vendredi 21 mars 2014

ARGENTINE : LES LECTEURS DÉCHAÎNÉS DE « LA NACIÓN »

MANDELA : LE FAUX INTERPRÈTE EN LANGUE DES SIGNES ADMIS EN HÔPITAL PSYCHIATRIQUE

Cette idée farfelue s’est concrétisée sur Che Copate [littéralement, “Mec, kiffe ça”, deux mots typiquement argentins], un compte Tumblr [http://condoricosos.tumblr.com/] qui n’a pas tardé à gagner de nombreux adeptes et à nourrir le buzz sur les réseaux sociaux. Toutes les planches revues et corrigées sont accompagnées d’un lien vers la page du site d’où sont tirés les commentaires. Bientôt, des médias traditionnels se sont mis à parler de la page Tumblr. Plus encore que d’analyser cette bande dessinée détournée et ses répercussions en Argentine, il est intéressant de comprendre ce qu’elle nous dit de la société dans laquelle elle est apparue et sur ses échos dans notre propre société, en Uruguay. Pourquoi les commentaires de La Nación ? 
Pas seulement parce que, avec l’ascension et la consolidation du kirchnérisme, le célèbre quotidien argentin a dérivé vers une zone plus sombre sur l’échelle de gris de la droite, mais aussi parce que les commentaires des internautes en sont venus à former comme un monde à part. Tels des insectes à l’intérieur d’un arbre mort, machisme, élitisme, racisme, chauvinisme et tout un tas d’autres –ismes pullulent dans cette section. Les commentaires forment un espace de catharsis collective où se révèle la face cachée du journalisme argentin – et même, disons-le, la face cachée de l’Argentine tout entière. 


WOODY ALLEN
Extrémistes. Dans les commentaires de La Nación, le “Tuez-les tous” est un refrain lancinant. Pis, les commentateurs les plus connus – qui deviennent même parfois de petites célébrités en concurrence avec les journalistes auteurs des articles – sont généralement les plus extrémistes. Petits échantillons de cette galerie des horreurs. Sur les Sénégalais sans papiers en Argentine : “Il faut passer tout ça au rouleau compresseur. Personne ne verra la différence : de toute façon, les bamboulas sont de la même couleur que le macadam.” Sur Woody Allen accusé d’abus sexuels : “Entre pédophiles, ils se soutiennent. Avec leur formidable puissance économique, les Juifs contrôlent tout. La banque, la plupart des chaînes de télévision, les radios, les studios de cinéma, les entreprises, la justice, etc. Ils font ce qu’ils veulent dans l’impunité la plus totale.” Sur la modification de la frontière maritime entre le Pérou et le Chili : “Pour moi, le Pérou, c’est les pickpockets dans le métro, les squatteurs de l’Abasto et les vendeurs ambulants de l’Once [deux quartiers de Buenos Aires]/Le Chilien, il n’y a pas plus traître…” 

Pays de fachos”. On pourrait tout aussi bien se contenter de compiler les propos de ces lecteurs, sans passer par la BD. Mais ce que montre précisément Che Copate, c’est qu’une étrange synergie s’instaure entre le dessin et ces commentaires. Si l’idée était spontanée et le fruit d’un parfait hasard, @Nadia_Soy_Yo aime que ces voix argentines aient pour vecteur une bande dessinée étrangère, et chilienne en particulier, alors que les Argentins considèrent souvent leur voisin comme un “pays de fachos”. 

DES VOLEURS DANS UN BLOC OPÉRATOIRE
Le passage par Condorito finit même par faire coup double : il permet de tourner en dérision aussi bien le patriotisme débordant des commentaires que l’illusion bien-pensante d’une société qui se croit plus libérée et plus ouverte que ses voisins. C’est aussi un bon prétexte pour revenir à la bande dessinée originale de Pepo, qui continue d’étonner par sa capacité à faire apparaître dans ses cases une profusion d’objets, de personnages et de situations qui détonnent dans l’univers de la BD d’humour. Mais le Tumblr Che Copate n’a rien inventé. 

Il semble même l’héritier direct des détournements de dialogues qu’on trouvait dans les fanzines anarcho-punks ici en Uruguay et un peu partout dans le monde. Ce qui le distingue, c’est sa façon de servir de caisse de résonance à une réalité qui, jusque-là, restait floue et difficile à saisir. On peut y voir une sorte de vitrine des fractures délirantes de la société argentine. Mais si nous balayons devant notre porte, au vu des commentaires postés sur les sites Internet des grands médias uruguayens, force est de constater que les tréfonds de notre état d’esprit national sont également bien sombres. 


SHOW BUSINESS.
Et force est aussi de s’interroger sur la nécessité, ou la possibilité, d’avoir un journalisme qui ouvre un espace d’expression publique où tous ont l’autorisation de dire, anonymement, ce qui leur passe par la tête, même si cela porte préjudice à certaines personnes [les internautes argentins ont l’habitude de poster beaucoup de commentaires sur les sites d’information]. Che Copate nous pousse à réfléchir non seulement à la société dans laquelle nous vivons, mais aussi à ce que nous attendons et pouvons espérer du journalisme. 

—Agustín Acevedo Kanopa 
Publié le 27 février 2014 dans La Diaria (extraits) Montevideo