lundi 30 juillet 2012

A QUI PROFITE LA DESTITUTION DU PRÉSIDENT LUGO ?

PAR CARLOS LATUFF

Plusieurs députés ont même commencé à parler de la « nécessité » d’installer une base militaire américaine dans le pays. Ceux de l’Unace [Union nationale de citoyens éthiques, droite nationaliste], le parti de l’ancien général putschiste Lino Oviedo, ont même proposé un site : dans le Chaco, à la frontière avec la Bolivie, à équidistance ou presque de l’Argentine, du Brésil et du Venezuela. La purge des fonctionnaires soupçonnés d’être proches du président Lugo, ou qui ne sont pas ouvertement favorables au nouveau gouvernement, a d’ores et déjà commencé. Tout est mis en œuvre afin d’obtenir le maximum de voix à l’élection présidentielle d’avril 2013, mais aussi de récolter les fonds qui permettront au Parti libéral radical authentique de Federico Franco de devancer son allié, le Parti colorado, qui dispose de moyens financiers infiniment supérieurs.


LE NÉPOTISME DE FRANCO.  AU PARAGUAY PRÉCISÉMENT OÙ LES DÉCISIONS DU NOUVEAU PRÉSIDENT NE FONT PAS VRAIMENT L'UNANIMITÉ. « L'ÈRE FRANCO VA-T-ELLE ÊTRE CELLE DU NÉPOTISME ? », S'INTERROGE LE QUOTIDIEN LA NACIÓN. A L'ORIGINE DU SCANDALE, UN DÉCRET SIGNÉ HIER PAR LE PRÉSIDENT PARAGUAYEN. FEDERICO FRANCO AVAIT, LORS DE SON INVESTITURE IL Y A DEUX SEMAINES, PROMIS UNE PRÉSIDENCE PLUS HONNÊTE ET LE VOILÀ QUI VIENT DE NOMMER SA BELLE-SŒUR À UN POSTE DE DIRECTION AU SEIN DE L'ENTREPRISE PUBLIQUE QUI GÈRE L'IMMENSE BARRAGE D'ITAIPU, À LA FRONTIÈRE AVEC LE BRÉSIL. LES RÉACTIONS NE SE SONT PAS FAITES ATTENDRE DANS CE CONTEXTE DÉJÀ EXPLOSIF. LA NACIÓN EN LISTE QUELQUES-UNES PUBLIÉES SUR LE RÉSEAU SOCIAL TWITTER PAR LES INTERNAUTES PARAGUAYENS. CERTAINS IRONISENT DÉJÀ : « IL NOUS A DIT ' NOTRE GOUVERNEMENT SERA COMPOSÉ DES MEILLEURS ', EN FAIT IL VOULAIT DIRE DE SES MEILLEURS COPAINS ». D'AUTRES PLUS SÉVÈRES APPELLENT À UN PROCÈS POLITIQUE EXPRESS ET À LA DESTITUTION IMMÉDIATE DE FRANCO, EXACTEMENT COMME CE FUT LE CAS POUR SON PRÉDÉCESSEUR, FERNANDO LUGO, LE MOIS DERNIER. DESSIN  PANCHO CAJAS

Plus les jours passent et mieux on comprend à qui profite le crime. Les grands bénéficiaires de ce coup d’Etat sont, d’une part, les multinationales de l’agroalimentaire, et, d’autre part, certains hommes politiques, pour la plupart liés à l’agrobusiness. Côté politique, le grand gagnant de la destitution de Lugo est Horacio Cartes, du Parti colorado, l’un des plus puissants chefs d’entreprise du pays et, selon WikiLeaks, il aurait fait l’objet d’une enquête aux Etats-Unis pour des affaires de blanchiment d’argent en lien avec les trafiquants de drogue. Horacio Cartes est un grand propriétaire terrien, cultivateur de soja, comme son collègue Blas Riquelme, qui est à la tête de plus de 70 000 hectares dans la région de Curuguaty [dans l’ouest du pays]. Riquelme s’est approprié ces terres, sans que l’on sache très bien comment, sous le régime militaire (il n’a pas de titres de propriété). 

Ce sont d’ailleurs ses exploitations qui ont été occupées en juin par des paysans sans terre, occupation qui s’est soldée par la mort de onze civils et de six policiers à la fin du mois dernier et qui fut à l’origine du  «  coup d’Etat parlementaire » contre Lugo. Riquelme a été pendant des années sénateur et président du Parti colorado. Il doit son ascension politique à la dictature de Stroessner. Lui et Horacio Cartes ont accusé Lugo « d’encourager la lutte des classes » pour avoir soutenu les sans-terre quand il n’était pas encore président. Ils étaient proches d’un autre grand propriétaire terrien qui avait proposé de créer des groupes paramilitaires de défense contre les occupations de terres et la guérilla. Horacio Cartes a apparemment été blanchi aux Etats-Unis puisqu’il s’est récemment rendu là-bas pour rencontrer des banquiers et des hommes politiques influents. 
Il cherchait également des soutiens financiers pour écraser la concurrence au sein de son parti. C’est surtout sur le thème du retour sans condition des capitaux étrangers que le nouveau gouvernement s’est exprimé le plus clairement. Tous les membres du nouveau cabinet ont donné leur accord au débarquement de la multinationale d’aluminium Rio Tinto Alcan, dont le représentant en Uruguay est Diego Zabala, actuel ministre adjoint de l’Industrie. Le gouvernement de Lugo s’était montré moins compréhensif. Des représentants des mines canadiennes (or, uranium et titane) ont manifesté leur soutien au nouveau gouvernement de Franco. Le Canada a été le premier pays à reconnaître la légitimité du nouvel exécutif.
La résistance au régime de Federico Franco est faible : le personnel de la télévision publique et les paysans sont les plus mobilisés. Mais les forces de gauche sont dispersées. Ces quatre dernières années, il n’y a pas vraiment eu de regroupement politique, ce qui ne fait qu’aggraver le sentiment d’impuissance des Paraguayens.