mardi 28 juillet 2009

PATRICIO PANIAGUA REND HOMMAGE AU "DIPLOMATE FRANÇAIS À SANTIAGO"

Roland Husson
C’est ce même diplomate qui lui a permis, quand il a été détenu par la DINA, puis expulsé du Chili, d’obtenir un visa de long séjour pour la France. Il y est resté 25 ans, avant de revenir, en 2000, s’installer au Chili.

La France de Louis Lumière

Débarqué en France à 22 ans, avec sa femme de l’époque, il continuera un temps ses études d’architecture: «j’avais obtenu une équivalence assez minable » sourit-il, mais très vite, il retrouve à Paris Oscar Castro, directeur du Théâtre Aleph et avec d’autres exilés chiliens forment l’antenne parisienne de cette troupe. Là, ils rejouent, avec un immense succès, les pièces montées dans les camps de concentration chiliens, tout en jonglant avec les petits boulots, artisanat, bricolage, nettoyage… Jusqu’à ce que, réussissant le concours de la prestigieuse école de cinéma Louis Lumière -« On l’appelait alors simplement « Vaugirard », du nom de la rue où elle était située » précise-il, il se consacre aux films, la passion qui ne le lâchera plus et lui permettra de vivre entre la France et le Chili. S’il s’est beaucoup dédié au documentaire « social »; témoignages des lieux de conflits, dans le monde, du Sahara occidental à Sarajevo en passant par l’Amérique latine, il a travaillé aussi sur des sujets culturels, comme la danse.

Une vie entre la France et le Chili

Sa filmographie impressionnante lui permettra de pouvoir envisager de revenir au Chili travailler, en 2000, pour suivre ses enfants nés en France et alors adolescents. Aujourd’hui, à nouveau « jeune » papa, il dit vivre « sur la frontière », un pied dans chaque pays, comme en témoigne son dernier projet : un long-métrage de fiction, son premier, co-produit par la France et le Chili, et basé sur l’histoire, qu’il connaît bien, d’une troupe de théâtre à Melinka, l’un des camps de concentration de l’époque de la dictature. Le tournage de "Melinka" débutera en avril 2010.
S.R

*Au Cine arte alameda à partir du 24 juillet

jeudi 23 juillet 2009

Real Madrid : Pellegrini l’Ingénieur

Les grands joueurs ne font pas toujours de bons entraîneurs. Ça tombe plutôt bien, Manuel Pellegrini n’a jamais été un très bon footballeur. Joueur de club par excellence, le Chilien a officié pendant quatorze longues années sous le même maillot, celui de l’Universidad de Chile. Surnommé le “patron” par ses anciens coéquipiers, l’ex défenseur central a ainsi enfilé 451 matchs pour un seul petit but.

A l’époque, son sang-froid est déjà sa plus grande qualité. Le bac à glace humain ficherait même les jetons à ses propres partenaires. Patricio Reyes, ancien buteur et équipier de Pellegrini à l’Universidade de Chile, se rappelle d’un type «hermétique», enfin presque… «Je me rappelle d’un jour où il m’a fait une passe décisive de la tête. D’habitude, il ne foulait jamais la surface adverse… Quand je suis allé célébrer le but avec lui, il avait des larmes de joie. En l’embrassant, je lui ai dit à l’oreille : “Manuel, tu es ému, tu vois, tu n’es pas un robot !” C’est la seule fois où j’ai vu l’émotion prendre le dessus sur lui !».

En vérité, un autre épisode marquera la carrière du Pellegrini joueur. En 1986, Universidad de Chile rencontre Sandino en Coupe du Chili. A quelques minutes de la fin du match, le gardien d’Universidade repousse mal la sphère. Pellegrini, seul dans la surface, pense avoir le temps de dégager tranquillement. Malheureusement, un jeune attaquant de 17 ans saute plus haut que lui et pousse le ballon dans les filets vides. Ce jeune inconnu s’appelle Ivan “l’Hélicoptère” Zamorano… Pellegrini est effondré et décide, de retour au vestiaire, d’officialiser sa retraite : « A l’époque, si j’avais su que Zamorano deviendrait l’un des meilleurs avant-centres du monde, j’aurais continué ma carrière encore un ou deux ans».

Universidad-Quito-San Lorenzo, l’apprentissage

En raccrochant les crampons, Pellegrini pense d’abord mettre ses études d’ingénierie civile à profit: «Pour moi, l’après-foot était déjà programmé : ce que je voulais vraiment, c’était ouvrir une entreprise de BTP, mais Fernando Riera (entraîneur de l’Universidade de Chile) a éveillé une vocation en moi». Idole des supporters de son club de cœur, le Chilien laisse donc tomber la truelle pour prendre les rênes de l’Universidad de Chile en 88.

Sa première expérience est pourtant catastrophique : le club descend en deuxième division pour la seule et unique fois de son histoire, sa maison est taguée, sa voiture brûlée et sa réputation réduite en cendres. Néanmoins, Pellegrini persévère et continue sa carrière dans des clubs modestes comme O’Higgins et Palestino (le club des immigrés palestiniens du Chili) avant de rejoindre le rival éternel de l’Universidad de Chile en 1994 : l’Universidad Catolica. Il remporte ses premiers trophées en tant qu’entraîneur, mais ne parvient pas à devenir champion du Chili. A son départ du club, le quotidien Deportivo titre d’ailleurs : «Bon débarras !». Nul n’est prophète en son pays…

Déçu par la versatilité des supporters et l’agressivité dont il est victime, Pellegrini s’exile de fait en Équateur, après un nouveau -court- passage chez les Palestinos. Avec Liga de Quito, il remporte le championnat et arrive à hisser ses ouailles jusqu’aux huitièmes de finale de la Libertadores, seulement éliminées par l’un des favoris de la compétition, River Plate. San Lorenzo est le premier club argentin à lui faire confiance. Surtout, Pellegrini y rencontre César Luis Menotti. C’est une véritable révélation : «Parler football avec lui, c’était merveilleux. Il m’a ouvert les yeux sur la profession et sur ma manière de voir le football : sans tricher et en jouant vers l’avant».

En 2001, San Lorenzo remporte logiquement le Clausura. Pellegrini devient alors officiellement “l’Ingénieur”. Avec River Plate, son premier grand club, il remporte de nouveau le championnat (avec Lucho Gonzalez et Federico Higuain, le frère de) et devient officiellement un coach bankable.

Chili con classe

En 2004, il débarque en Espagne dans l’anonymat le plus complet. Villarreal n’est pas encore le sous-marin jaune, et ne fait peur à personne. Le président du club attire donc un architecte pour donner du liant à sa belle matière première : sa colonie sud-américaine. Ça commence pourtant très mal. Villarreal ne prend que trois petits points sur ses cinq premiers matchs. La presse parle alors de la malédiction des coachs sud-américains en Europe et évoque déjà un licenciement imminent. Pellegrini ne s’affole pas pour autant. Le temps lui donnera finalement raison : « J’ai deux préceptes : jouer avec deux attaquants, et avoir un bloc-équipe tourné vers l’attaque. Le reste n’a vraiment aucune importance».

La réputation de Pellegrini grandit aussi vite que celle du club qu’il dirige. Villarreal entre dans la cour des grands, se qualifie deux fois pour la Champion’s League et finit même par être éliminé injustement en demi-finale contre Arsenal, la faute à un penalty raté de Riquelme. En cinq ans à peine, le classieux Chilien arrive donc à placer un ‘village’ de 25 000 âmes dans le gotha footballistique européen. Villarreal et son football tout en toque typiquement sud-américain est même considéré comme l’une des équipes les plus chatoyantes de la Liga. Ce n’est pas rien… Et malgré son air aristocratique et distant, Manu le malin est donc arrivé à définir un vrai style et à l’imposer à son équipe, autrefois habituée au ventre mou du championnat.

Pellegrini a pourtant dû gérer l’une des plus grosses problématiques de sa carrière sur la côte valenciane. Celle qui aurait pu lui fermer les portes des grands clubs. Lassé des caprices de la star Riquelme, il décide de l’écarter du groupe et de faire confiance à ce qu’il appelle ses “leaders positifs”, en l’occurrence, Senna, Pires, Venta et Arruabarrena. «Si les individualités se mettent au service de l’équipe, c’est parfait, mais si elles font passer leurs propres intérêts avant le collectif, elles n’ont plus lieu d’être». Les Galacticos sont prévenus…

Quelque part, l’arrivée de Pellegrini au Real Madrid n’est pas une surprise. Florentino Perez, très attaché aux apparences, fantasme sur les coachs étrangers aux cheveux poivre et sel, ou le symbole de la force tranquille. Une certaine idée de l’élégance: Wenger, Ancelotti, Rutger Hauer (l’entraîneur du Real Madrid fictif dans le navet, Goal 2)… Et donc “l’Ingénieur”. Pour le coup, le président d’ACS a visé juste. Pellegrini connaît la Liga comme sa poche. D’ailleurs, il est actuellement la personne qui a le plus d’expérience sur un banc de touche espagnol, seulement dépassé par Lotina (entraîneur du Depor). Mais, surtout, sa conception du football est en parfait accord avec la stratégie marketing mise en place pour le retour des Galacticos 2. « Le travail tactique se fait de la défense jusqu’au milieu de terrain, ensuite je veux que mes joueurs aient le plus de liberté possible. Le public va au stade pour voir des joueurs qui font des choses différentes avec le ballon. S’il n’y a pas de spectacle, à quoi bon ?», théorise-t-il.

Le casse-tête madrilène

Adepte de la technique plus que du physique, Pellegrini est donc surtout un coach qui met l’accent sur le travail avec le ballon. Spectacle oblige : « Je veux que mes joueurs travaillent avec la balle, pas contre elle. Il n’y a personne sur terre qui puisse supporter de courir derrière un ballon sans jamais pouvoir le toucher, c’est pourquoi j’organise toujours des séances d’entraînement où le ballon a le rôle principal, hormis une fois par mois, et encore, quand je ne suis pas d’humeur ! ».

Depuis son étape à Villarreal, le Chilien taciturne a également pris l’habitude de ponctuer chacune de ses séances d’entraînement par le même exercice : des confrontations sur un quart de terrain où chaque joueur rejoint le vestiaire uniquement après avoir piqué 20 sprints. En théorie, le pari proposé par Pellegrini semble donc prometteur. Reste à savoir comment aligner ses stars dans son classique 4-4-2 : «J’aime jouer avec deux milieux de terrain, l’un plus technique que l’autre, et occuper les côtés, mais pas toujours avec les mêmes joueurs. Sans roulements, mon système serait prévisible. Mais, surtout, j’adore jouer avec deux attaquants de pointe parce que je ne crois pas vraiment à ce qu’on appelle les 9 et demi. Je ne comprends vraiment pas à quoi ils servent».

Avec Kaka et Cristiano Ronaldo dans son effectif, il va pourtant bien devoir se pencher sur la question… Pour l’heure, Pellegrini nourrit un seul et unique regret depuis son arrivée dans la capitale espagnole : la plage. «J’adorais passer un peu de temps à lire, allongé sur la plage de Benicassim. C’est quelque chose qui va vraiment me manquer à Madrid. Depuis quelques mois, je m’étais même inscrit à des cours d’allemand et de peinture, histoire de décompresser un peu du football». Si Manuel recherchait un havre de paix en débarquant au Real, pour le coup, c’est raté…

Javier Prieto Santos

Du vin bu, des bouteilles descendues, je n'ai rien vu...

Il arpentait les vignes du Carmen dans la vallée de Maipo, quand il remarqua des pieds de Merlot différents, il venait de redécouvrir le Carmenère un cépage que l’on croyait disparu à jamais depuis l’épidémie de phylloxéra. Je me suis aussi souvenue de cet ami peintre chilien exilé à Barcelone, je l’ai perdu de vue mais une de ses peintures me suit dans mes déménagements, elle est là accrochée dans l’entrée.

Pour accompagner le poisson grillé, un vin blanc portugais, choisi pour sa couleur si pâle et sa bouteille légèrement bleutée, je me suis souvenue en avoir bu raisonnablement à Lisbonne par une belle et claire journée d’automne.
Pour accompagner le fromage, un vieux Bordeaux qu’un vieux copain nous avait offert.
Je ne voyais que hasard dans mes choix, là où chaque bouteille se trouve liée à un souvenir ému, un moment paisible, une amitié fidèle.

Le déjeuner s’étire jusqu’à la fin de la journée, je débarrasse, range, fait la vaisselle et je réalise que du vin bu, des bouteilles descendues, je n’ai rien vu. Étrange cécité. Ce qui m’a obsédé, corps et âme aliénés a disparu laissant place à une indifférence étonnée.

Dès ma sortie de cure, la question s’est posée ou plutôt a été posée par mon mari. Doit-on proposer du vin aux invités? Il était contre, moi je suis pour. Je serai même vexée si invitée, mon hôte par égard pour mes déboires, ne proposait aux convives que des jus de fruits.

Pourquoi priver du plaisir de boire un bon vin ceux qui peuvent l’apprécier et savourer une douce ivresse?

De riches philanthropes privatisent la nature sauvage

Couverture de l'ouvrage Eco Barons

Et si, pour sauver les derniers es­paces vierges de la planète, il suffisait de les acheter? L’hypothèse a paru suffisamment sérieuse pour convaincre une poignée de milliardaires soucieux d’environnement de tenter l’aventure et d’acquérir d’im­­menses territoires dans le but de les sanctuariser. Le mouvement ayant pris une certaine ampleur ces dernières années, le journaliste américain Edward Humes, lauréat du prix Pulitzer, lui consacre un ouvrage cette année sous le titre Eco Barons [éd. Ecco, inédit en français]. L’affaire est née d’un sentiment d’urgence. Les terres vierges, qui paraissaient encore infinies il y a quelques décennies, se sont réduites comme peau de chagrin. Or, avec la disparition de ces espaces, ce sont des réservoirs de CO2 et de biodiversité qui se volatilisent. De plus, la nature n’a-t-elle pas le droit d’exister pour elle-même, qu’elle serve l’homme ou non ? Dans un cas comme dans l’autre, il est toujours difficile d’assister sans réagir à cette agonie.

Les “écobarons” ont choisi. Du haut de leurs immenses fortunes, ils ne se sentent individuellement plus en droit de laisser faire. Et la manière la plus efficace à leurs yeux est de se rendre maîtres de la situation, donc de la Terre. L’un des plus célèbres, Douglas Tompkins, cofondateur et ancien patron de la société de vêtements Esprit, a joint très tôt le geste à la parole. Depuis une quinzaine d’années, il est propriétaire en Patagonie de quelque 8 000 km2 de nature sauvage et a créé sur ces terres, tant en Argentine qu’au Chili, des “ré­serves privées”. Il entend léguer à terme ces terres aux Etats concernés, seules entités à même de leur accorder le statut solide et en principe définitif de parcs nationaux.

Ils ont acquis de grands espaces aux États-Unis

Ce genre d’initiative ne se limite pas au sud de la planète. Roxanne Quimby, par exemple, la créatrice des produits de soins corporels Burt’s Bees, a acheté des pans entiers de la très ancienne forêt du Maine. Ted Turner, le fondateur de CNN, a acquis quelque 8 000 km2 de terres dans différents Etats de l’Ouest américain, ce qui fait de lui le plus grand propriétaire foncier particulier de son pays. Quant au philanthrope suisse Hansjörg Wyss, patron du fabricant de produits médicaux Synthes, il a fait ­l’acquisition de grands espaces dans l’Utah et le Montana.

Pour les écobarons, “ce qui est bon pour la planète est bon pour l’humanité”. Facile à dire, quand on est milliardaire et qu’on n’a plus besoin de lutter jour après jour pour vivre dans le confort. Il se trouve que tout le monde ne partage pas une telle situation, et par voie de conséquence un tel point de vue. En dépit de leurs bonnes intentions, les écobarons ont fréquemment ­rencontré de vives résistances là où ils ont commencé à appliquer leurs méthodes.

“Il faut obtenir la collaboration des habitants”

Ted Turner s’est aliéné de nombreux propriétaires de ranch de l’Ouest américain en introduisant des loups dans ses réserves. A ses yeux, la re­constitution d’une nature sauvage passait forcément par là. Mais ses voisins éleveurs ne l’ont pas entendu de cette oreille. De nombreuses têtes de bétail n’avaient-elles pas péri quel­ques années plus tôt, du côté du parc de Yellowstone, à la suite d’une initiative semblable ? Le fondateur de CNN est depuis lors traité comme un paria dans la région, et plusieurs des carnassiers qu’il avait fièrement introduits ont été retrouvés morts, une balle dans la peau. Roxanne Quimby s’est également mis à dos de nombreux compatriotes en tentant de préserver les antiques forêts du Maine.

Lorsqu’elle a signifié son intention de fermer son domaine aux chasseurs et aux motoneiges, elle a aussitôt été accusée de vouloir “dépeupler la région”. Protéger la nature ­revenait là aussi à s’en prendre à des intérêts humains, liés cette fois au commerce et au tourisme. Mais c’est Douglas Tompkins qui a suscité les critiques les plus virulentes. Parce qu’il avait eu le malheur de dénoncer une entreprise d’aquaculture qui massacrait des lions de mer afin de préserver ses poissons, il a subi un tir groupé d’accusations, dont celle de mettre en danger la sécurité nationale du Chili. Pour qui se prenait donc cet Américain venu acheter des espaces immenses, là où le territoire du pays est le plus étroit et le plus difficile à défendre ?

Les écobarons, trop sûrs de leur puissance et de leur bon droit, ont commis des erreurs grossières. Mais leurs méthodes sont-elles pour autant condamnables ? “Dans l’absolu, il est évidemment préférable de sanctuariser des territoires par des moyens démocratiques au terme de larges consultations”, répond Philippe Roch, ex-directeur de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage. “Mais un meneur s’avère parfois indispensable. L’idéal est que celui-ci se montre capable de rassembler plutôt que d’imposer.” “On peut créer un parc et le verrouiller, bien sûr, mais ce n’est pas une bonne solution”, remarque Caspar Bijleveld, directeur du Papiliorama de Chiètres et fondateur de la réserve naturelle de Ship­stern, au Belize, réserve qu’il a justement constituée en en achetant le terrain. “Si vous voulez tenir sur le long terme, il est essentiel d’obtenir la collaboration des populations locales. Et vous y parviendrez si la zone protégée présente des avantages pour elles.” Plus facile à dire qu’à faire. Si la réserve naturelle de Shipstern a séduit rapidement une communauté locale engagée dans le tourisme, elle a suscité plus de réticences chez une autre, constituée d’agriculteurs et de forestiers. Et il a fallu l’intervention des autorités pour normaliser les relations. On ne pré­serve pas la nature en oubliant l’homme.

mercredi 22 juillet 2009

LE LONG EXIL DES CHILIENS ANTI-PINOCHET

Quelques kilomètres plus loin, dans le village de La Obra, l’arme à l’épaule, des jeunes gens écoutent l’hymne du Front patriotique Manuel Rodríguez (FPMR) ainsi que les derniers mots du président Salvador Allende enregistrés sur une cassette. Ils viennent d’apprendre l’objectif de leur mission. Sous le nom de code Siglo XX, ils doivent tendre une embuscade au dictateur pour le tuer.

Le « Frente », organisation polico-militaire, a été créé en 1983 par des jeunes communistes instruits par des guérilleros chiliens formés en URSS ou à Cuba et aguerris au Salvador ou au Nicaragua. Pour leur action, ils disposent d’environ trente-huit M-16 et SIG, de onze lance-grenades LAW (Light Antitank Weapon), de munitions, de grenades et d’explosifs. Soit une petite partie de l’arsenal qui a pu échapper aux perquisitions policières. Répartis en quatre groupes dans de puissants quatre-quatre neufs, les vingt-cinq combattants sont prêts pour l’attaque du cortège officiel qui comprend huit voitures et deux motos.


Vingt-sept hommes armés et entraînés protégeaient Pinochet qui circulait dans une Mercedes blindée aux vitres fumées. « Un tank déguisé en voiture », dira le commandant Ernesto, le chef du commando, après avoir vu le dictateur échapper miraculeusement à l’attentat. Après huit minutes de feu très intense, les militants du FPMR se replièrent à la manière de la CNI, la police politique, armes à la portière, sirènes et gyrophares allumés pour tromper les barrages de gendarmerie… Bilan : un blessé léger côté FPMR, cinq morts, douze blessés et des carcasses de voitures calcinées côté dictature.


La vengeance de l’État rappela l’après 11 septembre 1973. État de siège, arrestations par centaines, tortures, exécutions sommaires. La mort de Pinochet aurait pu radicalement changer le cours de l’histoire chilienne. L’attentat a donné un bon coup de pied dans la fourmilière. La popularité du FPMR, bras armé du Parti communiste chilien mais ouvert à tous ceux qui souhaitaient abattre la dictature (par exemple les prêtres se réclamant de la Théologie de la Libération), était forte dans les poblaciones. Les distributions de vivres et de fuel domestique, la guérilla urbaine, les plasticages de bâtiments américains, les enlèvements, les attaques d’armureries nourrissaient l’esprit de résistance. Par peur d’une insurrection communiste qui plomberait leurs intérêts économiques, les États-Unis, impliqués jusqu’à la moelle dans le coup d’Etat de 1973 et dans le « maintien de l’ordre », commencèrent à demander un peu de modération à leurs copains fascistes chiliens.


Dans les prisons, les détenus politiques n’avaient guère d’illusions sur une transition démocratique qui avançait à pas d’escargot en continuant à faire des courbettes à la justice militaire. Alors que Pinochet (qui restait commandant en chef des armées) s’apprêtait à laisser la place à Patricio Aylwin, premier président démocratiquement élu depuis 1973, une autre action éclatante du FPMR vint donner une claque à la dictature tout en envoyant un avertissement aux démocrates.


Le 20 janvier 1990, quarante-neuf prisonniers politiques s’évadèrent sans violence de la Carcel Publica de Santiago, prison de « haute sécurité ». Comment ? Pendant dix-huit mois, une vingtaine de militants du FPMR creusèrent sans relâche un tunnel de près de cent mètres de long sous la prison. À l’aide de fourchettes et de boîtes de conserve, ils grattèrent l’équivalent de dix camions de terre et de sable. Dans le plus grand des secrets, ils ont accompli un exploit digne de La Grande évasion, film qui a d’ailleurs fourni quelques astuces aux évadés chiliens.


Après avoir rampé pendant quinze minutes sous terre dans un fin boyau, certains militants eurent le sentiment d’une seconde naissance. Hélas, leur nouvelle vie gardait les scories de la première. Condamnés à la clandestinité ou à l’exil, les évadés furent sans surprise les « oubliés » de la transition démocratique. La plupart sont toujours coincés en France, au Mexique… Cruel revirement de l’Histoire, certains, issus de familles républicaines espagnoles réfugiées au Chili sous Franco, se sont repliés en Espagne. L’arrivée d’un gouvernement démocratique n’a pas effacé l’ardoise sanglante de la dictature. Bien que civils, victimes de tortures abominables, combattants anti-fascistes loyaux, ils restent poursuivis par des jugements militaires iniques.


Augusto Pinochet est mort le 10 décembre 2006, journée internationale des Droits de l’Homme. L’ordure avait 91 ans. Arrêté à Londres en 1998 puis relâché pour « démence sénile », le dictateur a échappé aux procès qui auraient dû sanctionner ses crimes, notamment ceux de l’opération Caravane de la Mort, de l’opération Colombo ou de l’opération Condor. Le régime de Pinochet est responsable de trois mille morts et disparus. Pinochet était poursuivi dans cinq affaires de droits de l’homme au Chili. Parmi elles, celle de la Villa Grimaldi où plus de quatre mille personnes ont été torturées entre 1973 et 1978. Deux cents sont toujours portées disparues. Au moins trente-cinq mille personnes sont passées sous les griffes sadiques des bourreaux du fossoyeur de la Unitad Popular. Dans une dizaine d’autres pays, des plaintes étaient également déposées contre le général ami de la CIA.


Grand criminel, Pinochet était aussi un vulgaire voyou. Comme Al Capone, c’est sur le terrain fiscal qu’il aurait pu chuter en premier. Dans un monde qui marche sur la tête, les crimes d’argent sont plus graves que les crimes contre l’Humanité... Le gangster aux lunettes noires était notamment accusé d’avoir détourné vingt-huit millions de dollars. Pour avoir osé s’attaquer à une telle pourriture, près de deux cents hommes du FPMR, du MIR et du PCCh, coupables de « crimes de sang » selon des tribunaux militaires, sont condamnés injustement à l’exil.


La société chilienne a vite oublié la dette qu’elle a envers celles et ceux qui ont risqué leur vie pour la démocratie. Le livre de Xavier Montanyà leur rend un vibrant hommage tout en apportant des éclairages vivants sur les actions clandestines et sur les remous politiques au Chili. Après avoir interviewé plusieurs exilés de la démocratie chilienne, l’auteur restitue avec précision les grands moments du FPMR que sont l’attentat contre Pinochet et l’évasion de la Carcel Publica de Santiago. Ken Loach puiserait là un scénario à la hauteur de ses meilleurs films politiques.


Xavier Montanyà, Les Derniers Exilés de Pinochet - Des luttes clandestines à la transition démocratique (Chili 1984-1991),
éditions Agone, 226 pages dont huit avec photos. 18€. Traduite du catalan par Lluna Llecha Llop, cette édition a été établie par Jean-Marc Rouillan.

dimanche 12 juillet 2009

LE GOÛT DES CAUSES PERDUES

Ses discussions philosophiques avec le compagnon de son existence solitaire, le chat Simenon, « gros et ronchon ». L’écoute de ses musiques préférées, les tangos, Chet Baker, Gustav Mahler. La lecture de ses chers poètes et écrivains. Et le goût des causes perdues, par amour de la justice et parce que, tout désenchanté que l’on soit, la révolte fait « rêver d’un monde organisé différemment ». Aussi, quand on s’adresse à lui pour qu’il trouve le tueur qui a sauvagement assassiné le jeune Péruvien Alberto Coiro, un coureur de jupons qui travaillait à La Poderosa, une boutique du barrio Franklin, il n’hésite pas à se lancer dans cette affaire. Qui dans la police pourrait bien s’intéresser au sort d’un « cholo sans le sou » ? Le climat de racisme et de nationalisme exacerbé qui règne à Santiago éclate sur les murs en graffitis obscènes : «A mort les Péruviens. Ils font entrer au Chili la tuberculose et la syphilis.»

En faisant que son héros se heurte à d’inextricables difficultés, Ramón Díaz-Eterovic mène le lecteur à la découverte de personnages à travers lesquels on ausculte le Chili d’aujourd’hui, peuplé de témoins d’un passé et d’un présent difficiles : Encina, ancien cadre d’un groupe financier tombé à la rue et devenu pilier du bar L’Arnaqueur, « une cambuse fréquentée par les rats les plus affamés de la ville » ; Anselmo, un ami, jadis jockey à succès que « Don Heredia », comme il l’appelle, en hommage au poète, a tiré jadis des griffes de « quelques truands du monde hippique », et qui vient de rouvrir le kiosque à journaux ; le vieux Franklin Serón, un autre ami, flic à la retraite, jadis sanctionné pour avoir milité au Parti socialiste, pressé de brûler ses archives maintenant qu’il est tout près de la mort ; la jeune et brune Violeta, venue du Pérou, serveuse au Rocco, un bar de Bellavista où elle prépare le pisco sour, réduite à vivre dans un parking aménagé en une vingtaine de cases.

Parfois, tout un quartier prend corps, tel le marché aux puces du Bío Bío où, parmi la foule, un chanteur des années 1970 essaye d’écouler ses cassettes tandis qu’un libraire d’occasion, naguère poursuivi par la police, « arbore une bedaine de saint Nicolas ».

Noir, ce roman l’est puisqu’il plonge dans l’enfer des jeux clandestins et de la drogue. Mais le noir vient surtout de l’observation d’une réalité sociale qui nous est restituée par une profusion d’images. « La ville est pleine de gens qui survivent dans leur coin, marginalisés, sans illusions, réduits à l’état de bête. Il suffit de parcourir le centre de Santiago pour voir les clochards qui passent la nuit près des grandes portes de la Banque d’Etat, au pied des statues de nos héros ou devant les vitrines illuminées des grandes chaînes commerciales. Tout le monde les regarde, mais personne ne les voit. » Un roman très attachant par son ton et son humour, qui nourrit une méditation sur l’art de vieillir.

Françoise Barthélem

La couleur de la peau, de Ramón Díaz-Eterovic, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, Métailié, Paris, 229 pages, 18 euros.

samedi 11 juillet 2009

Qui a inventé "la chilienne" ?

La raison est simple: un geste technique se met au point progressivement. Avant d’être incorporé au football de haut niveau, et donc, d’être reconnu valable, il est déjà en cours dans la rue et dans les parcs sous une forme expérimentale.

Un geste footballistique a donc deux phases d’invention: une phase expérimentale et une phase de mise au point et validation. C’est cette deuxième phase qui est considérée vraiment comme son invention.
Les gestes du football peuvent être inventés expérimentalement par des enfants. Mais ils sont réellement VALIDÉS par le Jeu lorsqu’un individu les utilise de manière concluante au cours d’un match à enjeu. Invention, validation et diffusion sont donc étroitement liées.Il y a tout de même un geste dont on connaît assez bien l’histoire. Une histoire que l’on peut suivre à la trace, avec des dates et des noms: celle de la "chilienne".
Les embrouilles de Pelé

Dans son livre "Ma vie", le roi Pelé situe l’invention de la "chilienne" aux environs des années 30. Il écrit que son maître à jouer, Waldemar de Brito, avait un frère, Petronilho, "un artiste", qui "était considéré pour beaucoup comme l’inventeur de la bicyclette, ce retourné acrobatique dont on m’attribue parfois la paternité, mais qui existait vingt ans avant que j’en entende parler" (p. 50). *

*Note: Petronilho a joué à San Lorenzo (Argentine) entre 1933 et 1936. Il est né en 1904 et n’avait que 10 ans lorsque la "chilienne" fut notifiée pour la première fois dans la presse de Talcahuano.

Pelé ajoute: "Enfant, je marquais une tonne de buts avec des bicyclettes... l’une des plus belles photos qui existent de moi fut prise quand j’étais en plein retourné acrobatique... Etant donné que c’est un coup typiquement brésilien, j’en suis très fier". (p. 50).

Pelé fait preuve de très peu de rigueur et d’une certaine mauvaise foi en attribuant ce geste à la tradition brésilienne. Son trou de mémoire a bien marché: dans son excellent numéro de septembre, SO FOOT attribue l’invention du ciseau retourné à Leonidas da Silva.*

*Note: Leonidas Da Silva est le dernier maillon du cycle de diffusion de la "chilienne". Il la valide à l’échelle mondiale dans le cadre d’une Coupe du Monde en 1938. Leonidas avait 1 an lorsque la "chilienne" fut notifiée pour la première fois dans la presse de Talcahuano. Signalons au passage que "le diamant noir" a évolué au Peñarol de Montévidéo en 1933, au même moment où Petronhilo jouait à Buenos Aires.

Naissance officielle de la "chilienne"

La naissance officielle de la "chilienne" est parfaitement certifiée. Les journalistes sportifs ont raconté sa première exécution en 1914 lors d’un match sur le terrain "El Morro", à Talcahuano. "El Morro" est un des terrains de football les plus anciens du Chili, à l’époque, une simple "cancha".

Le geste fut réalisé par Ramón Unzaga, joueur né à Bilbao (Espagne, Pays Basque) en 1894, arrivé au Chili en 1906 à l’âge de 12 ans et naturalisé Chilien. Unzaga s’installe à Talcahuano en 1912 et devient le pilier du Club Estrella de mar. Match après match, le joueur va systématiquement employer le geste, peaufinant sa technique et démontrant son efficacité, d’abord sur le plan défensif, puis sur le plan offensif. Le geste fut baptisé "chorera" (una chorera).

Ramón Unzaga participera ensuite aux éditions de la Copa América de 1916 (Argentine) et 1920 (Viña del Mar). Et c’est donc, à travers la Copa América que le geste est diffusé dans le Cône Sud. Dès 1916, "la chorera" est rebaptisée "chilena" par la presse sportive argentine. Depuis, elle est connue sous ce nom, en Argentine et en Uruguay.

Polémique

Disons, tout d’abord, que Pelé connaît bien cette histoire. En effet, en 1962, sous le maillot du Santos, il a joué en match amical contre le Deportes Naval au stade de Talcahuano. La "cancha" était devenue le Stade Ramón Unzaga. Et à cette occasion, le roi du football regala le public d’une "chilena"...

Un autre débat à connotation nationaliste a été lancé récemment par des joueurs et des chroniqueurs sportifs péruviens. Ils affirment que le geste est né au Pérou, dans le port de Callao. Il serait le fait de joueurs noirs qui organisaient des rencontres après le travail. Un journaliste sportif argentin, Jorge Barraza, soutient cette thèse.

Il n’y a pas d’arguments rigoureux pour affirmer que le "ciseau retourné" a été mis au point au Pérou avant 1914. On sait que des rencontres entre Chiliens et Péruviens ont eu lieu dans la zone portuaire de Valparaiso et de Callao. On affirme qu’un type de "retourné" nommé "chalaca" existait à Callao dès le début du 20e siècle. Le terme est avéré, mais il est impossible de connaître les caractéristiques exactes de ce geste et donc, de savoir à quoi il correspond vraiment. Des chercheurs ont passé les archives au peigne fin. Il n’ont trouvé aucun témoignage exploitable.

Pour prouver que la "chalaca" péruvienne était une "chilienne", il faudrait démontrer que la "chalaca" primitive avait une construction technique bien fixée, qu’elle était sérieusement pratiquée, systématiquement et non occasionnellement.

Le geste

La "chilienne" devait apparaître tôt ou tard.

En effet, le jeu conduit naturellement à l’exécution de ciseaux plus ou moins retournés. Le ciseau retourné apparaît spontanément sous la forme de geste défensif extrême ou de geste d’interception. Par ailleurs, le coup de pied retourné sans envol acrobatique est aussi une pratique spontanée. On peut donc parfaitement dire que des formes spontanées de "chilienne" se développent occasionnellement dans différents points du monde.

Le mérite d’Unzaga a été de concevoir le geste au-delà des circonstances, comme un geste technique en soi, exécutable en toute autonomie. Sa mise au point marque un saut qualitatif par rapport à tous les ciseaux et retournés spontanés. L’objectif et l’essence même de la "chilienne" est simple et extraordinaire: il s’agit de disposer d’une frappe du pied puissante et directe dont le point de départ se situe à hauteur de la tête.

Unzaga était un athlète complet. Spécialiste du saut à la perche et du tremplin, il avait l’habitude de défier la gravitation et de renverser son corps pour atteindre des performances physiques hors du commun. On peut considérer que sa pensée sportive et sa maîtrise de l’envol ont fécondé le football et permis de fixer la forme fondamentale du geste le plus spectaculaire. On peut affirmer aussi que Ramón Unzaga a transformé une hypothèse enfantine en arme redoutable.