même type, où l’argent et le pouvoir économique seront répartis un peu différemment. » On touche là au cœur du problème. Accorder à tous le droit de polluer représente un progrès pour l’égalité, mais sans doute pas pour la planète.

    Eviter de trop payer les universitaires


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    KARL HEINRICH MARX 
    Marx n’accorde guère de place à l’égalité. Non seulement il n’a jamais considéré que les salaires des travailleurs pouvaient augmenter de manière significative, mais, même si cela avait été le cas, à ses yeux, la question n’était pas là. Le capital impose les paramètres, le rythme et la définition même du travail, de ce qui est profitable et de ce qui ne l’est pas. Même dans un régime capitaliste qui revêt des formes « aisées et libérales », où le travailleur peut mieux vivre et consommer davantage parce qu’il reçoit un meilleur salaire, la situation n’est pas fondamentalement différente. Que l’ouvrier soit mieux rémunéré ne change rien à sa dépendance, « pas plus qu’une amélioration de l’habillement, de la nourriture, de leur traitement et l’augmentation de leur peculium n’abolissaient le rapport de dépendance et l’exploitation des esclaves ». Une hausse de salaire signifie tout au plus que « l’ampleur et le poids de la chaîne d’or que le salarié s’est lui-même déjà forgée permettent qu’on la serre un peu moins fort (5) ».

    On pourra toujours objecter que ces critiques datent du XIXe siècle. Mais Marx a au moins le mérite de se concentrer sur la structure du travail, tandis que Piketty n’en dit pas un mot. Il ne s’agit pas de savoir lequel des deux a raison sur le fonctionnement du capitalisme, mais de saisir le socle de leurs analyses respectives : la répartition pour Piketty, la production pour Marx. Le premier veut redistribuer les fruits du capitalisme de manière à réduire l’écart entre les plus hauts et les plus bas revenus, quand le second souhaite transformer le capitalisme et mettre fin à son emprise.

    Dès sa jeunesse, Marx documente la misère des travailleurs ; il consacre des centaines de pages du Capital à la journée de travail type et aux critiques qu’elle suscite. Sur ce sujet non plus, Piketty n’a rien à nous dire, alors même qu’il évoque une grève au début de son premier chapitre. Dans l’index de l’édition anglaise, à l’entrée « Travail », on peut lire : « Voir “Division capital-travail”. » Cela se comprend, puisque l’auteur s’intéresse non au travail proprement dit, mais aux inégalités résultant de cette division.

    Chez Piketty, le travail se résume surtout au montant des revenus. Les poussées de colère qui affleurent de temps à autre sous sa plume visent les très riches. Il note ainsi que la fortune de Mme Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal, est passée de 4 à 30 milliards de dollars (3 à 22 milliards d’euros) entre 1990 et 2010 : « Liliane Bettencourt n’a jamais travaillé, mais cela n’a pas empêché sa fortune de progresser exactement aussi vite que celle de Bill Gates. » Cette attention accordée aux plus fortunés correspond tout à fait à la sensibilité de notre époque, tandis que Marx, avec ses descriptions du travail des boulangers, des blanchisseurs et des teinturiers payés à la journée, appartient au passé. La manufacture et l’assemblage disparaissent des pays capitalistes avancés et prospèrent dans les pays en développement, du Bangladesh à la République dominicaine. Mais ce n’est pas parce qu’un argument est ancien qu’il est obsolète, et Marx, en se focalisant sur le travail, souligne une dimension quasi absente du Capital au XXIe siècle.

    Piketty documente l’« explosion » des inégalités, en particulier aux Etats-Unis, et dénonce les économistes orthodoxes, qui justifient les énormes écarts de rémunération par les forces rationnelles du marché. Il raille ses collègues américains, qui « ont souvent tendance à considérer que l’économie des Etats-Unis fonctionne plutôt bien, et en particulier qu’elle récompense le talent et le mérite avec justesse et précision ». Mais, ajoute-t-il, rien d’étonnant à cela, puisque ces économistes font eux-mêmes partie des 10 % les plus riches. Comme le monde de la finance, auquel il leur arrive d’offrir leurs services, tire leurs salaires vers le haut, ils manifestent une « fâcheuse tendance à défendre leurs intérêts privés, tout en se dissimulant derrière une improbable défense de l’intérêt général ».

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    COUVERTURE ORIGINALE DU LIVRE
    PREMIER DE «DAS KAPITAL»  
    Pour prendre un exemple qui ne figure pas dans l’ouvrage de Piketty, un récent article publié dans la revue de l’American Economic Association (6) entend démontrer, chiffres à l’appui, que les fortes inégalités découlent des réalités économiques. « Les plus hauts revenus ont des compétences rares et uniques qui leur permettent de négocier au prix fort la valeur croissante de leur talent », conclut l’un des auteurs, Steven N. Kaplan, professeur d’entrepreneuriat et de finance à la School of Business de l’université de Chicago. Visiblement, Kaplan a besoin de mettre du beurre dans ses épinards : une note de bas de page nous apprend qu’il « siège au conseil d’administration de plusieurs fonds communs de placement » et qu’il a été « consultant pour des sociétés de capital-investissement et de capital-risque ». Voilà l’enseignement humaniste du XXIe siècle ! Piketty explique au début de son livre qu’il a perdu ses illusions sur les économistes américains en enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), et que les économistes des universités françaises ont le « grand avantage » de n’être ni très considérés, ni très bien payés : cela leur permet de garder les pieds sur terre.

    Mais la contre-explication qu’il propose est pour le moins banale : les énormes écarts de rémunération découleraient de la technologie, de l’éducation et des mœurs. Les rétributions « extravagantes » des « super-cadres », « puissant mécanisme » d’accroissement des inégalités économiques, en particulier aux Etats-Unis, ne peuvent s’expliquer par la « logique rationnelle de la productivité ». Elles reflètent les normes sociales actuelles, qui relèvent elles-mêmes de politiques conservatrices ayant réduit l’imposition des plus fortunés. Les patrons de grandes entreprises s’octroient d’énormes salaires parce qu’ils en ont la possibilité et parce que la société juge ces pratiques acceptables, du moins aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

    Marx propose une analyse bien différente. Il cherche moins à prouver des inégalités économiques abyssales qu’à en découvrir les racines dans l’accumulation capitaliste. Certes, Piketty explique que ces inégalités sont dues à la « contradiction centrale du capitalisme » : la disjonction entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique. Dans la mesure où le premier prend nécessairement le pas sur le second, favorisant la richesse existante au détriment du travail existant, il conduit à de « terrifiantes » inégalités de répartition des richesses. Marx serait peut-être d’accord sur ce point, mais, une fois encore, il s’intéresse au travail, qu’il tient pour le lieu d’origine et de déploiement des inégalités. Selon lui, l’accumulation du capital produit nécessairement du chômage, partiel, occasionnel ou permanent. Or ces réalités, dont on pourrait difficilement contester l’importance dans le monde actuel, sont totalement absentes de l’ouvrage de Piketty.

    Marx part bien sûr d’une tout autre proposition : c’est le travail qui crée la richesse. L’idée pourra sembler désuète. Elle signale pourtant une tension irrésolue du capitalisme : celui-ci a besoin de la force de travail et, en même temps, cherche à s’en passer. Autant les travailleurs sont nécessaires à son expansion, autant il s’en débarrasse pour réduire les coûts, par exemple en automatisant la production. Marx étudie longuement la manière dont le capitalisme génère une « population ouvrière excédentaire relative (7) ». Ce processus revêt deux formes fondamentales : soit on licencie des travailleurs, soit on cesse d’en incorporer de nouveaux. En conséquence, le capitalisme fabrique des employés « jetables » ou une armée de réserve de chômeurs. Plus le capital et la richesse s’accroissent, plus le sous-emploi et le chômage progressent.

    Des centaines d’économistes ont tenté de corriger ou de réfuter ces analyses, mais l’idée d’un accroissement de la force de travail excédentaire semble avérée : de l’Egypte au Salvador et de l’Europe aux Etats-Unis, la plupart des pays souffrent de niveaux élevés ou critiques de sous-emploi ou de chômage. En d’autres termes, la productivité capitaliste éclipse la consommation capitaliste. Si dépensiers soient-ils, les vingt-cinq gestionnaires de hedge fund ne parviendront jamais à consommer leurs 21 milliards de dollars de rémunération annuelle. Le capitalisme est grevé par ce que Marx appelle les « monstres » de « la surproduction, la surpopulation et la surconsommation ». A elle seule, la Chine peut sans doute produire assez de marchandises pour alimenter les marchés européen, américain et africain. Mais qu’adviendra-t-il de la force de travail dans le reste du monde ? Les exportations chinoises de textiles et de meubles en Afrique subsaharienne se traduisent par une réduction du nombre d’emplois pour les Africains (8). Du point de vue du capitalisme, nous avons là une armée en expansion, composée de travailleurs sous-employés et de chômeurs permanents, incarnations des inégalités contemporaines.

    Comme Marx et Piketty vont dans des directions différentes, il est logique qu’ils proposent des solutions divergentes. Piketty, soucieux de réduire les inégalités et d’améliorer la redistribution, propose un impôt mondial et progressif sur le capital, pour « éviter une divergence sans limite des inégalités patrimoniales ». Si, comme il le reconnaît, cette idée est « utopique », il l’estime utile et nécessaire : « Beaucoup rejetteront l’impôt sur le capital comme une illusion dangereuse, de la même façon que l’impôt sur le revenu était rejeté il y a un peu plus d’un siècle ». Quant à Marx, il ne propose aucune véritable solution : l’avant-dernier chapitre du Capital fait allusion aux « forces » et aux « passions » qui naissent pour transformer le capitalisme. La classe ouvrière inaugurera une ère nouvelle où régneront « la coopération et la propriété commune de la terre et des moyens de production (9) ». En 2014, cette proposition aussi est utopique — voire rédhibitoire, selon la manière dont on interprète l’expérience soviétique.

    Il n’y a pas à choisir entre Piketty et Marx. Pour parler comme le premier, il s’agirait plutôt de clarifier leurs différences. L’utopisme de Piketty, et c’est une de ses forces, revêt une dimension pratique, dans la mesure où il parle le langage familier des impôts et de la régulation. Il compte sur une coopération mondiale, et même sur un gouvernement mondial, pour mettre en place l’impôt lui aussi mondial qui évitera une « spirale inégalitaire sans fin ». Il propose une solution concrète : un capitalisme à la suédoise, qui a fait ses preuves en éliminant les disparités économiques extrêmes. Il n’évoque ni la force de travail excédentaire, ni le travail aliénant, ni une société ayant pour moteurs l’argent et le profit ; il les accepte, au contraire, et voudrait que nous fassions de même. En échange, il nous donne une chose que nous connaissons déjà : le capitalisme, avec tous ses avantages et moins d’inconvénients.


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    PHOTO HORACIO VILLALOBOS DU 10 OCTOBRE 2014

    La chaîne d’or et la fleur vivante

    Au fond, Piketty est un économiste bien plus conventionnel qu’il ne le croit. Son élément naturel, ce sont les statistiques relatives aux niveaux de revenus, les projets de taxation, les commissions chargées d’examiner ces questions. Ses recommandations pour réduire les inégalités se résument à des politiques fiscales imposées d’en haut. Il se montre parfaitement indifférent aux mouvements sociaux qui, par le passé, ont pu remettre en cause les inégalités et pourraient à nouveau jouer un tel rôle. Il semble même plus préoccupé par l’échec de l’Etat à atténuer les inégalités que par les inégalités proprement dites. Et, bien qu’il convoque souvent, à bon escient, des romanciers du XIXe siècle comme Honoré de Balzac et Jane Austen, sa définition du capital reste trop économique et réductrice. Il ne tient aucun compte du capital social, des ressources culturelles et du savoir-faire accumulés dont bénéficient les plus aisés et qui facilitent la réussite de leur progéniture. Un capital social limité condamne autant à l’exclusion qu’un compte en banque vide. Or, sur ce sujet non plus, Piketty n’a rien à nous dire.

    Marx nous donne à la fois plus et moins que cela. Son réquisitoire, quoique plus profond et plus vaste, n’apporte aucune solution pratique. On pourrait le qualifier d’utopiste antiutopiste. Dans la postface à la deuxième édition allemande du Capital, il raille ceux qui veulent écrire des « recettes pour les gargotes de l’avenir (10) ». Et, bien qu’une vision se dégage de ses écrits économiques, elle n’a pas grand rapport avec l’égalitarisme. Marx a toujours combattu l’égalité primitiviste, qui décrète la pauvreté pour tous et la « médiocrité générale (11) ». S’il reconnaît la capacité du capitalisme à produire de la richesse, il rejette son caractère antagonique, qui subordonne l’ensemble du travail — et de la société — à la quête du profit. Davantage d’égalitarisme ne ferait que démocratiser ce mal.

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    THOMAS PIKETTY
    PPHOTO JANERIK HENRIKSSON
    Marx savait la force de la « chaîne d’or », mais il jugeait possible de la briser. Que se passerait-il si on y parvenait ? Impossible de le dire. La meilleure réponse que Marx nous ait offerte se trouve peut-être dans un texte de jeunesse où il s’attaque à la religion et, déjà, à la chaîne que recouvrent ses «fleurs imaginaires » : « La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l’homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu’il secoue la chaîne et qu’il cueille la fleur vivante (12).  »

    Russell Jacoby

    Professeur d’histoire à l’université de Californie à Los Angeles. Auteur, notamment, de The Last Intellectuals (1987) et, plus récemment, des Ressorts de la violence. Peur de l’autre ou peur du semblable ?, Belfond, Paris, 2014. Une version de ce texte a paru sur le site de The New Republic aux Etats-Unis.

    (1) Allan Bloom, The Closing of the American Mind, Simon & Schuster, New York, 1987. Son obsession conservatrice d’une décadence de l’enseignement a inspiré en France l’essayiste Alain Finkielkraut.

    (2) Cf. Chris Giles, « Data problems with Capital in the 21st century », Financial Times, Londres, 23 mai 2014, et la réponse de Thomas Piketty, « Technical appendix of the book. Response to FT » (PDF), 28 mai 2014.

    (3) Mouvement politique ouvrier du milieu du XIXe siècle au Royaume-Uni.

    (4) Richard Henry Tawney, Equality, Allen & Unwin, Londres, 1952.

    (5) Karl Marx, Le Capital. Livre I, traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre, Presses universitaires de France, Paris, 1993, p. 693.

    (6) Steven N. Kaplan et Joshua Rauh, « It’s the market : The broad-based rise in the return to top talent », Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3, Nashville, 2013.

    (7) Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 706.

    (8) Cf. Raphael Kaplinsky, « What does the rise of China do for industrialization in Sub-Saharan Africa ? », Review of African Political Economy, vol. 35, n° 115, Swine (Royaume-Uni), 2008.

    (9) Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 855-857.

    (10) Ibid, p. 15.

    (11) Ibid, p. 854.

    (12) « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel », dans Karl Marx, Philosophie, Gallimard, coll. « Folio Essais », Paris, 1994, p. 90.

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    FESTIVITÉS DU NOUVEL AN 2015 À VALPARAÍSO, CHILI

    FESTIVITÉS DU NOUVEL AN 2015 À VALPARAÍSO, CHILI. PHOTO CLAUDIO BUENO