vendredi 3 février 2017

FACE AU « ROMAN NATIONAL », LES HISTORIENS MONTENT AU FRONT


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ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT

Une jeune garde de chercheurs investit le débat public. Leur but  : faire pièce au «  roman national  », vision monolithique et réactionnaire du pays.
COUVERTURE DE L'«HISTOIRE
MONDIALE DE LA FRANCE»
  
Déjà 50 000 exemplaires sortis en trois semaines et trois réimpressions… C’est incontestablement un petit événement, déclenché par un ouvrage qui a rassemblé 122 historiens. Histoire mondiale de la France (Seuil, 800 pages, 29 euros) s’est hissé dans les meilleures ventes d’essais dès son lancement, se classant même, le jour de sa parution, juste derrière la réédition en couleurs de Tintin au pays des Soviets dans les commandes d’Amazon.

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« LES NÉORÉACS ONT-ILS GAGNÉ LA BATAILLE DES IDÉES ? »
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT

Le directeur de l’ouvrage, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France et chroniqueur au « Monde des livres », a placé le projet sous l’égide d’un illustre ancêtre, Jules Michelet : « Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France. »

L’ouvrage déploie une histoire nationale d’un genre nouveau, montrant la lente formation de la France dans les ruptures et les discontinuités, insistant sur les hommes et les influences venus d’ailleurs ou partis d’ici, écornant quelques mythes à la vie dure.

Il ne s’est rien passé à Poitiers en 732, sinon une escarmouche avec les sarrasins comme il y en eut des dizaines d’autres (et d’ailleurs elle n’eut pas lieu à Poitiers) ; saint Martin, l’un des patrons de la Gaule chrétienne, venait de Hongrie ; et la France libre de Charles de Gaulle fut plus africaine que londonienne.
Le succès témoigne d’une aspiration au renouvellement de l’image de la France. Il manifeste aussi la réussite de l’offensive menée par les historiens de métier. Réunis le 14 janvier au Théâtre de la Colline, à ¬Paris, ils étaient des dizaines à fêter la parution de l’ouvrage auquel ils avaient contribué. Si vous leur aviez dit, ce jour-là, qu’ils formaient un bataillon, ils auraient haussé les sourcils. Et peut-être même les auraient-ils froncés. L’heure, par cet après-midi d’hiver, est tout à la joie d’avoir fait œuvre collective.
  
Face à des « conteurs peu scrupuleux »

Comment le récit d’une France ouverte sur le monde pourrait-il être un acte de guerre ? Patrick Boucheron, sur scène, raconte d’ailleurs le plaisir de se rassembler pour « construire un nous qui respire un peu mieux ». Mais il parle aussi de reconquête, d’une histoire de France longtemps laissée à des « conteurs peu scrupuleux ». On ne nomme personne mais, dans la salle, tout le monde comprend l’allusion.

Ces conteurs à succès, ce sont Lorànt Deutsch ou Jean Sévillia, Dimitri Casali ou Eric Zemmour. Certains de leurs livres, tel Métronome. L’histoire de France au rythme du métro parisien (Michel Lafon, 2009), du premier, se sont vendus par centaines de milliers. Ils y pratiquent une histoire à l’ancienne, à des fins de glorification d’une France éternelle dont ils chantent le génie, chérissent les batailles et les hommes providentiels.

Leur histoire de France est linéaire et glorieuse, familière et fictive : c’est le fameux « roman national » qu’à l’époque de la présidence de Nicolas Sarkozy son conseiller ¬Patrick Buisson tentait d’imposer.

Comme l’explique dans son ouvrage La Cause du peuple (Perrin, 2016) le directeur de la chaîne Histoire, il s’agissait de « redonner aux Français la fierté de s’inscrire dans ce grand poème lyrique, dans ce trésor d’intelligence et d’héroïsme qu’était leur histoire à travers, selon la célèbre formule de Renan, “le souvenir des grandes choses faites ensemble” ».

« AUCUN CHERCHEUR NE PEUT ACQUIESCER AUX PROPOS D’ERIC ZEMMOUR SUR L’HISTOIRE. IL Y A UNE SÉPARATION ENTRE LA RECHERCHE ET L’IDÉOLOGIE », COMMENTE L’HISTORIEN ETIENNE ANHEIM

C’est donc en partie à cela que répond le projet porté par Patrick Boucheron. La rigueur historique se voit mise au service d’un récit vivant, pouvant faire concurrence aux visions monolithiques et identitaires de l’histoire de France.

« La gauche intellectuelle contre-attaque »

D’ailleurs, en face, on ne s’y trompe pas. Dans Le Figaro, l’académicien Alain Finkielkraut, auteur de L’Identité malheureuse (Stock, 2013), s’insurge : «Pour les nouveaux historiens, mondialiser la France, c’est dissoudre ce qu’elle a de spécifique (…) dans le grand bain de la mixité, de la diversité, de la mobilité et du métissage. »

Dissolution, tranche aussi le polémiste Eric Zemmour dans le même journal, croyant pouvoir constater le retour du « clivage si français entre le parti de la France et le parti de l’Etranger » en des termes directement empruntés à l’extrême droite. C’est « la guerre de l’histoire », claironne-t-il.

Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint du Figaro Magazine, auteur lui-même de livres d’histoire, précise les enjeux : « Depuis quelques années, les grands succès de librairie sont ceux de Max Gallo, Lorànt Deutsch, Stéphane Bern, Franck Ferrand, Jean Sévillia : le public suit ces auteurs-là. La gauche intellectuelle a voulu contre-attaquer. Et comment elle contre-attaque ? En faisant un livre un peu moins universitaire. Elle a trouvé une parade à l’artillerie lourde qu’il y avait en face. Elle a lancé son obus. »

Alors oui, c’est bien, à l’en croire, « un acte de guerre ». Avec Patrick Boucheron dans le rôle du général ? La personne de l’historien du Collège de France cristallise les passions.

Un « phénomène Boucheron »

PATRICK BOUCHERON PHOTO JÉRÔME BONNET
Elu en 2015 à 50 ans, ce qui est jeune pour cette vénérable institution, Boucheron s’est imposé comme une figure de savant mais aussi comme un intellectuel, requis par le contemporain. Sa leçon inaugurale, en décembre 2015, donna le ton : « Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non-recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu’ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. »

Histoire mondiale de la France n’aurait pas provoqué de telles mobilisations en sa faveur et contre elle si elle n’était liée aussi fortement à sa personne, juge l’historien Jacques Revel, ancien président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) : « Depuis un an et demi, il y a un phénomène Boucheron. Il est devenu l’historien de référence à qui on demande tout et il l’accepte avec une énergie formidable. Il est en plus au sommet symbolique de la hiérarchie académique ; avoir écrit une histoire mondiale de la France depuis le Collège de France, cela le rend, aux yeux de ses adversaires, et notamment d’un académicien français comme Alain Finkielkraut, encore plus irritant. »

Ce qui frappe, autour de lui, c’est « la montée en puissance d’une classe d’âge », ajoute cet historien qui a participé au rayonnement de l’école des Annales avec Jacques Le Goff. Une génération est à la manœuvre, une « jeune garde » qui prend la lumière – et pas qu’au Théâtre de la Colline –, démontrant la bonne santé de la discipline, à l’heure où il est de bon ton de déplorer la baisse du niveau intellectuel de la France.

Reprendre la main aux producteurs d’histoire

Ces quadragénaires de l’université ou des instituts de recherche sont entrés en fonctions au moment où des historiens non professionnels – des « people » aux yeux de leurs plus féroces critiques – occupaient déjà, beaucoup plus fortement qu’avant, le terrain médiatique et éditorial.

Certes, une histoire populaire a toujours existé, celle d’Alain -Decaux ou d’André Castelot. Mais sa nouvelle version promeut une vision réactionnaire de la France. Offensive, elle maîtrise l’art du buzz comme du coup éditorial et occupe les plateaux de télévision quand l’histoire savante a quasiment disparu des programmes – et, avec elle, l’historien de métier qui pouvait au temps d’« Apostrophes », de 1975 à 1990, espérer rencontrer un public plus large que les cercles universitaires, comme ce fut le cas -d’Emmanuel Le Roy Ladurie, de Jacques Le Goff, de Fernand Braudel ou d’Alain Corbin.

Si le succès d’Histoire mondiale de la France se confirme, cette génération peut espérer reprendre la main face aux producteurs d’histoire. « S’il faut parler de guerre, alors disons que c’est une razzia, l’esprit serait plutôt celui d’une percée dans les lignes adverses », dit Patrick Boucheron.

Il revendique d’ailleurs le caractère joyeux et collectif de l’entreprise, le contraire « de cette attitude virile d’écrire crânement l’Histoire. Les identitaires sont dans la solitude, l’héroïsme, la mélancolie. Pas nous. » C’est la seule dimension politique, selon lui, car, insiste-t-il, « le choix des auteurs pour l’Histoire mondiale s’est fait sur une communauté de méthodes, pas de valeurs ». Les 122 contributeurs ne sont en effet pas tous de gauche.

« S’IL FAUT PARLER DE GUERRE, ALORS DISONS QUE C’EST UNE RAZZIA, L’ESPRIT SERAIT PLUTÔT CELUI D’UNE PERCÉE DANS LES LIGNES ADVERSES », DIT PATRICK BOUCHERON
L’engagement est d’ordre intellectuel, dans l’envie d’une « histoire mondiale », c’est-à-dire d’une histoire qui s’intéresse aux circulations (d’hommes, d’idées, de produits). « Il n’y a pas de décalque entre la position historiographique et la posture politique », poursuit le directeur du projet. Ce qui signifie que si contestation il y a, elle doit se faire à l’intérieur des règles de la discipline.

« Même s’il peut exister des désaccords scientifiques avec l’approche d’un tel livre, aucun chercheur, quelle que soit sa sensibilité politique, ne peut acquiescer aux propos d’Eric Zemmour sur l’histoire. Il y a une séparation entre la recherche et l’idéologie », rappelle pour sa part le médiéviste Etienne Anheim, contributeur de l’Histoire mondiale… Tous unis derrière une seule bannière : l’histoire comme discipline et comme méthode.

Rôle de clarification

Ce front uni, les historiens l’ont déjà expérimenté à plusieurs reprises. Car les voilà interpellés, depuis une douzaine d’années, par les récupérations politiques du passé national. L’année 2005 est probablement un tournant : en l’espace de quelques mois, elle voit un historien de l’esclavage, Olivier Pétré-Grenouilleau, être poursuivi devant les tribunaux (pour avoir violé la loi du 10 mai 2001, dite loi Taubira, reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité), puis des parlementaires légiférer sur « l’aspect positif » de la colonisation (article 4 de la loi de février 2005, finalement abrogé).

« Il faudrait analyser, suggère Etienne Anheim, la façon dont, depuis près de quinze ans, des petits groupes de pression politiques, de droite comme de gauche, depuis les mouvances réactionnaires des parents d’élèves jusqu’aux associations communautaristes en passant par des figures comme Zemmour ou ¬Finkielkraut, ont remis le passé national au centre des débats publics et pris en otage l’histoire d’une manière assez inattendue pour les chercheurs. »

Pour Jean-Christophe Buisson, « la guerre » a commencé avec la loi Taubira (votée en 2001) et le refus, en 2005, de Dominique de Villepin, alors premier ministre, de commémorer la victoire napoléonienne d’Austerlitz.

Quoi qu’il en soit, des historiens décident alors de s’organiser contre ces usages intempestifs de leur matière. En 2005 se crée une association, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), autour de Gérard Noiriel, première manifestation publique et collective d’une mobilisation contre des récupérations politiques de l’histoire.

Dorénavant, ils entendent bien, dans une approche militante, jouer un rôle de clarification, d’autant plus que le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy (2007-2012) n’est pas de tout repos. « Ça s’accélère en 2007, dit Laurence De Cock, membre du CVUH depuis ses débuts, Nicolas Sarkozy sème la confusion en puisant ses références à gauche comme à droite. »

Un combat à armes inégales

Le président de la République pratique alors ce que son conseiller Henri Guaino a théorisé comme la « désaffiliation » : enrôler dans ses discours des figures historiques de gauche, tel Jean Jaurès ou Guy Môquet, dont il fait des icônes, balayant leur appartenance au camp des progressistes. Il a, à cette date, déjà formé un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale », alors que de nombreux historiens contestent cette notion d’« identité nationale ».

« LES HISTORIENS ET LES ENSEIGNANTS SONT À LA PEINE CAR LEUR RÉCIT EST MOINS SIMPLISTE QUE CELUI D’EN FACE, DONC MOINS GALVANISANT », JUGE L’HISTORIENNE LAURENCE DE COCK
Ils réagissent avec une série d’ouvrages d’intervention, d’abord A quoi sert l’« identité nationale », de Gérard Noiriel (Agone, 2007), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, dirigé par un collectif issu du CVUH (Agone, 2008), ou L’Histoire bling-bling, de Nicolas ¬Offenstadt (Stock, 2009). Puis, en 2013, Les Historiens de garde (Inculte, rééd. Libertalia en 2016) : enquête sur l’analyse de l’influence médiatique du roman national, l’ouvrage de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin sonne l’alarme contre les replis identitaires.

C’est donc bien à une guerre de position que l’on assiste. A armes inégales cependant, juge Laurence De Cock : « Les historiens et les enseignants sont à la peine car leur récit est moins simpliste que celui d’en face, donc moins galvanisant. » Depuis quinze ans, symptôme de cette difficulté, les ventes d’ouvrages écrits par des universitaires « s’effondrent », souligne l’historien Sylvain Venayre, spécialiste du XIXe siècle. C’est bien pourquoi l’envie d’essayer une autre stratégie se fait jour. On peut ouvrir un nouveau front.

Changer les méthodes d’écriture

Jusqu’à présent, face aux appropriations politiques de l’histoire, la profession luttait « depuis l’intérieur », en intervenant dans le débat à coups de pétitions, de tribunes, de comités d’action et d’essais.

Pourquoi ne pas lutter aussi « à l’intérieur », en changeant les méthodes d’écriture : « Renoncer au jargon, séduire par le style, investir de nouveaux genres comme l’enquête journalistique, le roman, la photographie » ? Pourquoi ne pas répondre, en un mot, par l’histoire elle-même ? Sylvain Venayre est d’ailleurs en passe de signer, avec Etienne Davodeau, le premier volume d’une Histoire dessinée de la France. Mais chercher de nouvelles formes et faire preuve d’imagination, c’est bien aussi la voie qu’a choisie Histoire mondiale…

Retour au Théâtre de la Colline, le 14 janvier : « Toujours plus scrupuleux, nous, les historiens, avons cherché à déconstruire, à décoder, à désintoxiquer. Mais au fond c’est épuisant, et de plus en plus inefficace, lance Patrick Boucheron. Et surtout, on devient soi-même réactionnaire à force de réagir sans cesse à ceux qui le sont ouvertement. » Le réactionnaire n’est-il pas celui qui « réagit » ? Changement de pied, donc. Face aux mythes ou aux manipulations, à côté de la critique – toujours nécessaire mais souvent un peu décevante –, il faut tenter le réenchantement de l’histoire.

C’est, par exemple, partager avec le grand public les fruits de la recherche historique telle qu’elle se mène depuis une quinzaine d’années dans les universités du monde entier. Faire circuler les acquis de cette révolution à l’intérieur de la discipline qu’on appelle l’« histoire globale » ou l’« histoire mondiale ».

Vision ouverte contre vision fermée

Elle peut produire des récits tout aussi entraînants que les productions « grand public ». D’autant plus intéressants qu’ils sont neufs – c’est l’avantage que possède l’histoire sur le roman national : elle est pleine de surprises puisqu’elle est une réflexion sans cesse renouvelée sur l’évolution des sociétés humaines.

On croise Rachi, un rabbin troyen du XIe siècle qui, à bien des égards, peut être considéré comme le premier grand auteur français ; on tremble devant un virus du choléra arrivé par les côtes de la mer du Nord et changeant, dans les années 1930, la donne et la forme de la politique française.

Et ne nous voilons pas la face : paru opportunément en période de campagne électorale pour la présidentielle, le livre doit une partie de son succès précisément à ce moment où les positions se durcissent et où la France « est justement en train de se demander si elle va rester une société ouverte sur le monde ou si elle va se replier ».

C’est ce que remarque, depuis Oxford, l’historien britannique Sudhir Hazareesingh. L’auteur d’un essai sur la France intellectuelle, Ce pays qui aime les idées (Flammarion, 2015), voit dans l’émoi provoqué par le livre la réapparition d’un clivage bien français – qui a succédé à l’antagonisme opposant « révolutionnaires » et « contre-révolutionnaires » – entre une vision ouverte et une vision fermée de la société. « Cette fracture a, en France, une forte composante culturelle. Cela explique que l’affrontement puisse se faire autour d’un livre. »

En somme, ce n’est pas une simple bataille rangée entre historiens et « conteurs » qu’a déclenchée la parution du livre. Ni entre droite et gauche. C’est plutôt l’affrontement entre deux visions de la France, fondées sur des rapports au monde, au passé et au savoir complètement différents qui s’y cristallise. Et voilà comment une histoire mondiale devient un enjeu hexagonal.