mardi 26 octobre 2010

LE PRÉSIDENT DU CHILI ET LA RACE ALLEMANDE

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LE MILLIARDAIRE CONSERVATEUR SEBASTIÁN PIÑERA, 
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DU CHILI SIGNE LE LIVRE 
DE VISITES OFFICIELLES LORS DE SA VISITE AU 
PRÉSIDENT FÉDÉRAL D'ALLEMAGNE CHRISTIAN WULFF. 
PHOTO ALEX IBAÑEZ, SAMEDI 23 OCTOBRE 2010.


La confusion entre « Deutschland über alles » et l’hymne allemand a suscité un quiproquo que la presse allemande a qualifié de « bourde désagréable »


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« DAS DEUTSCHLANDLIED » (LE CHANT D'ALLEMAGNE), REPRODUCTION DU MANUSCRIT DES PAROLES D'AUGUST HEINRICH HOFFMANN, CONNU SOUS LE NOM DE HOFFMANN VON FALLERSLEBEN,  L'ORIGINAL SE TROUVE À CRACOVIE EN POLOGNE DANS LA COLLECTION BERLINKA. SOURCE  WIKIPÉDIA
Après avoir signé le livre de visites officielles, le chef d'État chilien Sebastian Piñera a écrit la phrase «Deutschland über Alles » (l’Allemagne au dessus de tout) justement la première ligne proscrite de l’hymne allemand.

Depuis une décision de Konrad Adenauer, datant de 1950, l’Allemagne ne jouait plus lors des cérémonies officielles que le troisième couplet du Deutschlandlied. Après la réunification, le chancelier, Helmut Kohl et le président allemand, Richard von Weizsäcker, ont décidé d’abandonner définitivement le premier couplet, qui commence par les paroles «Deutschland über alles » et le second, qui fait référence aux frontières devenues caduques de l’Allemagne. 

« DAS LIED DER DEUTSCHEN » (LE CHANT DES ALLEMANDS) 
AUGUST HEINRICH HOFFMANN VON FALLERSLEBEN EN 1841, 
SUR LA PARTITION D'UN QUATUOR À CORDES DE JOSEPH 
HAYDN DATANT DE 1797. SOURCE DEUTSCHLANDLIED


Dans l’image projetée par la nouvelle Allemagne réunifiée, rien ne devait rappeler le troisième Reich : ni la « supériorité de la race » induite dans le premier couplet ni la référence à ses frontières. 

Depuis 1991, l’hymne officiel allemand se compose donc uniquement du troisième et dernier couplet. Celui-ci commence par les paroles « Einigkeit und Recht und Freiheit » (Unité et Justice et Liberté). En Allemagne, bien que cela ne soit pas passible de poursuites, utiliser le premier couplet est généralement perçu comme l'expression de vues politiques très à droite, voire ouvertement néo-nazies.

Des sources présidentielles allemandes ont signalé que la feuille avec la phrase embarrassante et la signature de Piñera a été éliminée du livre de visites et que l'on a demandé au président chilien d’écrire un autre texte pour remplacer la fameuse phrase.

dimanche 24 octobre 2010

Une nouvelle galaxie, encore plus ancienne que les autres

C’était il y a 13 milliards d’années… A cette époque, l’univers était constitué d’un épais nuage de gaz, une époque que les astronomes appellent « l’âge sombre » car il est quasiment impossible d’y distinguer quoique ce soit. Progressivement cependant, les premières étoiles finissent par émerger et par se regrouper dans des galaxies. C’est l’une de ces toutes premières galaxies que ces scientifiques viennent d’observer. Jean Gabriel Cuby, astronome à l’observatoire de Marseille explique l’ampleur de cette découverte:
« En astronomie, quand on observe loin, on remonte également dans le temps du fait que la vitesse de la lumière est finie. Et donc quand on observe loin, on observe également loin dans le passé. Cette galaxie, on l’observe à une époque où l’univers avait 600 millions d’années alors qu’aujourd’hui, l’univers a environ 13,7 milliards d’années. On est vraiment remonté très très loin dans le temps en détectant cette galaxie et en pouvant mesurer sa distance ».
Pour faire cette découverte, plusieurs mois d'observation ont été nécessaires ainsi que la prise d'images très profondes. L’objectif prioritaire des astronomes est d’observer cette période reculée de l'univers ou l'on assiste à la naissance des étoiles et des galaxies.

Jean-Gabriel Cuby
Astronome à l'Observatoire de Marseille

Rencontre avec Raúl Ruiz, conteur fascinant

A près de 70 ans, ayant frôlé la mort à la suite de graves ennuis de santé, Raúl Ruiz signe Mystères de Lisbonne, d'après Camilo Castelo Branco, produit par un autre célèbre Branco, Paulo. Au départ série de six heures pour la télévision portugaise et Arte, cet éblouissant fleuve de cinéma romanesque et feuilletonesque a été ramené à un film de cinéma de quatre heures et demie pour les salles françaises. Quatre heures et demie qui passent comme une heure, tant cette coulée filmique évoquant aussi bien Balzac ou Dumas que Rembrandt ou Vélasquez se révèle un chef-d'oeuvre récapitulatif et terminal qui n'a pourtantrien de monumental ou d'intimidant. Ni de terminal d'ailleurs, puisqu'ayant repoussé la maladie et la mort, l'incroyable Raúl Ruiz s'est déjà lancé dans de nouveaux projets.
Pour Mystères de Lisbonne, il a fait tourner des actrices françaises.
"C'était assez théâtral, se souvient Clotilde Hesme, Raúl faisait beaucoup de plans-séquences. On savait qu'on ne serait pas récupérés au montage ! J'avais beaucoup de texte, très écrit, à l'exception d'une scène où j'ai dû improviser un peu. Je n'ai jamais vu un plateau de cinéma aussi silencieux, un tel silence de travail, de concentration. Aucune hystérie. C'est le metteur en scène qui amène ça, avec une intelligence et une acuité formidables. Les grands ne parlent pas, seule la puissance de leur mise en scène fait jouer les acteurs."
Léa Seydoux a tourné trois jours pour quelques scènes : "C'était bref mais je suis très contente de l'avoir fait. Raúl était affaibli, tout le monde essayait de ne pas causer de troubles, d'être très concentré. Quand je tourne, certains réalisateurs me touchent par la façon de porter leur film, on sent qu'ils sont complètement investis, qu'ils y mettent toutes leurs forces, toute leur âme. Raúl est extrêmement bouleversant. Je n'avais pas lu le scénario intégral, je me laissais porter, je m'offrais à lui. C'est un film réalisé avec peu de moyens mais très riche, comme La Belle et la Bête de Cocteau."
Raúl Ruiz est né et a grandi de l'autre côté de la terre, dans le lointain Chili. Son goût pour les structures labyrinthiques naît des feuilletons radiophoniques qu'il écoute assidûment et des livres qu'il dévore enfant : "Je lisais des auteurs comme Stevenson, Chesterton... Le boum de la littérature latino n'avait pas encore eu lieu, je ne connaissais pas Borges. Il existait une littérature chilienne, mais plutôt des fresques socialistes gigantesques, inspirées par Jack London." Il aime aussi le théâtre de l'absurde (Adamov, Ionesco...) et le cinéma. "Je voyais des films pas forcément bons, comme Les Espions de Clouzot, film provocateur, volontariste, mais qui contient de très jolies choses. Ou des films atypiques comme Mickey One d'Arthur Penn."
Quand on lui demande comment il est devenu cinéaste, Ruiz propose malicieusement une réponse freudienne et une réponse marxiste. Selon la première, quand à 10 ans il voit Jeanne d'Arc de Victor Fleming avec Ingrid Bergman, il est pris de l'envie irrépressible d'entrer dans le film, de prendre Jeanne/Ingrid dans ses bras, de la sauver et de fuir avec elle. "J'ai découvert qu'un réalisateur pouvait faire ça, sauver un personnage condamné ! Je l'ai d'ailleurs souvent fait dans mes films." Selon le point de vue marxiste, Ruiz comprend grâce à la Nouvelle Vague qu'il est possible de faire des films avec le peu de moyens financiers disponibles au Chili.
Il tourne son premier film, le court métrage La Maleta, en 1961. Cette première période chilienne est, de son propre aveu, assez expérimentale, un peu dans la lignée de Film de Beckett, loin du baroque débridé qui fera sa réputation. "Notre esthétique était radicale, on voulait arriver au degré zéro du cinéma.
Nous étions très influencés par la culture et les idées françaises. Notre cinéma était très dépouillé."
Le 11 septembre 1973, un coup d'Etat précipite la chute du président socialiste Salvador Allende et la prise de pouvoir sanglante du général Pinochet. Peu porté sur l'idéologie ou les prises de positions politiques affirmées, Ruiz parle de cette période avec un surprenant détachement. "J'ai été très pragmatique. Quand j'ai vu qu'on arrêtait le cinéaste Patricio Guzmán, je me suis dit, ça va continuer, c'est le moment de quitter le pays. Je suis parti un mois après le coup d'Etat. Le geste héroïque consistait à ne pas se couper les moustaches. Les moustaches, c'était la gauche !"
Le moustachu n'émigre pas tout de suite en France. Epousant des trajectoires sinusoïdales surprenantes, comme une préfiguration de ses films à tiroirs, il atterrit à Ouarzazate, au Maroc. Le cinéaste Peter Lilienthal, juif allemand uruguayen que Ruiz a connu au Chili, l'a fait venir sous prétexte d'une bourse bidon. Lilienthal lui présente un de ses amis producteur à la télévision publique allemande et Ruiz part tourner un film au Honduras pour la deuxième chaîne allemande ! A cette époque, il croisera des gens comme le cinéaste allemand Werner Schroeter.
Il arrive en France vers la fin de l'année 1974.
"J'ai d'abord fait des courts puis Dialogue d'exilés, un film politique mais ironique qui m'a créé des problèmes. Mes compatriotes ont mal réagi parce que je n'étais pas assez pathétique. Je me suis retrouvé puni d'un double exil : exilé du Chili et exilé de la communauté chilienne de Paris ! Le PCF m'a accueilli, ce qui en dit long sur les circonvolutions ironiques de la politique ! J'ai sympathisé avec les gens des Cahiers du cinéma de l'époque : Pascal Bonitzer, Serge Daney... Ils sortaient de leur période maoïste et rigolaient plus qu'avant. Une époque riche, très ouverte."
Soutenu par Daney, l'un des critiques les plus influents de l'époque, Raúl Ruiz entame ce qu'on pourrait appeler sa période Stevenson avec Les Trois Couronnes du matelot, La Ville des pirates ou L'Ile au trésor, série de films mêlant onirisme, aventure et parfum de contes sortis de vieux grimoires, une traduction de ses passions littéraires enfantines. " La Ville des pirates, c'est un cocktail entre Salvador Dalí, Walt Disney, Raymond Roussel, avec aussi une critique de Saint-Exupéry. J'ai failli créer un club anti-Petit Prince ! Je l'ai relu depuis, ce n'est pas si mal."
Ruiz installe sa réputation de cinéaste conteur, baroque et romanesque. Sans toucher un très large public, il fait son trou en France, s'enracine dans notre pays et notre cinéma. Il enchaîne les projets, dirige un temps la scène nationale le Volcan au Havre. Dans les années 1990, il connaît sa période peut-être la plus florissante, artistiquement et commercialement, et tourne avec des stars comme Catherine Deneuve, Marcello Mastroianni, Michel Piccoli ou des figures populaires comme Pierre Bellemare, Didier Bourdon et Laetitia Casta (Les Ames fortes en 2001).
"A mes débuts en France, Pierre Bellemare était le seul Français que je comprenais à la radio. Quand je l'ai rencontré, on a commencé à se raconter des histoires. Bellemare est très chilien pour ça. Il a une culture proliférante où tout se mélange, des recettes de cuisine à Mallarmé ! Deneuve, elle, m'a écouté puis m'a dit : "OK, vous pouvez utiliser mon nom !" Sous-entendu, vous pouvez monter financièrement votre film."
Ruiz enchaîne Trois vies et une seule mort, Généalogies d'un crime ou Les Ames fortes d'après Giono. A la même époque, il tourne Le Temps retrouvé, transposition à l'écran de la dernière partie d'A la recherche du temps perdu, le chef-d'oeuvre réputé inadaptable de Proust. Ruiz s'en sort magnifiquement, avec un film complètement ruizien qui réussit à retranscrire l'esprit de Proust tout en présentant l'élite des acteurs français du moment sous leur meilleur jour : Deneuve, Béart, Pascal Greggory, Edith Scob, sans oublier John Malkovich ou la mascotte de Ruiz, Melvil Poupaud.
S'il est vain de comparer le film au livre, Le Temps retrouvé surclasse infiniment les adaptations littérales du type Un amour de Swan de Volker Schlöndorff. Présentée à Cannes, cette production très ambitieuse sera l'un des plus gros succès de Ruiz.
Après ce coup d'éclat, la carrière de Ruiz suivra un cours plus inégal malgré de jolies réussites comme Ce jour-là, hilarante comédie avec Bernard Giraudeau. Mystères de Lisbonne n'en surgit qu'avec plus de puissance. Quand Paulo Branco lui a proposé de travailler sur Castelo Branco ou sur Cosmopolis de Don DeLillo (finalement pour Cronenberg), Ruiz a choisi le roman feuilletonesque : il adore le mélodrame. "Je suis sensible à l'aspect onirique, voire surréel, de ces histoires abracadabrantes. Et j'aimais bien Castelo Branco, que je connaissais à travers les films d'Oliveira. On trouve chez lui un côté portugais que j'apprécie beaucoup : on installe le mélodrame puis on l'oublie. Ça pourrait se terminer très mal, mais chez Castelo, ça se termine abruptement, ni bien ni mal, et on passe à autre chose."
Luxe rare pour lui qui commence parfois à tourner avant d'avoir un scénario, Ruiz dispose de six mois pour préparer le film et de trois mois pour tourner. Malgré sa splendeur, Mystères de Lisbonne n'est pas une production gigantesque. Pour les décors, l'Etat portugais a prêté ses nombreux palais et couvents. La structure en feuilleton permet une grande liberté dont le cinéaste s'est enivré. "Les personnages peuvent disparaître puis réapparaître quand on les avait oubliés, retour impensable dans une structure classique en trois actes. Avec le feuilleton, les proliférations sont admises et même souhaitables." Pourtant, Ruiz avoue garder un souvenir mitigé de l'expérience, pour une raison très simple : il croyait tourner son dernier film. "Le médecin a été assez honnête pour me dire que mes chances de survie étaient à 50-50. Puis c'est devenu 5-95. Ma santé était un feuilleton ! Ça a rendu le tournage solennel, pathétique, que sais-je ? Mais ça m'a obligé à aller à l'os. Ce n'est pas un film obèse."
Avant de prendre congé d'un Ruiz amaigri mais arborant une suprême élégance de séducteur latino, on se demande si après ces quelque quarante années passées en France, il se sent plutôt français ou plutôt chilien, si son ironie constante ne cache pas avec pudeur une blessure d'exilé jamais cicatrisée. Sa réponse claque comme un magnifique viatique pour temps d'identités nationales. "Je ne sais pas où est ma seconde patrie : parfois le Chili, parfois le Portugal, parfois la France. Mon domicile fixe est ici, à Paris... pardon, à Belleville, nuance. Ici, c'est le monde, les nationalités les plus invraisemblables s'y côtoient."

jeudi 21 octobre 2010

Luis Corvalán nous a quittés


L'ex-secrétaire du Parti communiste du Chili et l'un des principaux promoteurs du gouvernement de l'Unité Populaire, Luis Corvalán, est décédé ce mercredi 21 juillet 2010 à 93 ans dans son domicile de Santiago du Chili, ont informé ses parents.

Un cinéaste au fond des yeux : Patricio Guzmán

Un gros plan qui vous bouleverse ? Une scène que vous avez ratée ? C’est un questionnaire intime, disons prousto-godardien, le plus illustré possible (photos, extraits, sons…), que l’on soumet aux cinéastes, célèbres ou pas, qui comptent pour nous. Ainsi se dégage le parfum de leur univers, de leur histoire avec le cinéma, de leurs rêves. Dans le fauteuil du réalisateur aujourd’hui, le Chilien Patricio Guzmán (“La Bataille du Chili”, “Salvator Allende”), dont “Nostalgie de la lumière” est projeté demain, vendredi, en séance spéciale à Cannes.

Patricio Guzmán est un cinéaste chilien né le 11 août 1941 à Santiago. Il a signé de nombreux documentaires sur l'histoire de son pays, notamment La Bataille du Chili, coréalisé avec Chris Marker, mais aussi Salvador Allende (2004). Son dernier film, Nostalgie de la lumière, une méditation sur les traces laissées par la dictature au Chili, est présentée en séance spéciale à Cannes vendredi 14 mai.

Dans quel état vous met Cannes ?

Euphorie. Champagne. Réalisme. Dépression.

Quel est le premier film que vous avez vu et où l'avez-vous vu ?

Fantasia,
de Walt Disney, à Valparaíso (Chili), à l’âge de 7 ans.

D'où vient votre envie de faire des films ?
Des ombres reflétées sur un mur qu’il y avait en face de ma maison d’enfance

Un film un peu au-dessus de tous les autres ?

Otto e mezzo
[Huit et demi, NDRL], de Federico Fellini.


Huit et demi (1963) de Federico Fellini

Un livre que vous avez rêvé d'adapter ?
Aucun.

Vous tournez une suite. Laquelle ?

Le Chili étant un grand pays de 4 000 km de long, je n'ai qu'à me baisser pour trouver un sujet...

A quoi êtes-vous sensible pendant la projection de votre film lors d'un festival ?

A la qualité du son.

Revoyez-vous vos films ? Pourquoi ?

Oui, pour m’assurer qu’ils sont bons.

Une scène que vous avez ratée ?

C’est un film entier que j’ai raté : La Rosa de los vientos (La Rose des vents)

Une scène inoubliable ?

La disparition de Jorge Müller (mon chef opérateur, tué par la dictature de Pinochet).

Jorge Müller et Patricio Guzmán (1973)


Un film qui vous donne envie de vous engager ?

Le film Ariane Mnouchkine-L'aventure du Théâtre du Soleil, de Catherine Vilpoux.

Vos films ont-ils une nationalité ?

Le Chili.

Un gros plan qui vous bouleverse ?

La fileuse dans Ether, de Viswanadhan.

Un travelling qui vous transporte ?

La fugue de Jean-Pierre Léaud dans Les 400 Coups.

Le dernier film qui vous a fait pleurer ?

Bienvenu chez les Ch'tis
.


Bienvenue chez les Ch'tis (2008) de Dany Boon

Un film qui vous donne envie de danser ?
Boxing Gym,
de Frederick Wiseman.

Boxing Gym (2010) de Frederick Wiseman

Quel acteur regrettez-vous de n'avoir jamais filmé ?
Les oiseaux du Peuple migrateur.

Une ville dans un film ?

La ville de Blade Runner, de Ridley Scott.


Blade Runner (1982) de Ridley Scott

A quelle(s) critique(s) vous fiez-vous ?
Louis Marcorelles [grand critique, fondateur de la Semaine Internationale de la critique à Cannes, il travailla entre autres pour Le Monde et Les Cahiers du cinéma, NDRL].

Pour lequel de vos films avez-vous un faible ?

Nostalgie de la lumière
.

A quel stade de votre vie pourriez-vous envisager de ne plus faire de films?

A 115 ans.

Une chanson que vous n'avez jamais autant aimé que dans un film ?

Amarcord,
de Nino Rota.

Par quoi vos films sont-ils obsédés ?

Je ne le sais pas.

Si vous étiez un peintre ? (Ou un musicien ?)

Stravinsky.

Igor Stravinsky
En 2040, le cinéma sera...

Mieux que jamais.

Pourquoi filmez-vous ?
A cause de mon instinct et de mes désirs.

Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?

Je ne sais même pas ce qu'est un verre !

Propos recueillis par Mathilde Blottière


LES MILLE VIES DE RAOUL RUIZ, RÉALISATEUR-TUEUR À GAGES

Mort et enterré depuis belle lurette, le surréalisme ? Raoul Ruiz est la preuve vivante que non. Voilà plusieurs décennies maintenant que ce cinéaste chilien, citoyen français, âgé de 69 ans, nous embobine pour notre plus grand plaisir. Jeu de l'oie cinématographique, récits gigognes, fictions à tiroirs : son cinéma n'a cessé d'aller à contre-courant en tenant son cap sur l'imaginaire. Chacun de ses films est un voyage baroque, entre songe et réalité, mémoire et oubli, hasard et nécessité.

Ruiz a sillonné le monde, tissant d'étranges correspondances entre certains pays, la Sicile et la Suisse, le Chili et le Portugal. On jurerait qu'il a vécu plusieurs vies. Grâce à Trois Vies et une seule mort justement (avec Marcello Mastroianni) ou à Généalogies d'un crime (avec Catherine Deneuve), il a connu en France sa période la plus faste, à la fin des années 90. Puis on l'a un peu perdu de vue. Il nous revient avec un grand film, Mystères de Lisbonne, adaptation d'un classique de la littérature portugaise. Ruiz est un puits d'éru­dition, mais il n'étale pas sa science. Il fait mieux : il la transforme en art de la divagation. Propos d'excentri­que, pas piqués des hannetons.


Réalisateur, navigateur et tueur


« Je suis né à Puerto Montt, au Sud du Chili, mais mes premiers souvenirs datent de Valparaíso, où je suis arrivé à 3 ans. Je suis resté dans les parages jusqu'à l'âge de 16 ans, avant d'aller à l'université de Santiago. Mon père était capitaine de bateau, et je crois bien être le premier de la famille à ne pas avoir été marin. Je me suis rattrapé en racontant des histoires de marin [Les Trois Couronnes du matelot, L'Ile au trésor, NDLR...]. Récemment, j'ai récidivé en montant une série pour la télé chilienne, Littoral, un peu à la manière de Mystères de Lisbonne : c'est le meilleur moyen de faire un film long sans que les producteurs râlent trop. Dans ce film, je raconte des histoires liées aux gens de la mer, à Valparaíso, un grand port autrefois. Aujourd'hui, l'endroit est plein de nostalgie, c'est un peu has been. Les gens aussi : ils semblent avoir été quelque chose, quelque part, il y a longtemps. Même les enfants de 6 ans... Valparaíso me donne, d'ailleurs, la même impression que le Luxembourg, où les bébés ont l'air de retraités. 


Je serais volontiers devenu matelot sans la campagne acharnée de ma mère, qui m'a convaincu qu'être marin était aussi barbant que chauffeur de bus. Elle m'a poussé vers d'autres domaines, mais dans le fond je n'ai pas choisi un métier si différent, puisque je voyage sans arrêt. Réalisateur se rapproche aussi de tueur à gages : on est parfois réveillé à minuit et quelqu'un nous dit : "Vous prendrez le vol de 7h10, un revolver, euh... enfin, Untel vous attendra et vous commencerez à tourner lundi..." Je me souviens que, dans les années 70, lorsque la télévision allemande me produisait, elle payait la totalité du film en une seule fois. Et pas de chèques, rien que des billets de banque ! On devait se débrouiller tout seul et revenir trois mois après, le film fini. On se retrouvait alors dans la rue, avec ce paquet d'argent dans les poches, puis on prenait le train de nuit pour Paris ! Vous imaginez les risques... »


L’exil et le rire


« J'ai quitté le Chili en 1973, après l'arrestation du premier cinéaste, Patricio Guzmán. C'était un mois après le coup d'Etat militaire de Pinochet. J'étais presque en fin de carrière – j'avais fait huit films ! – et, derrière, les jeunes poussaient pour écarter les vieux – je me suis vengé depuis, les jeunes ont maintenant 60 ans et n'ont fait que trois films ! Bref, j'ai fui le Chili et j'ai débarqué au Club Med à Ouarzazate, en pleine guerre du Kippour ! Un ami réalisateur allemand, Peter Lilienthal, tournait là-bas, et c'est lui qui m'avait envoyé le billet d'avion. C'était très étrange de se retrouver en plein ramadan, dans un Club Med désert avec une bonne partie du personnel sur le pied de guerre. Plus tard, c'est Paris qui m'a choisi. Tout le monde confondait ma nationalité, on me croyait mexicain, brésilien, portugais. J'ai fait un film, Dialogues d'exilés, qui m'a valu l'excommunication des exilés et une protection inattendue du Parti communiste français. Ça tombait bien : j'avais beaucoup de mal avec le côté boy-scout des dissidents. Je me suis résolu à passer du côté de la France en me disant qu'il valait mieux en rire. »


Une petite histoire d’O


« Tantôt je m'appelle Raoul, tantôt Raul. Ça dépend des pays. En vérité, c'est Raul. Le problème, c'est qu'en France les ordinateurs se fâchent devant l'absence du "o". Mal écrit, ça devient même parfois Paul. J'ai fini par ajouter le "o". »
« Je raconte des histoires tout le temps. D'où mon goût pour le folklore, les troubadours. C'est le grand avantage du feuilleton sur les structures en trois actes : il tolère les points de suspension, les fils d'histoires qui tombent dans le vide. En amont de Mystères de Lisbonne, j'ai d'abord lu les trois volumes du roman de Camilo Castelo Branco [un écrivain du XIXe, sorte de Balzac portugais, NDLR] en prenant le plaisir de me perdre parmi les trois cents personnages. Carlos Saboga, le scénariste, a formidablement réussi à ramasser toutes ces d'histoires si portugaises dont Valery Larbaud avait justement remarqué la singularité : elles ne se déroulent jamais comme prévu. Un personnage peut être sur le point de se suicider et tout d'un coup changer d'avis puis refaire sa vie. Ce n'est pas l'ambiguïté ni la perversité des personnages, mais leur nonchalance qui m'a le plus attiré. Le film existe en deux versions : une série télé, plus longue, plus parodique. Et une version cinéma, plus à l'américaine, façon Otto Preminger, de quatre heures et demie, qui nécessite une prédisposition, mais apporte, je l'espère, un plaisir particulier. Il faut d'abord s'installer dans le récit, puis commencent à s'activer les éléments addictifs, les échos, les résonances, les rappels. Le but, c'est de donner l'impression de vivre toute une vie. »


Une filmographie infinie


« Je ne suis pas un fanatique du système décimal, pourtant je tourne souvent autour du nombre cent. A 15 ans, je me suis lancé un défi : écrire cent pièces de théâtre. J'y suis parvenu, en trichant un peu, avec certaines pièces de trois pages, comme a pu en écrire Jean Tardieu. Une dizaine d'entre elles ont été jouées... Sur ma quantité de films, j'ai lu sur Internet que j'avais fait deux cents films, ce qui me semble exagéré. On est plus proche de cent dix-sept, cent vingt, en comptant ceux que j'ai tournés pour le ministère de l'Education nationale au Chili, sur des sujets aussi variés que l'art de la conversation ou la culture de la pomme de terre. Ma méthode pour travailler autant et aussi vite ? Je ne sais pas trop : je flaire le film, je sens l'odeur du tournage. Cela m'épargne beaucoup de temps. "Tu n'as pas besoin de convaincre les producteurs, m'a dit un ami réalisateur espagnol, tu les infectes !" En vérité, le mérite revient simplement à mon ADN, j'ai plutôt bon caractère : je calme les ennemis potentiels. »


Ma greffe du foie


« Mystères de Lisbonne, c'est une sorte de testament. Je l'ai réalisé en pensant que c'était peut-être mon dernier film. J'étais malade et je devais entrer à l'hôpital à la fin du tournage pour une intervention, avec 50 % de chances d'y passer. Ce qu'on appelle le "risque vital", qui est en fait le risque mortel ! Bon, je n'ai pas voulu prendre tout ça trop au sérieux, même si on peut lire quelque chose d'inéluctable dans chaque plan. Pour combattre la mélancolie et conjurer le mauvais sort, je raconte volontiers ma maladie, c'est comme une superstition.


Le médecin qui m'a opéré m'a dit que j'avais une tumeur atypique, inclassable. "Ah, c'est marrant, c'est exactement comme ça qu'on définit mes films", lui ai-je répondu... Pour la greffe, c'est compliqué d'avoir un foie, ce n'est pas à la commande. Or, un drôle de miracle a eu lieu : ce n'est pas un, mais deux foies qui sont arrivés. Quelqu'un a dit au Chili que c'était normal, puisque deux institutions avaient prié pour moi, l'Eglise évangélique et l'Opus Dei – espérons que j'ai hérité de celui de l'Eglise Evangélique... Enfin, le problème c'est qu'un groupe d'éminents médecins au Chili, comprenant que mon foie était chilien, a alerté l'opinion en menaçant de faire appel à la justice. La durée de vie d'un foie frais n'excédant pas six heures, il n'aurait soi-disant pas supporté le voyage, de Santiago à Paris ! »


Pourriez-vous m'indiquer le chemin pour la tour de Babel ?


« Mes films sont très parlés, l'image sonore comptant autant que l'image visuelle. Tout ce qui est lié aux langues et aux accents me fascine. Les Chiliens sont capables de parler des heures, sans verbe ni sujet. Leurs phrases deviennent des bruits... Je suis vivement intéressé par ce cas inédit de prisonniers – un Italien, un Russe, un Anglais – dans un camp au Japon, durant la Seconde Guerre mondiale, qui finissent par parler tranquillement latin, car c'est leur seule langue commune. Imaginer les malentendus liés à leurs accents me réjouit.


Il y a aussi l'"aljamía", cette langue difficile à prononcer, pratiquée par les musulmans en Andalousie. J'ai fait un film, La Chouette aveugle, avec des Belges qui parlent aljamía et dans lequel j'ai ajouté toutes sortes de bruits de bouche, importés du Chili et du Sénégal. Je ne connais pas beaucoup de langues, mais j'apprends des poèmes la nuit, pour lutter contre l'insomnie et Alzheimer par la même occasion. J'aime beaucoup le provençal ou le sicilien de cour du XVIIe... Pourquoi le portugais est-il si cinématographique ? En raison de son discours implicite, de ce qui est derrière la langue, y compris le silence. En français, quand on commence à parler, on sait à peu près comment on va finir la phrase, et le discours explicite est plus fort que tout. Tandis qu'en portugais ou en chilien, dire les choses frontalement est carrément obscène. De là le charme indéfinissable des acteurs portugais disant leur texte : on dirait tout le temps des chats en train de ronronner. »


Génie méconnu


« C'est plutôt un avantage de ne pas être trop connu. Je me souviens d'une réplique dans un film de Manoel de Oliveira, La Cassette, où un guitariste parle avec le patron d'un petit café : "J'ai 75 ans et personne ne me connaît, ce n'est pas rien." Au Chili, je suis accueilli comme une figure nationale, je ne vais pas, en plus, leur demander de voir mes films ! Un ami avait résumé cela en une lettre : "J'admire beaucoup votre travail et n'avoir rien vu de vous n'a fait qu'augmenter mon admiration." Mes films ont, malgré tout, de curieux destins. Très peu de gens, par exemple, ont vu L'Ile au trésor, en France. Alors qu'aux Etats-Unis, il est multidiffusé comme un classique sur les chaînes du câble. »


Cinémémoire


« Les Milanais ont un verbe, calendare, qui désigne ce moment particulier du réveil où l'on passe fugitivement en revue ce qu'on a fait la veille, ce qui nous attend dans la journée. Trouver l'équivalent de la mémoire en film, tout en créant des rimes poétiques, c'est l'une de mes obsessions. Une tâche compliquée, car les images sont de nature plutôt liquides, c'est difficile de les enfermer dans des segments discrets. Proust m'a inspiré lorsque j'ai adapté Le Temps retrouvé. C'est lui l'inventeur du travelling, du fondu enchaîné, sauf qu'il a besoin de quarante pages. Au cinéma, c'est plus rapide. Mon cinéma est moins fondé sur un principe d'accumulation que sur celui de combinaison. Certes, je suis encombré de souvenirs – pourquoi donc me rappelle-je soudain que 212229-B était autrefois le code de l'Institut français de Londres ? Mais je ne crois pas être hypermnésique, enfin je l'espère : ceux qui le sont finissent en général par se suicider. Comme je lis des livres atypiques, je donne l'impression d'une énorme mémoire, alors qu'il s'agit juste d'une mémoire atypique. »


L’enfant, cet adulte


« Il y a souvent des enfants dans mon cinéma, pourtant je ne suis pas un fan de l'enfance, qui peut être une période terrible. Longtemps, je me suis couché de bonne heure, parce que je devais me lever à 7 heures pour aller à l'école. Pendant ce temps, ma famille s'abrutissait de fêtes improvisées. Une fois, j'ai été réveillé, au milieu de la nuit, par quatorze mômes en furie, se jetant sur mon lit, me mettant les doigts dans le nez. Une autre fois, je me suis retrouvé dans les airs : des inconnus me lançaient comme un jouet. Au Chili, le seul adulte à la maison est l'enfant. C'est le côté touchant du pays. Dans ma génération, la mère occupait plutôt le rôle du père, comme chez les Indiens. Le père était une sorte de parvenu blagueur, chargé de l'initiation sexuelle, ce qui signifiait amener son fils dans un bordel propre. »


Des films en sommeil


« Je viens de terminer le premier court métrage, La Valise, que j'ai réalisé en 1960 [l'histoire d'un homme qui se promène avec une valise contenant un nain, NDLR], en y ajoutant un plan et les sons qui manquaient. A cette époque, il y avait toujours quelqu'un ou quelque chose qui empêchait l'achèvement complet de mes films, les laissant en sommeil. C'était peut-être dû à ce qu'on appelle au Chili "la pesanteur de la nuit", ce moment de spleen après l'énergie. Quelque chose qui remonte aux temps anciens des colonies en Amérique latine et plus loin encore à la misanthropie de Don Quichotte. Cet état que les Espagnols nomment "la fatigue de commander" et que les Portugais appellent "le stress des vainqueurs". Lorsque l'idée de gagner quelque chose devient insupportable. ».

Propos recueillis par Jacques Morice
Télérama n° 3170

mercredi 20 octobre 2010

Chili: la mine dément avoir été avertie par les 33 d'un risque sous terre

"Aucun d'entre nous, responsables des opérations de la mine à ce moment-là, n'a reçu de commentaire sur des bruits ou explosions inhabituelles (dans la mine) de la part de travailleurs ou du chef de quart", ont affirmé des responsables du groupe chilien San Esteban dans un communiqué.
"La permission d'abandonner la mine en raison d'un risque présumé ne nous a pas davantage été demandée", ajoute le communiqué signé du directeur des opérations, Carlos Pinilla, et du gérant de la mine, Pedro Simunovic.
Certains des 33 mineurs, dont le chef de quart Luis Urzua, étaient entendus mercredi par un procureur de Copiapo (nord), dans le cadre d'une enquête judiciaire en cours sur l'éboulement du 5 août à la suite duquel les mineurs se sont retrouvés bloqués à 700 mètres de profondeur.
Une enquête parlementaire et une enquête administrative ont également été ouvertes.
Les responsables opérationnels de la mine d'or et de cuivre de San José, située à 800 km au nord de Santiago, avaient été directement mis en cause mardi par un député, Carlos Vilches, membre de la commission d'enquête sur l'accident, s'appuyant sur le témoignage d'un des "33", Juan Illanes.
"Il m'a dit que le matin de l'accident, ils ont commencé à signaler des problèmes, parce que des bruits importants, profonds, résonnaient dans la mine (...) Ils ont demandé à sortir, mais on ne leur a pas donné l'autorisation", a déclaré M. Vilches à l'AFP.
Au moins deux mineurs cités dans la presse ont confirmé que "la mine faisait du bruit", signe d'instabilité du sous-sol, et que le chef des opérations "savait très bien ce qu'il se passait" à l'intérieur.
"Aucun d'entre nous n'avait le moindre indice pouvant laisser penser qu'une catastrophe pouvait survenir", affirme mercredi la direction de San Esteban, pour qui l'éboulement était "imprévisible".