mardi 16 juillet 2013

BIENVENUE DANS LA CHILICON VALLEY

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DESSIN DE VLADIMIR KAZANEVSKY, UKRAINE. DIPLOMÉ DE « RADIOPHYSIQUE COSMIQUE » PAR L'UNIVERSITÉ DE KHARKOV EN 1973, ET D'«ARTISTE DE PRESSE » PAR L'INSTITUT DU JOURNALISME DE KIEV EN 1984. DESSINATEUR DE PRESSE ET ÉCRIVAIN FREELANCE.

«Nous profitons d’une occasion exceptionnelle », explique Juan Andrés Fontaine, ancien ministre de l’Economie. « De nombreux entrepreneurs se tournent vers les économies émergentes pour tenter d’éviter à la fois les Etats-Unis, dont la politique en matière d’immigration est très stricte, et l’Europe en crise. » Le programme gouvernemental Start-Up Chile ouvre la voie au changement. Cet accélérateur de start-up sélectionne des jeunes talentueux provenant de n’importe quel endroit du monde et leur offre 40 000 dollars (31 000 euros), un visa d’un an, des locaux et un délai de six mois pour développer leur idée, qui doit avoir un potentiel de croissance et une perspective internationale. Un point est encore plus étonnant : le gouvernement ne prend aucune participation dans ces entreprises. 

Quel est donc l’avantage pour le Chili ? « Nous exigeons des participants qu’ils se lancent dans des activités ayant un impact social, comme des conférences, des événements ou des cours personnalisés montrant aux Chiliens les succès qu’engendre l’entrepreneuriat à l’échelle internationale », répond Horacio Melo, le directeur de Start-Up Chile. « C’est une façon de leur faire partager avec nous leurs savoirs. »

Des mots et des idées sont échangés contre un financement et un endroit où travailler. La formule séduit. Lors du premier appel à candidatures, en 2010, 100 demandes avaient été présentées et 22 start-up sélectionnées ; mais, lors de la dernière session, le 4 juin, 1 577 projets ont été proposés et 100 retenus [en provenance de 28 pays, dont les Etats-Unis (19 % des projets), le Chili (18 %) et l’Inde (10 %)]. 

En trois ans à peine, 684 projets ont été lancés. « Je suis très jaloux de ce programme, dont les conditions sont bien meilleures que la majorité de ce qu’on nous propose en Espagne », avoue Luis Martín Cabiedes, l’un des principaux investisseurs providentiels [business angels, ces investisseurs privés qui soutiennent des entreprises innovantes dans une perspective de long terme] espagnols. « Le message, c’est que l’esprit d’entreprise est un virus qui se propage, ajoute-t-il. Plus il y a de personnes touchées, mieux c’est. »

Capital-risque

La maladie se transmet à vitesse grand V, à tel point que le Chili rivalise déjà avec le Brésil et le Mexique dans l’optique de devenir un centre d’entrepreneurs en Amérique latine. Pour y parvenir, le pays se doit d’être plus attractif pour les investissements étrangers. Entre janvier et juin 2013, six fonds de ­­capital-risque ont été approuvés, qui financeront de nouveaux projets à hauteur de 124 millions d’euros. Sur cette somme, 90 millions viennent de Corfo, un organisme public – dont fait partie Start-Up Chile – qui héberge plus de 40 programmes visant à soutenir différents types d’entrepreneurs. Trois de ces fonds sont étrangers. “Cela montre que les efforts consentis pour faire du Chili un pôle dynamique d’innovation portent leurs fruits”, résume Hernán Cheyre, vice-président exécutif de Corfo. 

“Le Chili a compris que ce n’est ni le vin ni l’industrie minière, mais bien l’innovation qui entraînera un progrès économique qualitatif”, affirme Tomás Pablo, consultant et ancien délégué de Corfo en Espagne. Ce changement de modèle économique repose ainsi sur les épaules des entrepreneurs. L’Espagnole Beatriz Cardona est arrivée en mars au Chili dans l’intention de participer à l’un des appels d’offres de Start-Up Chile. Elle a d’abord proposé l’application sociale Tripku, pour organiser des voyages d’aventures en groupe en collaboration avec des opérateurs locaux. Voyant que ses perspectives de croissance étaient limitées, elle l’a transformée en Kuotus, un système de gestion de réservations et de distribution de séjours, qui est déjà opérationnel au Chili et vient d’être lancé en Espagne. “Start-Up Chile nous a libérés de la pression économique et nous a permis de nous tromper sans avoir à supporter des coûts exorbitants”, explique Beatriz Cardona. 

Formées à l’ingénierie agricole, Lucía et Mercedes Iborra [deux sœurs espagnoles] ont pensé qu’en tant que puissance agricole le Chili saurait tirer profit d’un service comme VisualNACert, qui permet de géolocaliser des exploitations agricoles. Leur filiale chilienne est opérationnelle, et elles viennent d’entrer sur le marché des Etats-Unis. “Le Chili nous a accordé toutes sortes de facilités pour créer notre entreprise”, raconte Mercedes Iborra, qui a participé à la première session de Start-Up Chile, à l’époque où quasiment personne n’avait entendu parler de ce programme. 

Mais les Chiliens ne sont-ils pas en train de se tirer une balle dans le pied ? Cela a-t-il un sens d’attirer des travailleurs étrangers dans un pays où les inégalités persistent si la richesse ainsi créée n’y reste pas ? “Start-Up Chile a été conçu dans l’idée de faire venir, au moins temporairement, de jeunes entrepreneurs porteurs de projets d’avant-garde. Et de s’appuyer sur eux pour atteindre la masse critique capable de donner naissance à une économie fondée sur l’innovation. Il s’agit de promouvoir un climat économique permettant de créer de meilleurs emplois, de lutter contre la pauvreté et de réduire les inégalités”, résume Juan Andrés Fontaine. 

Repartir de zéro

Cependant, le chemin est difficile. Les fonds de capital-risque sont trop peu nombreux pour répondre à la demande, une bonne partie des sociétés les plus brillantes créées au Chili voudront rapidement tenter leur chance dans la Silicon Valley, et la législation qui régit les faillites complique la tâche de ceux qui veulent repartir de zéro après un échec. Par ailleurs, les universités chiliennes ne forment pas autant d’entrepreneurs que leurs homologues aux Etats-Unis. Et l’histoire sert aussi de leçon. Aux Etats-Unis, une start-up sur dix réussit à triompher, alors que, dans le cas chilien, le pourcentage d’échecs est de 40 %. 

Malgré tout, l’entrepreneuriat, comme les bonnes idées, mène à tout. Tohl est une start-up [dont le siège est aux Etats-Unis] qui produit de la tuyauterie flexible que l’on peut installer depuis des hélicoptères, afin de distribuer de l’eau dans des zones isolées ou sinistrées. “Au Chili, on m’offrait un financement gratuit pour concrétiser une idée”, raconte son président, Benjamin Cohen. “C’était une raison suffisante pour rejoindre le programme. De plus, il est très difficile de lancer une entreprise dans un pays étranger sans y avoir une résidence, un compte bancaire ou un réseau de soutien. Start-Up Chile s’occupe de tout ça.