samedi 7 septembre 2013

LE CHILI EN PLEINE CRISE D'IDENTITÉ 40 ANS APRÈS LE PUTSCH DE PINOCHET


« Cette commémoration se produit à la fin d'un cycle politique qui nait sous la dictature, se poursuit sous la transition et qui aujourd'hui est objectivement en train de s'achever », affirme pour sa part le sociologue Alberto Mayol.

Entraînée par le mouvement étudiant criant dans la rue « Et elle va tomber, elle va tomber, l'éducation de Pinochet !», la société chilienne exige que des changements soient apportés à un modèle économique ultra-libéral qui fait du Chili un des pays les plus développés d'Amérique latine mais très inégalitaire, avec un système politique peu représentatif. « C'est tout le legs dictatorial qui est aujourd'hui en question», estime M. Mayol.

Inspiré par des disciples de l'économiste américain Milton Friedman, Pinochet a fait décoller l'économie chilienne en privatisant la santé, l'éducation et les retraites. Le Chili est en passe d'atteindre un revenu per capita de 20.000 dollars/an selon le FMI, le plus élevé de la région, alors que les gouvernements de la transition démocratique sont parvenus depuis 1990 à réduire la pauvreté de 40% à 14%, d'après les autorités, bien que des disparités sociales persistent. « On ne cherche pas un changement radical pour revenir à ce que nous avions avant les années 70, c'est plutôt la recherche d'une plus grande participation de certaines couches de la société. Ce n'est pas qu'ils veulent être en dehors du modèle, sinon qu'ils veulent y jouer un plus grand rôle», estime Francisco Klapp, chercheur à l'Institut Liberté et Développement, un centre conservateur.

Une élection, deux femmes et deux modèles

 A deux mois du scrutin présidentiel, c'est l'avenir du modèle qui est en jeu. La candidate socialiste, l'ex-présidente Michelle Bachelet, grande favorite, promet une profonde réforme politique pour faire sauter les verrous de la dictature, dont l'instauration d'une nouvelle Constitution en remplacement de celle imposée par Pinochet en 1980, une position contraire à celle de sa principale rivale, la candidate de droite Evelyn Matthei en faveur du statu quo. Hasard ou fatalité, les deux candidates à la Moneda si elles ont partagé une enfance commune, ont vu leur vie radicalement transformée par ce 11 septembre 1973.

Leurs pères, tous deux généraux de l'armée de l'air, étaient des collègues et amis proches, mais Alberto Bachelet fut arrêté et emprisonné le 11 septembre 1973 pour sa loyauté envers Allende, mourant quelques mois plus tard sous la torture, tandis que Fernando Matthei devint membre de la junte militaire de Pinochet.

Si Michelle Bachelet et sa mère furent arrêtées, torturées et exilées, Evelyn Matthei intégra le cercle intime du dictateur.


Outre des demandes pour le changement, la clameur s'intensifie également pour connaître toute la vérité d'une dictature qui a fait plus de 3.200 morts, 38.000 torturés et des centaines de disparus. « Avec le temps, réconciliation et justice sont devenue des notions antinomiques. Dans n'importe quel pays, la justice peut mener à la réconciliation, mais au Chili la réconciliation est synonyme d'injustice et d'impunité. « Malheureusement on n'a pas avancé suffisamment en termes de justice pour provoquer une réconciliation », regrette Lorena Pizarro. « On ne peut pas fermer un cycle tant que l'on ne dit pas les choses que jusqu'à maintenant on n'a pas pu dire. Quarante ans sont passés et il y a beaucoup de choses qui commencent à peine à affleurer », estime pour sa part Isabel Allende, sénatrice et fille de l'ancien président renversé. Les dossiers de quelque 1.300 crimes commis durant les 17 ans de dictature sont encore entre les mains de la justice chilienne. Environ 800 fonctionnaires civils et militaires ont été jugés ou condamnés, dont 70 purgent des peines de prison, presque tous dans des centres de détention militaires.
Manuel Contreras, chef de la police politique chilienne pendant la dictature, purge lui une peine de 200 ans de prison. Mais Pinochet est mort dans son lit il y a sept ans, sans jamais avoir été jugé pour ses crimes.

Pinochet et Allende, la trahison et le sacrifice 

« Appelez Augusto, il est des nôtres ! », lance le président Salvador Allende au début du coup d'Etat contre lui, ce 11 septembre 1973, convaincu de la loyauté du commandant de l'armée de terre, le général Augusto Pinochet. A 58 ans, Pinochet avait pris la tête des forces armées trois semaines plus tôt, sur recommandation de son prédécesseur, le général Carlos Prats, assassiné à Buenos Aires avec son épouse quelques mois après le coup d'Etat par des sbires du régime.

Salvador Allende, un médecin socialiste de 65 ans, l'avait lui-même nommé à ce poste. Personne ne soupçonnait que ce serait finalement ce général médiocre qui renverserait le président socialiste, élu à sa quatrième tentative, le 3 novembre 1970, à la tête d'une coalition de gauche. « Mon père a cru en (Pinochet) jusqu'à la fin, parce qu'il lui avait été recommandé par le général Prats. Cela a dû être terrible pour lui de s'apercevoir de sa trahison », raconte à l'AFP la fille de l'ancien président, la sénatrice Isabel Allende. Des années après le coup d'Etat, le général putschiste, dont la journaliste Monica Gonzalez assure qu'il ne s'est joint aux conjurés que 48 heures avant les faits, confiait à l'une de ses biographes qu'ils devaient « libérer la patrie du chaos d'Allende et du cancer marxiste ».

Le cancre et le bon élève 

M. Allende était arrivé au pouvoir avec 36,3% des voix, après une vie dédiée à la politique. Né le 26 juin 1908 dans le port de Valparaiso, à 120 km à l'ouest de Santiago, il a été diplômé en médecine et élu député à 30 ans, avant d'occuper le ministère de la Santé puis un siège de sénateur durant 25 ans. Pinochet, en revanche, reconnaissait ses « difficultés à étudier. Il a été refusé deux fois à l'Ecole militaire, il souffrait de sévères migraines quand il étudiait trop et obtenait des résultats moyens », explique à l'AFP le journaliste Juan Cristobal Peña. Elu, Salvador Allende se fait le chantre d'un socialisme démocratique, nationalisant la production de cuivre et les télécommunications alors aux mains de capitaux américains, et lance une réforme agraire avant de subir une campagne de déstabilisation de la droite, appuyée par Washington. Pinochet a su lui saisir une opportunité historique et s'est imposé en première ligne avec une ruse et une volonté de pouvoir que personne ne lui soupçonnait.

« Dès les premiers instants, il s'est senti comme un nouveau venu. Par son caractère, aigri, et sa grande astuce, il a perçu qu'il n'avait aucune attache avec personne et pouvait s'imposer », détaille la journaliste Mónica González, auteur de « La conjuration », qui relate le complot contre Allende. « Et que fait un converti ? Il est plus violent que les violents », ajoute-t-elle.

Né le 25 novembre 1915, également à Valparaiso, Pinochet a fait preuve dès le jour du coup d'Etat de la cruauté qui marquera ses 17 ans de dictature, laissant 3.200 victimes. « On lui propose de le sortir du pays... Et l'avion tombe, mon vieux, en plein vol », s'exclame-t-il par radio à un autre militaire en train de négocier la reddition d'Allende. Mais le président socialiste sera fidèle à sa promesse de mourir pour la démocratie, livrant lui-même bataille, avec le fusil offert par Fidel Castro, avant de se suicider dans le palais présidentiel de la Moneda.

Main de fer

Victorieux, Pinochet impose sa main de fer sur le Chili, prétendant régir jusqu'aux mouvement des feuilles. Le général « était conscient d'être méprisé par ses pairs. Une fois au pouvoir, il a pris soin d'éliminer ceux qui pouvaient lui faire de l'ombre », reprend le journaliste Juan Cristobal Peña. Avec des disciples de l'économiste américain Milton Friedman, il impose un modèle ultra-libéral qui a débouché sur le décollage de l'économie après une série de privatisations, au prix cependant de profondes inégalités sociales. En 1988, le général perd un référendum par lequel il prétendait se maintenir au pouvoir jusqu'en 1997. En 1990, il remet le pouvoir au démocrate-chrétien Patricio Aylwin, mais reste huit ans de plus à la tête de l'armée. Il exerce ensuite les fonctions de sénateur à vie. C'est sous le couvert de son immunité parlementaire qu'il se rend à Londres en 1998 pour des examens médicaux, où il sera cependant arrêté le 16 octobre sur ordre de la justice espagnole qui l'accuse de crimes contre l'humanité. Placé en résidence surveillée durant 503 jours, il sera libéré pour raisons de santé. A son retour au Chili, il perd de son influence politique et la justice commence à s'intéresser à lui. Il décède le 10 décembre 2006 d'un infarctus, sans avoir été condamné pour des crimes qu'il n'a jamais reconnus: « Ça n'est pas vrai et si c'est vrai, je ne m'en souviens plus », déclarait-il à un magistrat un an avant sa mort.