samedi 19 avril 2014

GARCÍA MÁRQUEZ GABRIEL (1928-2014)

L'écrivain colombien Gabriel García Márquez
appartient à la génération de ces romanciers latino-américains qui ont su se faire lire et entendre hors de leur pays en donnant un nouveau souffle au genre narratif. Le cas de García Márquez est d'autant plus remarquable que la vaste audience qu'il a acquise depuis la publication de Cien Años de soledad (Cent Ans de solitude, 1967), il la doit à la création d'un univers romanesque très particulier, ce qui n'est pas le moyen le plus facile de toucher un large public. En effet, même s'il peut prendre une signification générale pour n'importe quel lecteur, le monde fictif de García Márquez reste a priori nettement colombien dans sa matière et son esprit. Or, et c'est là un autre intérêt de cette œuvre, la manifestation d'une réalité et d'une mentalité locales y est également fort différente de l'indigénisme qui a marqué l'histoire du roman latino-américain, surtout dans la première moitié du XXe siècle, et en limitait singulièrement la portée. García Márquez a trouvé une manière de conter, appelée par certains « réalisme magique », qui élève une réalité identifiable dans le temps et l'espace à la valeur de mythe universel.

1.  L'ouverture au monde


García Márquez est né en 1928 à Aracataca, un petit bourg du nord de la Colombie. Après des études de droit pour lesquelles il ne manifeste guère d'intérêt, c'est vers le journalisme que le portent ses goûts, alors qu'en revanche ses premières œuvres littéraires, écrites à partir de 1950, le laissent insatisfait au point qu'il tarde souvent et parfois même renonce à les publier.

Il séjourne quelque temps en Europe, principalement à Paris, dans des conditions matérielles et morales difficiles. En 1959, il s'associe à la révolution cubaine comme correspondant de l'agence Prensa latina à Bogotá, puis à New York. En désaccord avec certaines orientations du régime de Cuba, il quitte Prensa latina en 1961 et part pour Mexico où il mènera de front les activités de journaliste, de romancier, de rédacteur publicitaire et de scénariste. En 1967, c'est le soudain succès de Cent Ans de solitude.

Alors installé à Barcelone, García Márquez se consacre plus exclusivement à l'action politique révolutionnaire et à la littérature. « Il me semble, a-t-il dit un jour, que la littérature, le journalisme et la politique, dans la mesure où ils se tiennent à égale distance de la vie réelle, se complètent. Avec cet avantage pour la littérature qu'elle permet l'expression naturelle de sentiments vitaux comme, par exemple, la pitié, la tendresse, la nostalgie et qu'elle nous aide mieux à surmonter cette dose de scepticisme qui nous est donnée avec la vie... ». Une conception de la création littéraire qui devait être consacrée en 1982, par l'attribution du prix Nobel.

2.  Naissance d'un mythe : Macondo

Il n'est guère d'écrivain qui, du strict point de vue des matériaux anecdotiques, ait aussi peu versé de sa propre biographie dans son œuvre. García Márquez a en effet été marqué dans son enfance par les récits d'une époque (les trois premières décennies de ce siècle) qu'il n'a pas connue et que lui ont racontée les survivants de ce monde disparu. Il s'est donc en quelque sorte nourri de la mémoire des autres, en particulier celle de son grand-père, colonel libéral, vétéran des nombreuses guerres civiles qui ont ravagé la Colombie. Quand celui-ci meurt, García Márquez a huit ans : « Depuis lors, il ne m'est rien arrivé d'intéressant », dit-il avec la tranquille exagération qui caractérise son style narratif. La matière de ses récits, de La Hojarasca (1955, Des feuilles dans la bourrasque) à Cent Ans de solitude, ce sera l'image d'une réalité déjà transformée en mythe par le recul du temps et le besoin d'affabulation des hommes. À ce mythe, il donne un nom : Macondo, ville imaginaire, transposition poético-fantastique de son Aracataca natal, mais aussi symbole de la décadence d'une certaine Colombie, décadence d'autant plus fracassante qu'elle a été précédée d'une brève époque de prospérité.

Aracataca a connu en effet au début du XXe siècle une aventure extraordinaire : la « fièvre de la banane ». L'application des méthodes capitalistes à la culture bananière a provoqué dans cette société agricole féodale de considérables bouleversements économiques, sociaux, politiques et moraux. C'est un vertigineux ouragan qui passe sur la zone nord de la Colombie, apportant une fortune inespérée mais également très factice : car, en réalité, il s'agit de la mise à sac des richesses naturelles du pays par le capital nord-américain de la United Fruit Company. Quand la tempête économique est terminée, aux alentours des années vingt, on renvoie à sa léthargie un monde exsangue, voué désormais aux nostalgies de sa prospérité passée, politiquement instable, miné par la violence des rapports sociaux. García Márquez naît précisément au moment où la « fièvre de la banane » est retombée. Mais à partir des témoignages des acteurs de cette étonnante épopée, à travers aussi sa propre expérience de la décadence qui a suivi, il fait sien un univers qui est un étrange mélange de paradis et d'enfer et auquel il manque peu de chose pour devenir fiction littéraire.

En fait, la plupart des récits de García Márquez, à l'exception de El Otoño del patriarca (1975, L'Automne du patriarche) et de certains contes, sont une seule et même histoire toujours recommencée et toujours différente, partiellement développée et approfondie jusqu'à la magistrale synthèse de Cent Ans de solitude. Peu à peu, à partir de La Hojarasca, puis dans La Mala Hora (1962), El Coronel no tiene quien le escriba (1961, Pas de lettre pour le colonel) et les contes de Los Funerales de la Mamá Grande, on voit s'élaborer la figure de Macondo, avec des lieux, des personnages et des événements qui resurgissent semblables d'un récit à l'autre, mais repris à chaque fois dans une perspective différente ou avec une importance variable. Dans une atmosphère de chaleur moite et de pluies diluviennes, une lente et fatale décomposition semble toucher les hommes comme les choses, le corps social comme les âmes. L'ennui et l'usure du temps travaillent à ce pourrissement aussi sûrement que la tension que l'on sent partout latente, alimentée par les passions personnelles, mais également par la traditionnelle rivalité entre les deux factions politiques de la Colombie : les libéraux et les conservateurs. Tout baigne dans un lourd climat qui paraît préluder à une catastrophe avec parfois, comme signe prémonitoire, le suicide des oiseaux venant s'écraser contre les fenêtres. Sauf dans des récits comme La Hojarasca (où un homme seul affronte l'hostilité de tout un village), ce monde n'est pourtant pas vraiment tragique : car on échappe à la tragédie à mesure que s'affirme chez García Márquez un art de conter fait de démesure sereine et d'humour, et qui trouve son plein épanouissement dans Cent Ans de solitude.
IMAGE LA COUVERTURE EMBLÉMATIQUE DE « CENT ANS DE SOLITUDE », DE GARCÍA MÁRQUEZ QUE L'ARTISTE MEXICAIN VICENTE ROJO A DESSINÉ EN 1967.

3.  Maturité technique et synthèse thématique : « Cent Ans de solitude »

Dans les premières œuvres de García Márquez, au demeurant fort courtes, Macondo n'existe que par morceaux que le lecteur doit lui-même assembler. Avec le très volumineux Cent Ans de solitude surgit, foisonnant, le roman de Macondo apparemment définitif. À côté d'éléments nouveaux, on trouve nombre de matériaux narratifs déjà connus mais encore développés et, surtout, organisés en une très habile construction romanesque. Nous suivons l'histoire de Macondo à travers celle d'une famille, les Buendía, depuis la fondation de la ville jusqu'à sa disparition après plusieurs générations. Macondo semble vivre d'abord une sorte d'âge d'or, fait d'innocence et de simplicité, connaît ensuite les guerres civiles, puis le développement économique et les conflits sociaux que lui apporte une prétendue civilisation, pour sombrer après dans la décadence et être enfin balayée par un cataclysme. Au premier abord, on est séduit dans Cent Ans de solitude, comme dans tous les autres récits de García Márquez, par le pur et simple plaisir que procure l'art du conte. Cependant, il est très vite évident que l'intérêt majeur du livre, ce sont ses innombrables possibilités de signification. Car Macondo n'est pas seulement la transposition poétisée d'Aracataca, ou même l'image symbolique de la bourgade colombienne typique. C'est aussi le symbole de toute l'Amérique latine qui, d'une manière générale, connaît le même destin, les mêmes conflits et problèmes que la Colombie. Mais surtout Cent Ans de solitude apparaît comme une histoire de l'humanité, décrite notamment à travers des mythes bibliques : Genèse et Apocalypse, patriarches et prophètes, grimoires qui contiennent l'indéchiffrable parole de Dieu, paradis terrestre et paradis perdu, Terre promise, déluge, etc. En une sorte de geste primitive, nous refaisons le chemin qui mène de la superstition à la science en passant par l'alchimie. Les humains qui peuplent Macondo ne sont ni bons ni mauvais : ils se laissent aller à leurs instincts, à des passions toujours démesurées, à l'animalité, à l'inceste, et cela en toute innocence ; ils sont aussi capables d'une patience, d'un courage et d'une générosité inépuisables. Cette fresque s'ordonne en une curieuse structure temporelle de caractère cyclique, sans début ni fin véritables, car ces cent ans sont en fait la mesure de l'éternité.

Malgré un constant arrière-fond de vie quotidienne et de claires allusions à des faits historiques, Cent Ans de solitude n'est pas un roman réaliste au sens traditionnel du terme. Ce qui achève en effet de donner à l'univers de Macondo sa dimension mythique, c'est la présence constante de l'imagination poétique et surtout du fantastique sous ses manifestations les plus diverses : interférence du passé avec le présent, cohabitation des morts et des vivants, phénomènes de voyance, de lévitation, d'insomnie et d'amnésie collectives, tapis volants, monstres, temps immobile, etc. Or l'écriture narrative de García Márquez place le fantastique sur le même plan que le réel, présentant l'invraisemblable comme le banal avec une neutralité de ton et une régularité de rythme identique. Il en résulte un effet d'humour qui est un autre trait essentiel de Cent Ans de solitude. Ces caractéristiques se retrouveront intactes, plusieurs années plus tard, dans Chronique d'une mort annoncée (1981) et L'Amour au temps du choléra (1985), des romans qui semblent fixer définitivement la « manière » de l'écrivain colombien.

Le recours permanent à ces procédés non réalistes fait que la signification de ces récits est assez ambiguë, car si d'une part solitude et destruction sont (d'après la trajectoire anecdotique du roman) le destin de l'homme, le lecteur tend par ailleurs à oublier cet aspect fatal et tragique des choses pour retenir, grâce à la fantaisie et à l'humour, le sentiment d'exubérance vitale qui reste la caractéristique principale de l'œuvre de García Márquez.

4.  Littérature et politique

La politique est toujours présente chez García Márquez, soit par la fréquente référence au conflit historique entre libéralisme et conservatisme, soit par la critique implicite des rapports sociaux fondés sur l'oppression. Mais L'Automne du patriarche et Le Général dans son labyrinthe (1989) sont des romans de thème explicitement politique.

En ce qui concerne le premier, la relation avec la réalité est cette fois-ci immédiate, puisque c'est dans sa propre expérience des régimes dictatoriaux que l'auteur a puisé une grande partie de son inspiration. Toutefois, le « patriarche » saisi dans son « automne » n'est situé ni dans une époque, ni dans un pays précis : le sujet du livre, c'est le pouvoir dictatorial en soi, plus exactement le « caudillisme » qui marque la vie politique du monde ibéro-américain. Là encore, si García Márquez se sert de matériaux tirés d'une réalité reconnaissable, c'est pour aussitôt les élaborer en une image symbolique du pouvoir arbitraire quel qu'il soit. Plutôt que la réalité, il vise en fait la vérité du personnage, ce qui lui permet de donner libre cours à son sens de la caricature. Ce parti pris de transposition se signale d'ailleurs par une maîtrise technique encore en progrès : le ton imperturbable et le rythme égal qui caractérisent la manière de García Márquez s'appliquent ici à une phrase longue et enveloppante, d'une extraordinaire richesse suggestive.

La création romanesque de García Márquez semble une fois de plus se définir dans le refus systématique d'un réalisme traditionnel qui donnerait au discours narratif un caractère platement analytique. D'où l'ambiguïté déjà signalée et à laquelle n'échappe pas Le Général dans son labyrinthe, roman qui évoque les derniers jours de la vie du théoricien et fondateur de l'Amérique latine indépendante, Simón Bolívar. Dans ses récits politiques, comme dans le reste de son œuvre, les moyens esthétiques mis en œuvre par García Márquez n'ont pas pour but la manifestation d'une idéologie explicite (comme celle qui apparaît dans son abondante œuvre journalistique). Son attitude de romancier est avant tout éthique, une éthique qui semble se fonder sur un mélange d'humanisme et de scepticisme, et qui demeure toujours profondément ouverte.