lundi 15 décembre 2008

Un moai à Paris fait rêver

Une pointe d'épingle au milieu de cinquante millions de kilomètres carrés liquides. Un microscopique triangle de terre de quinze kilomètres d'arête craché par des volcans, et cela depuis les entrailles du Pacifique : voici l'île de Pâques, l'un des confins de notre planète, puisqu'elle est éloignée de quatre mille kilomètres de toutes les autres terres. C'est l'endroit le plus reculé du monde, celui que les hommes primitifs ayant quitté l'Afrique il y a 150 000 ans ont finalement atteint en pirogue, il y a un peu plus de mille ans seulement.

Et puis ce sont aujourd'hui 4 900 habitants, les Rapanuis, qui vont envoyer l'un de leurs 980 moais à Paris en 2010. Il y sera planté, deux semaines durant, entre l'obélisque de la place de la Concorde et la pyramide du Louvre. Le moai, c'est ce géant de pierre à l'air hautain taillé dans les flancs du volcan Rano Raraku, et que les indigènes ont mystérieusement déplacé sur plus de vingt kilomètres, il y a dix siècles de cela, sans connaître la roue.

En cet an 2008, les chefs rapanuis ont établi qu'un moai avait exprimé son désir d'aller à Paris. Et que ce voyage, qui sera organisé par une fondation italienne, allait transformer le monde. «Sur l'île, nous dit Edgard Hereveri, qui, à la tête de l'office du tourisme, est aussi l'un des intellectuels les plus sincères de Pâques, chacun des habitants sait qu'un moai va en France. Il y va pour trouver une plate-forme à Paris, pour apporter une énergie spirituelle qui va changer la conscience de l'humanité. Il y va pour métamorphoser la conscience du monde matérialiste en une conscience plus humaine.» C'est le groupe Louis Vuitton, au nom de son slogan publicitaire («L'art du voyage»), qui finance élégamment cette croisade du moai contre le matérialisme occidental.

Le moai a choisi les Tuileries

Edgard a un complice dans cette aventure. Il s'appelle Pedro Edmunds Paoa. Pedro ressemble à un moai, solide, campé dans sa terre. Sa famille est au pouvoir depuis 1904 à Pâques. Sa dynastie a toujours gouverné. Il est l'oncle du gouverneur, Carolina Hotu Hey. Il est aussi l'oncle de la maire, nouvellement élue, choisie pour lui succéder. Sur l'île, il y a sept familles et 36 parentèles. C'est ainsi depuis des siècles. Pedro est le chef. Il embrasse tout le monde sur l'île. Tous sont des cousins.
Pedro et Edgard sont allés à Paris. Ils ont arpenté la Ville Lumière, habités par l'esprit du moai. «Avec nos ancêtres, nous avons cherché la place du moai. Dans les Tuileries, j'ai senti le lieu exact où il voulait se tenir, car un courant fort d'énergie passait là», raconte Edgard. Va donc pour les Tuileries. Le moai a du goût : c'est l'un des plus beaux endroits de la capitale.

On peut évidemment se moquer, mais il est plus judicieux d'essayer de comprendre les Rapanuis. Dans leur extrême isolement, ils sont des survivants. Ils reviennent d'un cataclysme. Leur île est une métaphore de ce que la nature (les volcans, les tsunamis, mais surtout nos organisations sociales) réserve à notre espèce. L'histoire des Rapanuis raconte, en raccourci, que toutes nos sociétés, à travers le cycle de leur vie, de leur apogée et de leur déclin, sont condamnées à mourir. Cette histoire pose une question brûlante, en ces temps de pollution frénétique et de réchauffement climatique : nos sociétés humaines décident-elles vraiment d'aller vers le désastre ?

Voilà l'histoire de l'île. En 4 000 av. J.-C., des populations préchinoises venues de Taïwan se lancent à la conquête du Pacifique. Au fil des siècles, ces peuples qui deviendront les Polynésiens développent un art de la navigation sans égal. Leur univers liquide sans fin est le reflet du ciel. Ils se déplacent sur l'océan en suivant le chemin des galaxies. La Nouvelle-Calédonie est atteinte au premier millénaire av. J.-C., les Marquises en 700 ap. J.-C., Pâques au IXe siècle environ.

Pourquoi quitte-t-on son île paradisiaque pour une aventure dangereuse, avec son clan embarqué sur des arches de Noé, d'immenses pirogues chargées d'humains, de chiens, de porcs, de volailles, de patates douces et de semences ? «Dans le Pacifique comme au Moyen Âge en Europe, explique à Santiago l'archéologue Claudio Christino, directeur des études océaniennes à l'université du Chili, l'aîné hérite de tout, et les cadets partent pour fonder leurs propres lignages.»

À Pâques, racontent les spécialistes, les habitants débarquent donc, venant de Gambier, à plus de 2 000 km de là. Le territoire de l'île est alors découpé comme une tarte, en parts égales. Les clans s'installent sur des terres plus ou moins riches, puis se les disputent âprement. Un chef religieux représente l'ordre suprême. Il impose des tabous. C'est ce chef qui contrôle la fertilité. Il bénéficie du mana, c'est-à-dire d'un esprit doté de pouvoirs supérieurs. Cette autorité lui permet de faire tailler des statues monumentales représentant les ancêtres protecteurs. Au fil des siècles, la société se hiérarchise, se cloisonne, depuis les maîtres jusqu'aux esclaves. Les ego des chefs enflent, le pouvoir religieux devient totalitaire. Les maîtres exigent des moais de plus en plus grands.

Au XVIe siècle, la population de Pâques atteint 20 000 habitants. Les forêts sont abattues. On n'a même plus suffisamment de bois pour incinérer les cadavres. Une longue période de sécheresse vient ensuite semer le trouble dans cette société. Aussi, lorsque les maîtres ordonnent de tailler et d'ériger des moais de plus de vingt mètres de haut, les classes inférieures se rebellent-elles. Les esclaves massacrent les maîtres, puis les mangent. Ils abattent les moais, puisqu'ils abattent leur foi. Au XIXe siècle, les négriers péruviens achèveront de détruire cette civilisation, en enlevant les Rapanuis survivants. En 1877, les Pasqualiens ne sont plus que 111.

«Les habitants ont pleuré»

Ils sont nos frères : sur le socle de leurs croyances, leurs chefs ont fabriqué des instruments d'oppression ; une démographie incontrôlée a mené à la destruction programmée de leur milieu. Puis une longue sécheresse a fait disparaître leur race. «Le moai n'est pas un caillou, c'est une connexion, affirme Edgard, nous montrons au monde qu'en détruisant la nature, l'homme s'est détruit. L'histoire de l'île de Pâques, c'est l'histoire de l'humanité.»

L'île de Pâques aurait-elle retenu la leçon de cette tragique histoire ? Rien n'est moins sûr. Car plusieurs événements ont, ces dernières années, bouleversé la vie de l'île, et relancé la course à l'enrichissement et au pouvoir.

Dans les années 1980 d'abord, Tahiti organise un «festival des arts du Pacifique». Des peuples jusque-là isolés des uns des autres se retrouvent. Les Pasqualiens, qui dansaient la polka et la valse à l'accordéon, découvrent les pagnes de raphia, les colliers de fleurs d'hibiscus, les chemises imprimées d'ananas aux couleurs criardes. C'est une révolution culturelle.

En 1992, Claudio Christino achève la restauration du site de Tongariki. Grâce à un financement japonais, il a fait redresser, en cinq années, quinze moai pesant entre 40 et 90 tonnes, dans un site spectaculaire qui avait été balayé par un tsunami en 1960. «Les habitants ont pleuré en voyant cela», se souvient-il. Soudain, leurs pierres sans valeur retrouvent leur majesté. Les Pasqualiens découvrent que l'archéologie est leur seule richesse. Elle devient leur business.

Enfin, en 1994, Kevin Costner vient tourner une superproduction hollywoodienne sur l'histoire de l'île. Il laisse vingt millions de dollars de bénéfices dans l'unique bourgade, Hanga Roa. L'industrie du tourisme et la course à la fortune sont relancées. Chacun s'y met : les matrones, taillées comme des abat-jour, apprennent à sculpter des moai en cinq minutes. Les premiers hôtels sortent de terre. Une douzaine de Pasqualiens accumulent les millions de dollars. En 1992, 8 000 touristes visitaient l'île chaque année. Cette année, ils étaient 60 000.

Hanga Roa n'a pas encore perdu son charme. Une promenade va du port au cimetière, une avenue perpendiculaire abrite le bureau du gouverneur, une autre relie l'aéroport à l'église, le tout parcouru en dix minutes, sans hâte. Les étrangers vivant là ont tous l'air de naufragés. Venus ici pour retrouver l'innocence et partager avec les autochtones la seule joie d'être au monde, la plupart y ont sombré dans l'avachissement. Devant les cahutes du village, des poules fouillent la terre rouge autour des bananiers, des cochons somnolent à l'ombre des palmes. Le climat est harassant de douceur.