vendredi 27 mai 2011

Citoyen président, sauvez la Patagonie !

Je suis un écrivain né au Chili et profond connaisseur de la Patagonie et de la Terre de Feu. Dans nombre de mes livres j’évoque la vie, les gens et les rêves de cette région australe que j’aime tant et que je défends avec la persévérance saine et pacifique qui est celle de ses habitants. Il y a quelques années seulement, depuis le même palais où vous exercez aujourd’hui vos fonctions, et depuis l’élégance glacée de certaines banques, on a tenté de perpétrer un crime écologique contre la Patagonie, plus précisément contre la région d’Aysén.

Une entreprise canadienne du nom de Noranda, domiciliée fiscalement aux îles Caïmans, voulait tuer, en y installant des barrages, les trois fleuves qui débouchent dans le grand fjord d’Aysén. But de l’opération : construire trois centrales hydroélectriques pour alimenter une usine d’aluminium, l’une des industries les plus polluantes qui soient, ainsi qu’un port destiné à recevoir de la bauxite et autres minerais. Les habitants d’Aysén ont dit non. Les quelque 40 000 habitants de Puerto Aysén, Puerto Chacabuco, Coyhaique et autres localités, ont alors essuyé les insultes du ministre de l’Economie de l’époque, qui [les a qualifié de] “moins que rien”.

Je fais partie de ces “moins que rien”, Citoyen président : j’ai réalisé un documentaire intitulé Corazón verde [Cœur vert] qui a permis à ces quelque 40 000 “moins que rien” de se sentir soutenus par des centaines de milliers d’autres “moins que rien” qui défendent la Patagonie, ce monde austral inviolé qui appartient au patrimoine de l’humanité. 
Aujourd’hui, Citoyen président, nous sommes confrontés à une nouvelle énormité, une nouvelle tentative de mise à mort de l’une des dernières régions non polluées de la planète. La valeur de la Patagonie, de sa nature vitale, de sa population, de ses rêves et de ses espoirs, ne peut être ni fixée ni calculée dans des bureaux présidentiels ou à la Bourse, et encore moins autour de la table de l’infâme conseil d’admini­stration de producteurs d’électricité qui demandent le feu vert pour leur méga­projet [de 5 barrages hydroélectriques] nommé HidroAysén.

Ne croyez-vous pas, Citoyen président, qu’une bande de territoire national de 2 300 kilomètres de long sur 100 mètres de large [nécessaire pour tendre des lignes à très haute tension depuis la Patagonie jusqu’au nord du pays] mérite [votre considération] ? Essayez d’imaginer ce que représentent ces 23 000 hectares : 23 000 stades de football, les uns derrière les autres. Imaginez-les remplis non de vulgaires plantations de pins ou d’eucalyptus, mais de la noble forêt naturelle chilienne. Imaginez cette merveilleuse diversité, la faune qui vit dans ces forêts, imaginez les gens, ces Chiliens et ces Chiliennes qui connaissent ces forêts et les aiment. HidroAysén, Citoyen président, signifie la complète déforestation, l’anéantissement, l’extermination de 23 000 hectares de forêt chilienne.

Pour ma part, je les vois comme si j’y étais [ces 23 000 hectares], car je connais la Patagonie et j’aime le monde austral, ses habitants, ses rêves et ses espoirs, et c’est pourquoi je ne laisserai pas commettre ce crime de lèse-environnement et de lèse-humanité qui a pour nom HidroAysén.

Il y a quelques jours, Citoyen président, vous avez déclaré qu’Adam et Eve étaient les premiers “entrepreneurs”, parce qu’ils avaient osé croquer le fruit défendu. Indépendamment de ce que l’Eglise catholique ou les producteurs de pommes ont pu penser de cette déclaration, je me permets de vous rappeler que la Patagonie n’est pas une pomme, mais un territoire dont la plus grande valeur réside dans la virginité de son environnement. Un territoire habité par des citoyens et des citoyennes de la république du Chili qui ont le droit de s’opposer au projet HidroAysén. Or il se trouve que les “entrepreneurs” et instigateurs de ce massacre contre l’environnement ont ignoré l’avis des citoyens. Vous, en revanche, qui occupez les plus hautes fonctions de la république du Chili, vous devez penser que vous êtes face au tribunal de l’Histoire qui, s’il tarde à se prononcer, n’en juge pas moins avec la plus grande force. Dans un avenir proche, votre buste viendra s’ajouter à ceux de vos sévères prédécesseurs au palais [présidentiel] de La Moneda [à Santiago], et quand une personne chargée de l’entretien vous dépoussiérera au plumeau, il dépend de vous que celle-ci se dise avec admiration qu’elle essuie la poussière du buste d’un président qui a sauvé la Patagonie de la destruction, ou qu’elle passe son chemin en refusant de dépoussiérer l’effigie du destructeur de l’une des régions les plus belles et les plus pures de la planète. A vous d’en décider, Citoyen président.
Né le 4 octobre 1949 à Ovalle, au Chili, Luis Sepúlveda est un des écrivains hispanophones les plus lus en Europe. Pour échapper à la dictature militaire (1973-1990), il s’est d’abord exilé en Allemagne, puis en Espagne. Son premier roman,

Le vieux qui lisait des romans d’amour , édité au Seuil, a été traduit en trente-cinq langues. Sepúlveda vient de publier Histoire d’ici et d’ailleurs chez Métailié.