dimanche 19 mars 2017

AUGUSTE RODIN : LE CENTENAIRE DE SA MORT CÉLÉBRÉ AU GRAND PALAIS


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

AUGUSTE RODIN EN 1896.
© ARCHIVES-ZEPHYR / LEEMAGE


Un siècle après sa mort, Auguste Rodin demeure l'un des artistes les plus admirés dans le monde. À partir du 22 mars, le Grand Palais, à Paris, lui consacre une rétrospective exceptionnelle présentant ses plus grands chefs-d'œuvre, son approche révolutionnaire de la sculpture et l'influence qu'il a eue sur ses « héritiers », de Bourdelle à Giacometti.
Par Stéphanie Loeb

Le « maître de la chair », dont on disait qu'il faisait « vibrer le marbre », s'est éteint le 17 novembre 1917, dans sa propriété de Meudon, à l'âge de 77 ans. Considéré comme le père de la sculpture moderne, Rodin a pourtant dû attendre l'âge de 37 ans pour se faire un nom avec sa première scupture en bronze, « L'âge d'airain ». Elle lui vaut un succès immédiat ainsi qu'un premier scandale : on l'accuse d'avoir réalisé son moulage sur un modèle vivant, tant les proportions du corps sont parfaites. La légende Rodin était née !


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]


AUGUSTE RODIN, LES BOURGEOIS DE CALAIS, PLÂTRE, 1889,
© MUSÉE RODIN PHOTO C. BARAJA
L'exposition du Grand Palais présente 200 travaux du maître : ses plus grandes œuvres, comme « Le penseur », « Le baiser » et « Les bourgeois de Calais », mais aussi de nombreuses œuvres préparatoires, des plâtres et terres cuites qui témoignent de l'abondant travail réalisé en amont d'une sculpture finale.

Ses œuvres sont également confrontées à celles des artistes qui lui ont succédé pour montrer combien Rodin a révolutionné la sculpture et inspiré ses héritiers : Carpeaux, Richier, Bourdelle, Brancusi, Matisse, Picasso, Giacometti et, bien sûr, Camille Claudel, son élève devenue sa muse et sa maîtresse.


En parallèle de l'exposition au Grand Palais, découvrez les premières images du film « Rodin » de Jacques Doillon, avec Vincent Lindon dans le rôle-titre et Izia Higelin dans celui de Camille Claudel. Sa sortie en salles est prévue le 24 mai.





samedi 18 mars 2017

UN RODIN DISPARU DEPUIS 130 ANS AUX ENCHÈRES


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

ANDROMÈDE (DÉTAIL), PIÈCE MAJEURE DE RODIN, RÉAPPARAÎT SUR LE
MARCHÉ DE L'ART, CHEZ ARTCURIAL, 130 ANS APRÈS SA CRÉATION.
PHOTO  STUDIO SEBERT
AVANT-PREMIÈRE - Alors que l'on célèbre le centenaire de la mort d'Auguste Rodin par une série d'expositions, la maison Artcurial annonce la vente, le 30 mai, d'un marbre inédit redécouvert plus d'un siècle après sa création.
Dans sa stature de marbre blanc, la belle Andromède trône endormie dans l'écrin de boiseries de la maison Artcurial. Ce vendredi 17 mars, Bruno Jaubert directeur du département impressionniste et moderne est là, en compagnie de Stéphane Aubert, directeur associé, et toute l'équipe de la maison du Rond-Point des Champs-Élysées, pour expliquer l'apparition sur le marché de cette pièce majeure de Rodin, 130 ans après sa création. Un événement qui tombe en pleine ouverture de l'exposition Rodin qui s'ouvre ces jours-ci, à deux pas, au Grand-Palais, pour célébrer le centenaire de la mort du sculpteur.

«Andromède nous attendait, explique Bruno Jaubert. C'est l'impression émouvante et rare que nous avons eue en redécouvrant cette œuvre majeure de Rodin conservée précieusement dans la même famille de génération en génération. Dans les années 1930, Georges Grappe, premier conservateur du musée Rodin émettait l'hypothèse qu'Andromède serait sans doute encore dans les mains de la famille Morla mais sans certitudes. Depuis on en avait perdu la trace...».
Un des plus beaux exemples de l'interprétation de ce mythe antique dans l'œuvre du sculpteur.

Rodin, «Andromède», estimée entre 800.000 et 1,2 million d'euros, sera en vente le 30 mai chez Artcurial, à Paris.

L'œuvre a tout pour séduire. Son sujet - «une femme nue assise sur un rocher, presque pliée en deux» selon la description du critique Gustave Geoffroy qui a vu un exemplaire de cette pièce à la galerie Georges Petit en 1886 - est caractéristique du style de Rodin dans les années 1880. Sa matière dénote par son modelé doux et sensible, sa surface lisse et luisante contrastant avec le socle encore à l'état brut, comme si Andromède semblait sortir de terre.

«Tout l'art de Rodin tient dans cet effet entre le motif fini et le «non finito du bloc dont il est issu et auquel il reste relié» souligne Serge Lemoine, ancien directeur du musée d'Orsay aujourd'hui conseiller d'Artcurial. Et son histoire lui donne une provenance rêvée irréprochable.

LOUISE LYNCH DE MORLA VICUÑA 1884
MARBRE, 57 CM MUSÉE D'ORSAY, PARIS
En 1888, en poste à Paris, le diplomate chilien, Carlos Morla Vicuña demande à son ami Rodin de réaliser le portrait de sa jeune épouse, Luisa. Le sculpteur immortalise sa beauté dans le marbre. Ce buste est alors exposé la même année au Salon national des Beaux-Arts. Celui-ci connaît un tel succès que l'État français souhaite l'acquérir pour le faire entrer dans les collections du musée du Luxembourg. Longtemps connu sous le nom de «Madame Vicuña» ou «la charmeuse», Il est aujourd'hui conservé au musée d'Orsay.

En ami des arts et de la France, le Chilien accepte. En échange, Rodin lui offre le marbre d'Andromède, un des plus beaux exemples de l'interprétation de ce mythe antique dans l'œuvre du sculpteur. On connaît trois des cinq autres exemplaires dans des institutions publiques. Le premier, propriété de Roger Marx est au musée de Philadelphie. Le deuxième commandé par Maurice Fenaille est au musée Rodin. Le troisième provenant de l'ancienne collection Jacques Zoubaloff est au musée national de Buenos-Aires. Le quatrième fait partie de la collection Gabriel Hanotaux. Il a été vendu aux enchères en 2006, à New York, pour 3 millions de dollars.

Le marbre vendu par Artcurial le 30 mai prochain affiche une estimation de 800.000 à 1,2 million d'euros. Compte tenu de l'engouement pour l'œuvre de Rodin, sous les feux des projecteurs avec les expositions le célébrant, les enchères pourraient flamber...

jeudi 16 mars 2017

LE CHILI RÊVE, S'ÉLÈVE ET SE RÉVÈLE

Ajouter une légende


En 1962, tout le Chili se laisse gagner par la fièvre de la Coupe du Monde de la FIFA™. En effet, l'enthousiasme du public ne se limite pas aux quatre stades retenus pour accueillir la compétition. Les supporters du pays hôte sont bien décidés à apercevoir leurs héros par tous les moyens, afin d'admirer les trésors nationaux que sont à leurs yeux Leonel Sanchez, Jaime Ramirez ou encore Jorge Toro.
BALLON OFFICIEL UTILISÉ PENDANT
LA COUPE DU MONDE 1962
Calés sur leurs bicyclettes, ces véritables passionnés font tout leur possible pour voir ce qui se trame au centre d'entraînement de la sélection chilienne à Santiago. Au fil des matches, tout le pays se prend à rêver car la perspective d'une place en finale de l'épreuve suprême se rapproche de plus en plus. Les Chiliens savourent chaque instant de cette belle épopée.

Calés sur leurs bicyclettes, ces véritables passionnés font tout leur possible pour voir ce qui se trame au centre d'entraînement de la sélection chilienne à Santiago. Au fil des matches, tout le pays se prend à rêver car la perspective d'une place en finale de l'épreuve suprême se rapproche de plus en plus. Les Chiliens savourent chaque instant de cette belle épopée.

Pour gagner sa place en quart de finale, le Chili a dû venir à bout d'une formidable sélection italienne. Dans la foulée, la Roja se débarrasse des premiers champions d'Europe soviétiques pour accéder au dernier carré. La confiance est au plus haut mais un adversaire de taille se dresse encore sur la route d'une première finale mondiale : le Brésil. Présentée comme la grandissime favorite de l'épreuve, la Seleção n'a pourtant guère brillé depuis le début de la compétition. Pelé a dû abandonner ses coéquipiers, victime d'une blessure lors de la deuxième journée de la phase de groupes. Dans ces conditions, le costume de sauveur revient tout naturellement à Garrincha.

En quart de finale, son doublé donne la victoire (3:1) au Brésil sur l'Angleterre. Face au Chili, l'intenable ailier récidive après 32 minutes de jeu à l'Estadio Nacional. Malgré un retard de deux buts, les hôtes refusent de baisser les bras. À force de courage, ils réduisent l'écart sur un superbe coup franc de Jorge Toro juste avant la pause. Les supporters chiliens y croient plus que jamais.

La Roja maintient la pression en seconde période, mais deux buts après la reprise signés Vava font basculer le sort de la rencontre en faveur du Brésil. La Seleção s'impose 4:2 à l'issue d'une rencontre spectaculaire, au cours de laquelle Honorino Landa et Garrincha sont tous deux expulsés. "Nous savions que ce serait difficile", confie le défenseur brésilien Mauro. "Les Chiliens étaient très forts et ils comptaient deux ou trois joueurs exceptionnels. En plus, le public était derrière eux. Heureusement, Garrincha était sur une autre planète ce jour-là." Si les joueurs et les supporters chiliens ont été terriblement déçus de manquer la finale organisée sur leurs terres, ils se sont consolés quelques jours plus tard en dominant la Yougoslavie dans le match pour la troisième place. 

Cinquante-cinq après sa meilleure performance en Coupe du Monde, la Roja se prépare à défier l'Argentine en qualifications pour l'épreuve reine, ce 24 mars. Elle ne fait pas mystère de son ambition de valider au plus vite son billet pour Russie 2018, et de fêter ainsi sa dixième participation à la phase finale.

CUANDO AMANECE EL DÍA - ÁNGEL PARRA


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

POCHETTE : VICENTE ET ANTONIO LARREA ( GRAPHISME), VICENTE LARREA 

[ Pour écouterdouble-cliquer sur la flèche ] 


«  CUANDO AMANECE EL DÍA » ( ÁNGEL PARRA ), CE TITRE EST EXTRAIT DE L' ALBUM « CUANDO AMANECE EL DÍA », ENREGISTRÉE CHEZ DICAP «CUANDO AMANECE EL DÍA» (DCP-36)  À SANTIAGO DU CHILI EN 1972.   
LICENCE YOUTUBE STANDARD
DURÉE : 00:02:45

    JEAN CLOUZET, LA NOUVELLE CHANSON CHILIENNE (1976, compte rendu)



    LA NOUVELLE CHANSON CHILIENNE
    Fournir une bibliographie exhaustive des ouvrages consacrés au Chili de l'Unité Populaire devient de plus en plus difficile, tant il est vrai que rarement événements politiques auront suscité en quelques années, une production de livres aussi volumineuse. On peut s'étonner dans ces conditions, que les manifestations artistiques qui ont accompagné le gouvernement d'Allende, n'aient pas été l'objet d'études plus nombreuses. Le livre de Jean Clouzet vient, en partie, combler cette lacune en mettant en lumière l'activité des chanteurs qui ont apporté leur soutien au processus révolutionnaire 0). Suivie d'un choix de 54 textes traduits en français, cette présentation de la Nouvelle Chanson chilienne revêt une singulière importance.

    Il était important, en effet, de donner la parole à ceux qui ont mis leur talent au service de leur peuple, sans jamais oublier de rester à l'écoute de ce peuple. Il était important d'apporter le témoignage de ceux que la junte a condamnés au silence ou à l'exil. Il était important, enfin, pour le public français, qui, par solidarité avec le Chili en lutte, va écouter les Quilapayún, les Parra ou Osvaldo Rodríguez, de connaître l'histoire et les aspirations de la Nouvelle Chanson chilienne. Cette chanson de protestation, chanson sociale et politique, chanson « engagée », est pour Jean Clouzet, une chanson des trois saisons, passée brutalement, le 11 septembre 1973, du plein été aux rigueurs de l'hiver, sans que l'on ait pu vérifier si « les fruits passeraient la promesse des fleurs » écloses au printemps.

    Le printemps c'est, bien sûr, l'incomparable Violeta Parra. Partie à la recherche de l'authentique folklore chilien, cette paysanne de Chillan, a trouvé au bout de sa longue route à travers le pays, le mode d'expression original qui devait marquer toute la Nouvelle Chanson chilienne. C'est elle la première qui, en artiste et non pas en chercheur, sort le folklore de son ghetto, donne un sens nouveau aux mélodies en y adaptant des paroles qui parlent de la misère du peuple, des injustices sociales, des politiciens véreux... Et Violeta Parra devient ainsi, plus qu'une folkloriste, plus qu'une chanteuse, un des plus émouvants poètes populaire de toute l'Amérique latine.

    (1) On peut citer à ce sujet, El cine de Allende, de Francesco Bolzoni, traduit en espagnol par Gloria Cue Sanz, Fernando Torres éditeur, Valence, 1974, 163 p.

    AUJOURD'HUI SONNE LE GLAS POUR ÁNGEL PARRA


    [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

    « RIN DEL ANGELITO » (VIOLETA PARRA), CE TITRE EST EXTRAIT DE L' ALBUM 
    « LES DERNIÈRES COMPOSITIONS DE VIOLETA PARRA », 
    ENREGISTRÉE CHEZ RCA VICTOR CHILI (CML-2456) EN 1966.     
    LICENCE YOUTUBE STANDARD  DURÉE : 00:02:01 
      [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
      ÁNGEL PARRA
      J'ai connu à Ángel lors de la première réunion que nous avons eue au 340 rue Carmen pour examiner le projet de création d'une Peña musicale. Cela devait être aux alentours d'avril 1965. 
      Patricio Manns 
      PATRICIO MANNS 
      Ángel arrivait d'Europe et portait un rutilant pantalon en cuir noir et une cravate de couleur pourpre. La dernière fois que je l’ai vu nous nous trouvions sur la scène du Théâtre Municipal de Valparaiso, il venait tout juste de chanter et je montais sur scène. La salle était pleine de musiciens et de public, nous récoltions des fonds pour Payo Grondona, qui se trouvait dans une mauvaise passe dans une clinique de la Cinquième Région (Valparaiso).


      ÁNGEL PARRA, PATRICIO MANNS
       ET ROLANDO ALARCÓN EN 1972 
      La Peña a commencé ses activités en avril 65. Vers la fin de l'année, deux nouveaux protagonistes sont apparus. L'entrée du premier - Víctor Jara -, fut soumise à un vote, puisque nous fonctionnions comme une coopérative qu'intégraient Isabel et Ángel, Rolando Alarcón et moi-même. En quelques mois Víctor a commencé à modeler son image comme fondateur de la « La nouvelle chanson chilienne »  (NCCH). Mais cela n'était pas tout. 


      « VIOLETA PARRA DANS LE 
      CHAPITEAU DE LA REINA »
      En décembre, Violeta Parra, que je ne connaissais pas et que je n'avais jamais écoutée, est arrivée d’Europe. Tout naturellement, Violeta s'est incorporée à la Peña et a très tôt commencé à assumer le rôle de directrice. Ángel l'arrêta et lui expliqua la modalité d'organisation que s’était proposée la Peña. Suite à quoi Violeta remballa ses affaires et fonda le «Chapiteau de la Reine ». Cette «reine » avait deux lectures : le Chapiteau se trouvait dans la commune de La Reina (La Reine), et sa figure principale était naturellement la Reine du folklore.

      L'atmosphère que nous avions réussi à créer entre les associés était merveilleuse. Nous chantions les jeudis, vendredis et samedis, et comme nous ne pouvions pas nous séparer, les dimanches nous allions chez Marta et Ángel pour une grillade au vent et quelques malicieux hectolitres de rouge.

      Le grand désaccord avec Ángel fut que, pour lui, la Peña devait fonctionner coûte que coûte rue Carmen. Je pensais que, étant donnée l'énorme demande que nous avions, nous devions nous déplacer dans certaines villes du pays et aller chanter, par exemple, dans les centres de travail. Parce que les gens qui allaient à la Peña, appartenaient à 95 pour cent à l'élite de Santiago. La classe travailleuse était dans l’impossibilité d'assister aux représentations, soit par le prix des places, soit parce que les gens se sentaient dans leurs petits souliers au milieu des gens guindées.

      J'ai réalisé mon rêve et ai parcouru le pays avec la troupe de « Chili, Rit et Chante ». Ensuite chacun suivit son chemin, mais notre amitié perdurera dans le temps, restera fixe dans le souvenir de ces années soixante durant lesquelles nous étions des jeunes musiciens, poètes, et tant d'autres choses et par-dessus tout : notre désir de vouloir changer le monde. 

      SUR LE MÊME SUJET :

      mercredi 15 mars 2017

      LUIS SEPÚLVEDA, RETRAITE RÉUSSIE


      [ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]


      LUIS SEPÚLVEDA
      PHOTO PIERRE HYBRE
      L'écrivain chilien, 67 ans, mêle ses souvenirs de militant et ceux d’un antihéros marxiste qui revient après vingt-trois ans.
      LUIS SEPÚLVEDA
      Il y a seize ans, Luis Sepúlveda plantait des arbres dans son jardin naissant. Le lotissement, assez chic, était récent - comme son installation ici, à Gijón dans les Asturies (Espagne), où l’avait attiré l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II.

      C’était un homme de gauche opiniâtre et désabusé, fils de communistes, pour qui la morale était «tombée avec le mur de Berlin». Et c’était un auteur tardif, rendu populaire par les formes romanesques de ses illusions, de ses combats et de son désenchantement. C’était le printemps. On vivait encore à l’ombre d’un monde fraîchement disparu : le 11 septembre n’était encore, pour quelques mois, que la date du coup d’État de Pinochet. Depuis, c’est différent. Les survivants des luttes d’antan se sont retirés, comme des ombres, ou recyclés, comme des molécules chimiques. Un personnage de Sepúlveda, une barbouze russe, dit : «Les Russes fortunés veulent manger des pommes du Chili, et les riches chiliens veulent des putes russes. Le monde a changé, et je bois à la santé de tout ça.»

      Tout écrivain est un has been. L’auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour et du Neveu d’Amérique, l’ancien prisonnier de Pinochet et exilé, n’a pas changé. Il paraît conservé dans l’agressive et conviviale nostalgie de son personnage. C’est un dinosaure trapu et discret, d’origine andalouse et mapuche, qui ressemble au défunt Charles Bronson. Il publie dans le Monde diplomatique, lutte toujours pour l’écologie, parle des saumons élevés aux antibiotiques dont les déchets contaminent tout : «J’ai eu la chance d’avoir une formation marxiste. J’ai appris à penser ce dans quoi je vis, même si ça ne me plaît pas.» Ses enfants vivent en Suède, en Equateur, un peu partout. L’un est ingénieur du son et musicien, l’autre, kinésithérapeute. Un troisième travaille dans les nanotechnologies : «Tous ont des valeurs solides. Aucun n’est une canaille. Je suis fou d’eux.» La vie de l’homme retiré et engagé continue d’être une incarnation - et une démonstration - politique.

      Dans le jardin, les arbres ont poussé. A côté d’eux, il y a maintenant une piscine. Une grande et lumineuse pièce en bois a élargi la maison. C’est son bureau. Il rappelle son succès, en expose les traces : sur les murs, près des étagères couvertes de livres, les multiples prix qu’il a reçus, sérieux ou extravagants, comme sanctions de sa carrière de conteur. A l’oral, c’est comme à l’écrit. Il commence par être bourru, presque renfermé ; puis, s’animant peu à peu, il se met à raconter si bien que sa parole l’ouvre et l’épanouit. L’imagination joue peut-être un aussi grand rôle, aussi précis que le souvenir. La vie est un acte, et un songe.

      Par exemple, lorsqu’il évoque Julio Cortázar. A 20 ans, Sepúlveda gagne un prix de poésie au Chili. Ça lui permet d’assister à un colloque où sont venus de grands écrivains latino-américains, dont Cortázar : «J’avais préparé un discours en son hommage. On m’a présenté comme une "jeune promesse de la littérature". Il s’est approché et m’a dit : "Un conseil, ne te laisse jamais traiter de jeune promesse de la littérature."» En 1979, Cortázar arrive au Nicaragua, en pleine guerre civile. Sepúlveda travaille pour le journal sandiniste Barricada, que l’autre visite : «Au moment où il entrait, il y a eu une alerte à la bombe. Cortázar m’a dit : "C’est bien toi, la jeune promesse de la littérature ?" Et il a fallu partir pour nous protéger.» Quelques années avant la mort de l’Argentin, il le croise dans un dîner à Paris : «J’espérais enfin pouvoir parler avec lui, mais il y avait trop de monde. Au milieu du repas, je vais pisser. Il entre après moi et, face à l’urinoir, me dit : "Alors, on parle ou non ?" Je suis allé chez lui avec une bouteille de Rémy Martin et une cartouche de Gitanes. On n’a plus cessé de parler.» Cortázar lui donne une préface pour un recueil de nouvelles en disant : «Ça peut être une malédiction pour toi. On risque de dire : "Les nouvelles sont nulles, mais la préface vaut le coup."»

      Dans le bureau, il y a aussi des photos de Sepúlveda avec sa famille, des amis, des célébrités intimes. Le poète Juan Gelman, qui s’exila et dont les enfants furent assassinés par les militaires argentins. Ou l’acteur Harvey Keitel, avec qui l’écrivain tourna un film dans le désert chilien d’Atacama. Il y a seize ans, il vivait sous nationalité allemande ; la chilienne lui avait été retirée sous Pinochet. Rien n’a changé : «Ils me l’ont enlevée, qu’ils me la redonnent. Ce n’est pas à moi de la demander.»

      Son double romanesque, Juan Belmonte, ancien de la lutte contre Pinochet et sniper dans différentes guérillas marxistes en Amérique centrale, vit au Chili - retiré dans le sud comme lui dans les Asturies, jusqu’à ce que des fantômes, envoyés par les Russes, viennent l’y rechercher : «Belmonte et moi, comme militants, nous sommes des outsiders. Notre manière de voir le monde n’intéresse personne.» Le personnage est apparu en 1994. Le voici pour la deuxième fois dans la Fin de l’histoire. Le livre est dédié à sa femme, Carmen Yáñez, torturée après le coup d’État de 1973, laissée pour morte dans une décharge. Elle nous sert le café en souriant. Elle vient de publier un recueil de poèmes. L’un d’eux s’intitule :J’ai vécu dans une république et deux royaumes. Derniers vers : «Dans ma république les petites boîtes nobles de ma foi d’alors / Dans mes deux royaumes une malle pesante que je traîne encore.» Sepúlveda lui offre un double de fiction, baptisé «Veronica». C’est une cape employée par les toreros en début de corrida. C’est la compagne de Belmonte. Il doit retrouver pour les Russes d’anciens guérilleros chiliens, passés par l’URSS, revenus à Santiago pour descendre un ancien tortionnaire de la junte. Ce tortionnaire est un Cosaque dont le père s’est battu avec les nazis. Il existe et vit toujours, emprisonné. Faut-il le tuer ? «Je me suis demandé comment je réagirais, dit Sepúlveda, si je tombais sur un ancien bourreau de mes amis. Franchement, je ne sais pas.» Veronica empêchera Belmonte de tirer.

      Comme son personnage, Sepúlveda a jadis fui le Chili pour Hambourg. Il y a épousé une infirmière et eu trois enfants. Plus tard, il a retrouvé Carmen, qu’il avait aimée au Chili. L’amour, par-dessus l’histoire, leur a offert une seconde vie. C’est en Allemagne, sur un lit d’hôpital où il pensait mourir, que l’écrivain a imaginé Belmonte - en hommage à Hemingway, dont il venait de lire Mort dans l’après-midi. Le livre a été écrit sur son premier ordinateur, un Atari prêté par un ami : «Comme je ne savais pas si j’allais vivre, j’ai donné à Belmonte mon histoire.» Il y a seize ans, deux chiens entouraient l’écrivain : l’un s’appelait Laïka, nom de la chienne soviétique de l’espace ; l’autre avait le surnom d’un garde du corps d’Allende. Un labrador noir et joueur les a remplacés. Il s’appelle d’Artagnan.

      4 octobre 1949 Naissance au Chili. 11 septembre 1973 Coup d’Etat de Pinochet. 1989 Le vieux qui lisait des romans d’amour. 1994 Un nom de torero. 2017 La Fin de l’histoire (Métailié).