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lundi 23 décembre 2019

LA QUESTION N’EST PAS DE SAVOIR POURQUOI LE CHILI A EXPLOSÉ, MAIS POURQUOI IL N’A PAS EXPLOSÉ AVANT?

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« JOYEUX ANNIVERSAIRE,  M. LE PRÉSIDENT PIÑERA ! »
DESSIN LANGER
La coqueluche néolibérale est nue
L’extrême inégalité sociale au Chili se manifeste par le fait que 60% de la population survit avec des revenus inférieurs aux Angolais, tandis que le patrimoine de trois familles (Luksic, Matte et Paulmann) atteint 38 milliards de dollars.
DESSIN SERGIO LANGER
La nation chilienne continue de bouillir. L’étincelle qui a mis le feu à la prairie fut l’augmentation du prix du ticket de métro. Quelques jours plus tôt, le président Piñera avait déclaré qu’ils étaient un « oasis » en Amérique latine.

Les manifestations généralisées et persistantes révèlent un profond mécontentement des citoyens à l’égard des problèmes structurels (éducation, santé, système de retraite) de la société transandine. La plupart de ces transformations ont été imposées par le régime d’Augusto Pinochet.

Faisons un peu d’histoire, la dictature chilienne a traversé deux étapes différentes en matière économique :
1) la politique monétariste commandée par les «  Chicago boys  » qui s’est soldée par un échec retentissant : l’activité a baissé de 14% au cours de l’exercice biennal 1982-1983 ; 
2) le projet mené par des groupes économiques locaux liés au capital transnational. Au cours de la période 1986-1998 (les quatre dernières années de la dictature, les huit premières de la démocratie), l’économie chilienne a progressé de 7,3% en moyenne annuelle.
La contrepartie était l’extrême inégalité sociale. Dans une étude publiée en 2013, l’économiste Andrés Zahler a estimé que 60% des Chiliens survivaient avec des revenus inférieurs à ceux des Angolais. Au contraire, le patrimoine de trois familles (Luksic, Matte et Paulmann) a atteint 38 milliards de dollars.

La même année, le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, a annoncé que le Chili était entré dans le club des pays à revenu élevé en dépassant 20 000 dollars de revenu par habitant (mesuré en Parité de Pouvoir d’Achat (PPA)).

Le PPA est une technique, initialement développée à l’Université de Salamanque, qui correspond à la capacité d’achat des résidents de différents pays. Comme on le sait, le panier de produits / services qu’une personne disposant de 1 000 dollars peut acquérir sera très différent en Argentine qu’au Paraguay, en France ou aux États-Unis par exemple.

Par conséquent, le principal problème du classement du PIB national par habitant (en dollars courants) est qu’il compare les poires aux pommes. La technique PPA corrige ce problème mais a aussi ses faiblesses.

Dans l’article «  Como fue que nos graduamos de país de ’ingreso alto’ sin salir del subdesarrollo  », l’économiste chilien Gabriel Palma explique que « si l’on regarde les chiffres de la Banque mondiale (à l’exclusion seulement des petites îles, comme les paradis fiscaux et quelques pays ex-communistes), aucun pays ayant un revenu par habitant PPA similaire au Chilien, n’a autant de différence entre le revenu par habitant en dollars courants et en dollars fictifs, les PPA. Aucun ! Est-ce une raisoin pour être heureux ? Permettez-moi de vous donner un indice : le pays qui est sur nos talons est l’Afrique du Sud. En d’autres termes, cette grande différence entre les deux statistiques - 50% - est aussi un indicateur de notre sous-développement : de la persistance d’une mauvaise répartition des revenus ».

En d’autres termes, l’écart de revenu élevé (mesuré en dollars courants et en PPA) est une conséquence du fait que les services sont moins chers (c’est-à-dire les bas salaires) sur le plan international.

Que se passerait-il si on appliquait une politique économique qui réduirait les revenus en termes réels? « La réponse paradoxale est que si le revenu est mesuré en termes d’APP, cela aurait pour effet pervers d’augmenter le revenu par habitant. La raison est évidente : si le prix de la plupart des services est un markup ou marge sur les coûts de production, il est fort probable qu’on finirait par payer moins cher pour le taxi, le coiffeur, le restaurant, la couturière, etc », répond Palma.

Autrement dit, l’aggravation de la répartition des revenus augmente le PIB par habitant (version PPA). Le pays est « plus riche » même si la majorité de la population est appauvrie. « Lorsque l’écart entre les deux mesures du revenu par habitant disparaît, la grande majorité de la population chilienne peut également célébrer une augmentation du revenu national en termes de PPA. Pendant ce temps, 1% a un niveau de revenu d’élite des pays développés et sa consommation est également subventionnée par les bas prix des services », conclut Palma. La question n’est pas de savoir pourquoi le Chili a explosé, mais pourquoi il n’a pas explosé auparavant?

Diego Rubinzal - drubinzal@yahoo.com.ar - @diegorubinzal


Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi