mardi 21 juin 2016

IL Y A TRENTE ANS MOURAIT JORGE LUIS BORGES

Quel doit être le mérite d’un Nobel de littérature?

AUGUSTO PINOCHET ACCUEILLE JORGE LUIS BORGES
Ce prix a été décerné à des auteurs admirables, comme à des nullités voire à des insignifiants que personne ne lit. Pourtant, Borges se plaignait chaque fois qu’il apprenait la nouvelle de son éviction. Par exemple, en 1979, le prix couronna un obscur poète grec. Borges se lamenta: « Oui, je sais que le prix Nobel est pour Odisseus Elytis. Je ne suis pas résigné. Je me sens plutôt soulagé. Je ne connais pas l’œuvre de ce poète mais je me réjouis de ce qu’il soit Grec.»

ODYSSÉAS ELÝTIS
Il nous semble que, de la part de Borges, la position digne eût été de déclarer : «Le prix Nobel, je m’en fiche». Ce prix n’honore rien. Il est simplement accompagné d’une somme d’argent appréciable. Mais Borges avait-il vraiment besoin d’argent ? Il essaya de se moquer : « C’est étrange que moi qui suit du petit nombre de ceux qui se sont intéressés à la Scandinavie, qui l’aime bien, qui ai écrit sur elle, me sente repoussé par la Scandinavie». Et encore : «Cette région m’a intéressé depuis l’époque où mon père m’avait offert une version anglaise de la « Wolksunga Saga ». Cela me plut tant que je lui demandai une mythologie nordique».

À ce type de récriminations, Borges en a rajouté d’autres, comme lorsqu’il parla de son voyage au Chili et du bon accueil qu’on lui manifesta : «Je savais que je mettais en jeu le prix Nobel lorsque je me suis rendu au Chili et que le Président….Comment s’appelle-t-il? (le journaliste qui l’interroge lui souffle : “Pinochet”). Oui, Pinochet m’a décoré. J’apprécie beaucoup le Chili et j’ai compris que c’est la Nation Chilienne, mes lecteurs chiliens qui me décoraient»… Pourtant chacun savait que la mémoire de Borges était prodigieuse. Cette manière de présenter les choses, comme s’il ne se souvenait plus de l’exécuteur d’Allende, est assez attristante ; terminer en affirmant que c’est le peuple chilien, opprimé par les militaires aux ordres de Washington, qui l’a décoré, n’est pas plus reluisant…

RAMÓN MARÍA DEL VALLE-INCLÁN 
Il lui était impossible d’oublier sa visite du 22 septembre 1976. Lorsqu’il se présenta au siège de la junte militaire, le Palais Diego Portales de Santiago, il s’adressa en ces termes à Pinochet : «C’est un honneur d’être reçu par vous, général ; en Argentine, Chili et Uruguay on a sauvé la liberté et l’ordre». Il avait aussi soutenu que «si on considère la guerre du Vietnam comme un élément de la guerre au bolchévisme, elle est totalement justifiée». On notera aussi sa sévérité à l’égard de l’écrivain espagnol Ramón María del Valle-Inclán (1866-1936) à propos duquel il affirma : «Il me semble que Valle-Inclan est vulgaire. De très mauvais goût. Comme personne, il devait être très désagréable.» Or, Ramón María del Valle-Inclán qui voyagea plusieurs fois en Amérique Latine et fut invité au Mexique, a publié en 1926 un livre remarquable, “Tirano Banderas”, premier roman mettant en scène un dictateur hispano-américain.

Des considérations très étranges

La manière dont Borges a parlé de la langue est aussi une cause probable de refus du Nobel. L’auteur mexicain Nipongo propose plusieurs exemples :

Dans le livre « Borges, el palabrista » (Ed.Letra Viva, Madrid, 1980), celui-ci explique : «L’Espagnol est une langue moche. On trouve des mots splendides dans presque toutes les langues. Par exemple « cauchemar », « nightmare », « alptram », « íncubo». En espagnol on dit pesadilla, comme si vous disiez “petite lourdeur”. C’est idiot. Mais il nous faut accepter ce mot car nous n’en avons pas d’autres». Le jugement est trop rapide. Affirmer que c’est idiot d’utiliser le mot pesadilla prouve une certaine ignorance. Il suffit de consulter le vénérable dictionnaire du XVIIIème siècle, publié en 1737, pour apprendre que « Pesadilla » signifie quelque chose qui opprime le cœur, dont la cause se trouve dans un rêve qui afflige ou encore à cause d’un repas trop plantureux. Le mot pesadilla provient d’une ancienne expression mampesadilla qui décrivait, ironiquement, la main lourde qui pèse sur le cœur du dormeur et l’angoisse.

– Dans le même ouvrage, Borges se permet d’affirmer que l’Italien et l’Espagnol sont identiques. Il explique: « J’ai dit à Battiestesa qu’il avait commis une erreur en traduisant la Divine Comédie en Espagnol, car cela entretient la croyance que l’Italien et l’Espagnol sont deux langues distinctes. Alors que ce sont deux variantes très proches d’une même langue mère, le latin». Pourtant, les difficultés semblent multiples lorsqu’on entre dans les détails. Par exemple, une bière blonde se dira cerveza clara en espagnol et birra blonda en italien. Un jus d’orange, jugo de naranja en espagnol mais spremuta di arancia en Italien.

Bref, on se demande bien pourquoi il fallut traduire la Divine comédie de l’italien à l’espagnol, tant les deux langues sont en effet semblables…

Cela explique, selon notre auteur Mexicain, le refus du Nobel à Borges. Trente ans après, on se permettra d’y ajouter une autre raison. Pour faire désigner une personne comme prix Nobel ou comme lauréat du prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, il existe toute une organisation de lobbying, c’est-à-dire en réalité une armée de maîtres chanteurs, de corrupteurs au service d’une coterie qui espère que le prix Nobel servira de locomotive à sa propagande. La personne qui obtient le prix est donc finalement sans importance, puisqu’elle sert de fanion ou d’étendard, en général, aux niaiseries occidentales. Borges était peut-être trop indépendant. Il savait que les sbires de Washington – Kissinger notamment – avaient organisé le coup d’État au Chili et en Argentine, mais peut-être n’avait-il pas compris que les médias qui éructaient contre le coup d’État étaient aussi à la solde des USA.

On sait désormais que le critère pour octroyer le prix Nobel est double : le lauréat doit être servile à l’égard des lobbys les plus puissants et en même temps utile, idéologiquement, à l’époque de la remise du prix. Borges n’a jamais rempli les deux conditions simultanément.

lundi 20 juin 2016

LOGOTYPE : ¡UNID❤S PODEMOS!


4ÈME ANNIVERSAIRE DE L’ENFERMEMENT DE JULIAN ASSANGE


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LE FONDATEUR DE WIKILEAKS JULIAN ASSANGE, AU BALCON DE 
L'AMBASSADE ÉQUATORIENNE  À LONDRES, LE 5 FÉVRIER 2016. 
PHOTO CARL COURT
«Julian Assange révèle la face noire des démocraties occidentales». L'acteur et metteur en scène Denis Podalydès est intervenu en vidéo lors de la soirée «Quand ils sont venus chercher Assange», organisée par l'Institut de recherche et d'innovation et Ars Industrialis avec «Libération», dimanche. En voici le texte.


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]   

DENIS PODALYDES EN JANVIER 2016.
PHOTO BERTRAND GUAY
Je suis comme, je pense, beaucoup de gens de ma génération et des générations qui m’ont précédé, l’héritier d’une idée de la démocratie qui nous vient des Lumières : l’autonomie de l’homme, la liberté humaine, Rousseau, Hegel, Kant… Il s’agit du fond culturel dans lequel j’ai été élevé. Dans cet héritage-là, la vérité est quelque chose qui finit toujours par se dire, s’admettre. Cela prend parfois du temps, mais la vérité, dans tous les domaines, advient. Et la démocratie est précisément fondée sur un rapport à la vérité et sur la divulgation de la vérité.

«JULIAN ASSANGE» DESSIN DE PANCHO CAJAS POUR 
LE QUOTIDIEN CONSERVATEUR EL COMERCIO  D'EQUATEUR
Je me rappelle du cours de Michel Foucault, auquel j’ai assisté deux fois, sur «Le courage de la vérité», dans lequel il parlait évidemment de Socrate. Je m’étais alors dit que la vérité était quelque chose qui n’allait pas forcément de soi : elle ne se divulgue pas toute seule, il faut des personnes, des volontés qui la divulguent, qui la disent, et parfois cela coûte un certain prix.

J’ai toujours pensé que c’était dans les gouvernements non démocratiques, dans les dictatures, que le prix à payer était le plus fort, qu’il allait jusqu’au prix de la vie, et que dans les démocraties, surtout les démocraties modernes, l’accès à la vérité était une chose relativement naturelle. Julian Assange est la preuve qu’il n’en est rien, que dire la vérité suppose toujours un courage gigantesque, dont peu de gens finalement sont capables.


Dire la vérité, c’est quelque chose qui me semble à la fois nécessaire et parfois presque inhumain. La vérité est toujours extrêmement difficile à dire, d’ailleurs c’est pour cela qu’on invente des lieux comme les théâtres, pour qu’elle puisse être dite de manière médiée, dite sans être dite véritablement, dite mais mise en situation, mise sur fond de fiction, afin qu’elle puisse quand même surgir avec force, mais qu’elle n’ait pas cette confrontation directe avec la réalité qui parfois crée tout simplement de la violence.

«JULIAN ASSANGE» DESSIN DE PANCHO CAJAS POUR 
LE QUOTIDIEN CONSERVATEUR EL COMERCIO  D'EQUATEUR
Quelqu’un comme Julian Assange est un acteur de cette vérité-là, mais acteur sur une scène gigantesque et terrible qui est la scène de la réalité du monde contemporain. C’est d’autant plus violent à penser que c’est un homme qui a quasiment le monde entier contre lui, et qui dit en même temps une vérité assez simple : il dénonce la face noire de la démocratie occidentale, tout simplement. À ce titre-là, il mérite l’attention de tous les gens de bonne foi, de tous les démocrates, de tous ceux qui se réfèrent à un idéalisme démocratique dans lequel la vérité doit être souveraine et doit être dite.

Pour moi, Julian Assange est une forme de héros. À première vue, on ne comprend pas comment un État comme l’État français peut lui mettre des bâtons dans les roues, refuser de lui donner asile. Je pense que c’est aussi le jeu démocratique, c’est un bras de fer aussi avec l’Amérique, c’est-à-dire qu’un Etat comme l’État français ne peut pas affronter les États-Unis sur cette question-là. Julian Assange est aussi l’enjeu de conflits qui opposent les démocraties elles-mêmes.

Mais pour nous, citoyens, c’est pratiquement un devoir de simplement faire connaître le nom d’Assange, d’essayer tant qu’on peut de lui assurer notre soutien, de faire en sorte que l’on puisse l’aider et aider le travail de la vérité. Il a eu ce courage-là, cette intelligence-là, cette capacité-là, tous ceux qui sont dans le monde des arts et qui ne sont pas forcément dans un rapport frontal avec la vérité, doivent néanmoins – s’ils veulent se regarder eux-mêmes dans le miroir comme citoyens, se regarder avec un tout petit peu de fierté et d’honnêteté – lui tendre la main.


L’Institut de recherche et d’innovation, Ars Industrialis et Libération organisaient, dimanche 19 juin 2016 au centre Pompidou, à Paris, une soirée de soutien et de débat à l’occasion du 4ème anniversaire de l’enfermement de Julian Assange, dans le cadre d’une série d’événements qui avaient lieu simultanément dans une dizaine de villes, coordonnés par le philosophe croate Srećko Horvat.


jeudi 16 juin 2016

DES AMIBES TÉMOIGNENT DE L'HISTOIRE DES VOLCANS


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

RÉSUMÉ GRAPHIQUE

Des scientifiques ont découvert que les coquilles de certaines amibes étaient constituées de microscopiques cendres volcaniques connues pour être des marqueurs de l'histoire des volcans. Ces études ont été menées au Chili, un pays qui compte quelque 90 volcans actifs.

Cette méthode doit permettre de mieux reconstituer l'histoire des éruptions dans d'autres régions volcaniques au monde, allant jusqu'à un rayon de plusieurs centaines de kilomètres du cratère, a expliqué mercredi l'Université de Neuchâtel. Des traces d'éruptions en Islande pourraient ainsi être découvertes jusqu'en Suisse.

Etudier l'histoire des volcans permet d'affiner les modèles servant à prédire les éruptions et leurs conséquences. Mais en déposant des couches de cendres sur le paysage, les éruptions se révèlent aussi de précieux marqueurs chronologiques pour les études sur l'environnement.

«On pourrait mieux comparer d'une part l'impact des éruptions dans différentes régions et, d'autre part, mieux dater les impacts des changements climatiques passés ou ceux des activités humaines», indique Edward Mitchell, directeur du laboratoire de la biodiversité du sol de l'Université de Neuchâtel, cité dans un communiqué.

Datation plus précise

La méthode repose sur la présence de cendres volcaniques appelées tephra qui, en matière de datation, se révèlent plus précises que le célèbre carbone 14. S'il est facile de détecter les tephra proches des cratères grâce aux couches épaisses qu'ils forment, l'opération s'avère plus difficile à mesure que l'on s'éloigne de la source.

Mais ces cendres existent aussi sous forme de particules plus petites nommées cryptotephra, en référence à leur caractère caché. Lors des éruptions, ces petites particules peuvent être projetées jusqu'à un millier de kilomètres ou plus de leur source en fonction des vents, relève l'Université de Neuchâtel.

Les analyses ont montré que les coquilles de certaines amibes prélevées dans les mousses et les humus du sud du Chili étaient constituées de cryptotephra. Par cette concentration dans la coquille, les particules peuvent être analysées bien plus facilement en isolant quelques amibes plutôt qu'en analysant l'échantillon brut. Ces travaux sont publiés dans The European Journal of Protistology. (ats/nxp)

(Créé: 15.06.2016, 13h17)

mercredi 15 juin 2016

UN MINISTÈRE DE LA FEMME ET DE L'ÉGALITÉ DE GENRE VIENT D'ÊTRE INAUGURÉ AU CHILI

Avec ce dispositif, Michelle Bachelet tient à «encourager la participation des femmes dans le marché du travail et dans les sphères du pouvoir, afin de resserrer les disparités, et laisser derrière nous les visions rétrogrades sur les capacités des femmes qui persistent au sein de la société chilienne.»



PHOTO SEBASTIÁN RODRÍGUEZ
Elle a nommé Claudia Pascual pour mener à bien cette mission. Et ce n'est pas gagné quand on sait que la gent féminine gagne 29,7% d'argent en moins que les hommes pour un même poste avec des qualifications similaires selon le rapport «Género y Salarios» de l'INE. Il en faudra donc beaucoup pour éliminer la discrimination.

L'agression ultra-violente de Nabila Rifo a accéléré ce besoin impératif de faire bouger les choses au Chili. La jeune femme âgée de 28 ans et mère de quatre enfants a été retrouvée agonisante dans les rues de Coyhaique au mois de mai 2016. Son ex-compagnon l'avait frappée à coups de parpaings de ciment avant de lui arracher les yeux et les dents. Elle a survécu, mais son cas prouve l'urgence de la situation en Amérique du Sud.

Au Chili, seule la loi N°20.480 sur les violences intra-familiales inclut le feminicide. Afin de dénoncer la violence machiste, Michelle Bachelet a donc renforcé l'acte fondateur du Ministère de la Femme, faisant ainsi passer les peines maximales de 25 ans à la perpétuité. Des dizaines de milliers de femmes ont manifesté le 3 juin 2016  dans les rues de Buenos Aires. Dans le pays, 1 femme est agressée toutes les 31 heures et la majorité des crimes demeurent impunis. Le Ministère de la Femme et de l'Égalité de genre a comme lourde mission de réduire les inégalités et les violences envers la gent féminine.

mardi 14 juin 2016

14 JUIN 1986, MORT DE L’ÉCRIVAIN JORGE LUIS BORGES


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]
L’ÉCRIVAIN ARGENTIN JORGE LUIS BORGES DANS SON APPARTEMENT
DE BUENOS AIRES LE 20 NOVEMBRE 1981. IL MEURT LE 14 JUIN 1986.
PHOTO  EDUARDO DI BAIA

Jorge Luis Borges est né à Buenos Aires, en Argentine, le 24 août 1899. Considéré comme l’un des écrivains les plus importants du XXe siècle, l’éternel nobélisable décède à Genève le 14 juin 1986. Issu d’une famille aisée, élevé par une gouvernante anglaise, étudiant l’allemand et le français en Suisse à l’adolescence, il était devenu presque aveugle dès 1938…

Laurent Lemire, journaliste à La Croix, retrace le parcours de l’écrivain dans l’édition du 17 juin 1986. Il revient également sur sa rencontre avec l’auteur, rue de Seine à Paris, intervenue quelques années plus tôt.


Borges le mythographe

(La Croix du 17 juin 1986)


L’écrivain argentin est mort à 87 ans des suites d’un emphysème pulmonaire. L’éternel nobélisable avait redonné à l’Amérique latine son élan littéraire.

« Je pense avoir de nouveaux rêves. » C’est par ces mots que Jorge Luis Borges avait conclu sa leçon sur « la création poétique » donnée au Collège de France en janvier 1983. Dans la salle, on pouvait reconnaître Cioran, Raymond Aron et Henri Michaux dissimulé sous des lunettes de soleil. La foule était attentive et compacte pour entendre le maître parler de littérature, la chose qu’il connaissait le mieux.

« Je savais toujours, depuis que j’étais un enfant, que ma destinée serait littéraire… Je savais que je passerais toute ma vie à lire, à rêver, à songer, à écrire ; peut-être à publier, mais cela n’est pas important, ça ne fait pas partie d’une destinée littéraire. » Sa voix était chaude, tremblante et portait peu. À l’écoute, Borges paraissait sûr de lui, sûr de l’idée qu’il se faisait de la littérature. Et du métier d’écrivain.

Dès 1920, l’auteur de Fictions avait jeté aux orties l’aspect régionaliste que l’on voulait donner à la littérature argentine. Borges n’avait pas de frontière. Il était la frontière de son propre univers. Pour lui, l’écrivain se devait de créer un monde imaginaire pour satisfaire à ses propres ambitions. En un sens, Borges délimitait Borges.

Comme Joyce ou Kafka, il avait su créer un personnage indissociable de son œuvre, si bien que l’on en fit un adjectif. Borgésien. « Quand j’étais jeune, avouait-il dans cette conférence au Collège de France, je croyais aux théories. Je sais maintenant que la poésie naît du langage, car chaque langage est une façon de sentir le monde ; chaque langage est une littérature possible. »

Comme Mallarmé, il pensait que le monde pouvait se résumer et aboutir à un livre. Et dans ce livre, Borges sculptait un univers cohérent de mythes et de symboles. Se plonger dans un livre de Borges c’est un peu entamer une partie d’échecs. Le lecteur joue en premier mais c’est le maître, le créateur, qui tire les ficelles et connaît déjà la fin de la partie. On a d’ailleurs beaucoup reproché au grand écrivain argentin de trop jouer avec ses lecteurs, de les égarer par plaisir, sur des sentiers d’érudition où les énigmes demeurent irrésolues. C’était simplement sa façon à lui de nous faire aimer les livres et la littérature, à la façon d’un saint Augustin qui disait : « Mon âme brûle car je désire le savoir. »

Étranger à tout, même à la littérature de son propre pays, Borges fut attaqué dans les années 1950 par de jeunes écrivains qui lui reprochaient de n’être pas « engagé », de représenter une littérature déracinée, indépendante et peu soucieuse de la destinée de l’Argentine et de l’Amérique latine. D’une phrase, l’écrivain balaiera toutes ces accusations. Son imaginaire ne l’a jamais confiné dans une tour d’ivoire d’où il ne voudrait rien voir de la réalité. « C’est aux échecs qu’il y a des tours d’ivoire. Mais je suis très sensible à tout ce qui arrive et je l’ai prouvé : j’ai parlé contre Peron, j’ai parlé contre les généraux et leur guerre. »

Sur la façon dont les critiques et les universitaires abordaient son œuvre, Borges faisait l’étonné. Il ne comprenait pas qu’on pût s’intéresser à ses histoires. Des distractions métaphysiques tout au plus. À l’admiration, il répondait par l’humour et, quand on voyait dans un de ses récits telle ou telle intention philosophique ou religieuse, il acquiesçait avec gentillesse en précisant qu’il n’y avait pas pensé. « Comme tous les jeunes écrivains, j’ai commencé par être un génie. À présent, je me résigne à être Borges. On me dit qu’il y a des bibliothèques écrites sur moi. Je n’ai pas lu un seul de ces livres. Je continue à penser au fer, à mes livres futurs », expliquait-il à 83 ans.

Il m’est arrivé, il y a quelques années, de rencontrer Borges rue de Seine. L’homme semblait à l’aise partout, dans les livres comme dans les villes. Lorsqu’il parlait, un rictus venait quelquefois affliger son visage qui se figeait. Dans ces moments qui paraissaient éternels, son regard d’aveugle vous détaillait au plus profond de vous-même. Il perçait votre mystère, entrait dans vos pensées et resurgissait quelques instants après, l’air, satisfait d’avoir mis à nu votre personnalité. En marchant, le vieil homme évoquait ses passions du moment, souvent des ouvrages qu’il était seul à avoir lus.

« Depuis 1955, je n’ai pas lu. J’ai préféré relire, aimait-il à confier. Je n’ai pas d’esthétique, je ne cherche pas les sujets, ce sont les sujets qui me cherchent. J’essaie d’écrire le plus simplement possible tout en étant complexe. Je cherche à ce que la lecture ressemble à un fluide. » Appuyé sur sa canne, Borges réfléchissait. Il en avait trop dit. Son secret risquait-il d’être percé ? Allait-on enfin connaître le chemin de ses rêves ? L’homme reprit son chemin fantastique et dépassa deux jeunes étudiants interloqués. « Tu as vu ? On dirait Borges !»


JORGE LUIS BORGES



Le joueur de littérature




(La Croix du 17 juin 1986)



Laurent Lemire

C’est à Buenos Aires, capitale cosmopolite de l’Argentine, que Jorge-Luis Borges est né, un 24 août 1899. Issu d’une famille aisée et cultivée, il est élevé par une gouvernante anglaise qui lui fait faire ses premières gammes dans la langue de Shakespeare. À 6 ans, le précoce enfant rédige un résumé de la mythologie grecque et écrit son premier conte, la Visière fatale, inspiré d’un épisode de Don Quichotte.

Trois ans plus tard il a les honneurs d’un journal de Buenos Aires qui fait paraître sa traduction du Prince heureux, d’Oscar Wilde. Tout le monde pensera que le texte émane de Jorge Borges, le père de l’écrivain, professeur d’anglais. De cet événement date peut-être la mystification et l’art des fausses attributions que Jorge Luis Borges cultivera avec délice et génie durant toute son existence.

Adolescent il part avec sa famille pour l’Europe. Son père est alors presque aveugle. À Genève le jeune Borges apprend l’allemand et le français. Il lit déjà dans le texte Voltaire, Baudelaire, Flaubert, Maupassant et découvre Carlyle et Chesterton qui auront sur son œuvre une influence considérable. La poésie sera pour lui marquée d’un seul nom, Whitman, tandis que de la philosophie il retiendra pour modèle Schopenhauer.

De retour en Argentine en 1921, après un long séjour en Espagne, il s’intègre à l’avant-garde littéraire représentée par l’ultraïsme, fonde plusieurs revues, publie ses premiers poèmes, Ferveur de Buenos Aires (1923), la Lune d’en face (1925) et Inquisitions, un recueil d’essais dont Borges interdira la réédition pour ses œuvres complètes.
 VICTORIA OCAMPO, FACTOTUM DE LA REVUE« SUR » 

Proche de la revue Sur, fondée par Victoria Ocampo, Borges continue d’écrire des textes qui hésitent entre l’essai et le poème. C’est l’époque de Discussion (1932), Histoire universelle de l’infamie (1935), Histoire de l’éternité (1936).

En 1938 Jorge Borges meurt. Le fils doit trouver rapidement une situation. Il est alors nommé assistant d’une bibliothèque municipale d’un faubourg de Buenos Aires. C’est cette même année qu’il a un terrible accident. Le choc l’a rendu presque aveugle. Pour tout travail littéraire il dépend désormais de sa mère et de quelques amis à qui il dicte ses fabuleuses histoires.

La période noire continue. En 1946 ses déclarations hostiles à Peron lui valent d’être rapidement congédié. Entre-temps, il a tout de même publié une Anthologie de la littérature fantastique (1940) et surtout Fictions (1944) qui sera à l’origine de son audience internationale dans les milieux littéraires.

À la chute de Peron en 1955, Borges est nommé directeur de la Bibliothèque nationale avant de tenir la chaire de littérature anglaise à l’université de Buenos Aires jusqu’en 1973. Atteint de cécité depuis vingt ans, Borges poursuivait inlassablement l’édification d’une œuvre labyrinthique : le Livre de sable, l’Aleph, le Rapport de Brode, l’Or des tigres, etc. Sollicité par les plus grandes universités, cet imperturbable voyageur des mots et des idées est mort sans avoir reçu le prix Nobel, la seule distinction qui lui manquait.


La Croix

mercredi 8 juin 2016

CHILI: LA PRÉSIDENTE MICHELLE BACHELET DANS LA TOURMENTE

Il y a une semaine et demie, l’hebdomadaire Qué Pasa, l'un des seuls journaux d’investigation du pays, publie le compte-rendu d’écoutes téléphoniques menées par la police judiciaire dans le cadre d’une affaire de corruption : l’affaire Caval.

Elle concerne le fils et la belle-fille de la présidente Michelle Bachelet. Depuis que cette affaire a éclaté, il y a un peu plus d’un an, la présidente a entamé une chute libre dans les sondages.

Bien qu'elle ne soit pas directement concernée, le fait que sa famille proche le soit a gravement entaché son image. Mais dans les écoutes, l’un des inculpés l’implique directement.

Une atteinte à la liberté de la presse

Ce dernier dit que la présidente devait recevoir une part en liquide dans l’affaire. Mais rien ne prouve que ce soit vrai. L’inculpé en question, Juan Diaz, est un obscur personnage de droite qui semble avoir trempé dans beaucoup d’affaires frauduleuses.

Il est fort possible qu’il parle en sachant qu’il est sur écoute. L’hebdomadaire a néanmoins publié ces extraits. La présidente poursuit en justice quatre journalistes, passibles de trois ans de prison et d’une amende d’un montant de 9 000 euros.

Il s'agit d'une atteinte directe à la liberté de la presse. Elle a dit faire cela pour protéger son honneur et à titre personnel, pas en qualité de présidente, mais tous les analystes sont d’accord : elle ne peut pas se diviser.

Tous se posent la même question : qui a bien pu la conseiller ? S’attaquer à un média pour injures et calomnies, alors qu’il ne fait que reproduire un compte-rendu élaboré par la police judiciaire, ne tiendrait pas la route au niveau judiciaire, sans parler des conséquences politiques de cette décision.

Une affaire qui masque le travail du gouvernement

Selon un sondage, la présidente a atteint son niveau record de désapprobation, avec 72 % de mécontents. S’attaquer aux médias ne peut que la faire chuter un peu plus. Elle donne une image d’elle peu démocratique et se prend une volée de bois vert de la part des organismes internationaux.

En plus, la présidente chilienne attaque le média qui a révélé cette affaire de corruption Caval. Tout le monde pense donc à une vengeance. Et on ne parle plus que de ça maintenant, masquant le travail du gouvernement.