dimanche 13 décembre 2009

Au Chili, une cinéaste accusée de terrorisme pour avoir filmé les Indiens Mapuches

Elle est accusée de "terrorisme" pour avoir réalisé des documentaires sur les Mapuches qui revendiquent la terre de leurs ancêtres. Une loi antiterroriste, datant de la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990), est encore en vigueur.

Son avocat est l'ancien juge Juan Guzman, célèbre pour avoir inculpé Augusto Pinochet et enquêté sur les crimes contre les droits de l'homme commis pendant les années de plomb. Il est convaincu qu'il s'agit d'un "montage politico-judiciaire contre une intellectuelle qui veut montrer la discrimination dont sont victimes les Mapuches". "Le gouvernement n'écoute pas les Mapuches et les traite comme des mouches qu'il faut chasser", lance l'ancien magistrat qui a réussi à faire repousser par deux fois le procès d'Elena Varela. Il devrait finalement s'ouvrir le 8 janvier 2010, à Villarrica (650 km au sud de Santiago). Militante de gauche, la cinéaste n'appartient pas à l'ethnie Mapuche. Arrêtée en mai 2008, elle a passé trois mois en prison. Elle est actuellement en liberté provisoire.

La cause des Mapuches - conflit récurrent pour la Concertation démocratique de centre gauche au pouvoir depuis vingt ans - a été évoquée pendant la campagne électorale en vue de la présidentielle du 13 décembre. Les quatre candidats se sont déclarés partisans d'une loi garantissant la reconnaissance constitutionnelle des droits des peuples indigènes qui est toujours en attente au Parlement.

Une frange des Mapuches s'est radicalisée au cours des derniers mois avec des occupations de terres et l'incendie de propriétés privées. Les images retransmises par la télévision d'un jeune Mapuche, menotté, violemment battu par des carabineros, la police militaire, alors qu'il n'opposait aucune résistance, ont attisé les rancoeurs. Le mouvement mapuche le plus extrémiste, la Coordination Arauco Malleco (CAM), a "déclaré la guerre au gouvernement". Les partisans de "l'autonomie de la nation Mapuche" ont dit "renoncer à la nationalité chilienne" dans un communiqué, le 20 octobre.

POPULATION DES BIDONVILLES

A Santiago, le quotidien conservateur El Mercurio a publié, à la "une", la photographie de grands propriétaires terriens munis de gilet pare-balles. Les journaux, majoritairement de droite, présentent les Mapuches comme de dangereux terroristes qui auraient des liens avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Pas un mot sur le procès. En 2008, quatre cinéastes, deux Français et deux Italiens, venus filmer la lutte Mapuche ont été expulsés, accusés d'appartenir au mouvement séparatiste basque ETA.

Les Mapuches - dont le nom signifie "hommes de la terre" - sont le principal groupe ethnique du Chili. Ils représentent plus de 6 % des 17 millions d'habitants. Ils réclament la restitution de terres annexées, selon eux, par l'Etat, à la fin du XIXe siècle. La plupart sont occupées par des multinationales - usines hydroélectriques, sociétés forestières - qu'ils accusent de détruire l'environnement. Ils réclament le respect de leurs coutumes et jugent insuffisante la dévolution de 650 000 hectares de terre faite par l'Etat. Plus du tiers de ces restitutions ont été faites depuis le début de la présidence, en 2005, de la socialiste Michelle Bachelet.

Ce sont des terres pour la plupart infertiles, dénoncent les indigènes, qui vivent pauvrement de l'agriculture. Ils sont souvent, privés de système de santé et d'éducation. Beaucoup émigrent vers les grandes villes où "ils viennent grossir la population des bidonvilles et souffrent de discrimination", souligne Matais Meza de l'Observateur Citoyen. Les Mapuches dénoncent "une militarisation de leur territoire par l'armée chilienne". Des dizaines de dirigeants mapuches sont en prison en vertu de la loi antiterroriste. Des centaines attendent d'être jugés.

"Au Chili, personne n'est en prison parce qu'il est mapuche, mais parce qu'un délit a été commis", affirme la présidente sortante. Mme Bachelet, qui terminera son mandat le 1er mars 2010, condamne la violence de "groupes extrémistes". Ouverte au dialogue, elle a présenté, en septembre, un projet de loi visant à la création d'un ministère des affaires indigènes. Depuis le retour de la démocratie, le Chili a été à plusieurs reprises rappelé à l'ordre à Genève par le Conseil des droits de l'homme de l'Organisation des Nations unies qui a effectué des missions dans les communautés indigènes.

Mme Varela est aussi accusée d'avoir appartenu à un gang qui a attaqué une banque, en décembre 2004, et un centre de paiement de retraites, en juin 2005. Ses proches évoquent un montage policier pour empêcher la cinéaste de poursuivre son travail. Elle-même dénonce "le manque de liberté d'expression au Chili dès que l'on remet en cause le modèle libéral, mis en place par Pinochet".

Christine Legrand