vendredi 28 mars 2014

LITTÉRATURE : MES RENCONTRES MANQUÉES AVEC JULIO CORTÁZAR

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L’ÉCRIVAIN JULIO CORTÁZAR ET SALVADOR ALLENDE
Je perds un peu mes moyens, mais comme pendant quelques secondes nous sommes seuls, lui, moi et le photographe qui m’accompagne, je lui demande si je peux l’interviewer à un moment donné, peut-être demain matin après le petit déjeuner. Cortázar me répond qu’il est désolé, mais qu’il ne donnera d’interview à aucun hebdomadaire argentin, car ce sont tous des collaborateurs du gouvernement militaire [de 1966 à 1973, le pays vit sous un régime dictatorial, celui de la révolution argentine]. Là-dessus, les portes s’ouvrent et il sort en premier, sans saluer et en nous laissant pétrifiés. Les jours suivants, chaque fois que nous nous voyons, Cortázar m’évite. Je le vois accorder des entretiens à des collègues d’autres médias, y compris argentins. C’est douloureux. 

A la fin de la semaine, quand nous devons rentrer du Chili, je lui écris une lettre que je glisse sous la porte de sa chambre. J’y exprime, avec tristesse mais sans détours, l’admiration que je lui ai vouée toute ma courte vie, mais aussi la déception qu’il vient de me faire éprouver par ses préjugés. Je resterai sans aucun doute son lecteur dévoué, mais je tiens à préciser que le journal qui m’envoie n’est pas inféodé à la dictature argentine et que ceux qui y travaillent ne méritent pas qu’on les traite collectivement et à la légère de “collaborateurs”. Un mois plus tard, je reçois une lettre de lui depuis Paris, où il me fait ses excuses et m’invite à le comprendre : il ne voulait pas qu’un seul mot qu’il aurait prononcé pour la presse chilienne puisse servir au régime militaire argentin, d’où sa ferme décision, qui n’était absolument pas dirigée contre moi. 

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CORTÁZAR, MME ALLENDE, GARCÍA MÁRQUEZ
Il me propose même de lui rendre visite quand je passerai à Paris et il me fait ses amitiés. Nous n’allons pas nous rencontrer avant 1977, sur la place de Coyoacán, à Mexico. Il participe à un débat public. Je fends la foule qui l’entoure et arrive à m’approcher de lui pour le saluer. Je lui rappelle qui je suis, il me sourit et m’invite à le contacter plus tard, car il est conscient qu’il me doit un entretien. Lequel finalement n’aura jamais lieu. En 1982, à l’université d’Oklahoma, je donne une conférence qui consiste à lire une nouvelle dans laquelle j’imagine une rencontre avec Morelli [personnage d’écrivain dans Marelle]. 

Je la lui envoie à Paris, à l’adresse qu’il m’a laissée, mais je ne sais pas si elle lui parvient ; il ne répond pas et je finis par comprendre que vers ces années-là il s’est séparé de sa femme lituanienne, Ugné Karvelis – que je rencontrerai des années plus tard : il est tombé amoureux d’une jeune écrivaine américaine, Carol Dunlop. Il ne me répond, pourrait-on dire, que le 14 février 1984. Je me trouve au palais des Beaux- Arts de Mexico, face à un public nombreux qui assiste à la présentation de mon roman Luna caliente, qui m’a valu quelque mois auparavant le Prix national du roman. Alors que la manifestation est sur le point de commencer, l’écrivain Juan Rulfo prend le micro, et de sa voix pâteuse, agitée d’un tremblement ému, il dit: « On vient de m’informer que Julio Cortázar est mort à Paris. » 




Il se lève et il déclenche une salve d’applaudissements, que tous dans la salle, étonnés et larmoyants, nous prolongeons pendant plusieurs minutes. Presque vingt ans plus tard, à Paris, avec ma femme, nous nous égarons dans le cimetière du Montparnasse en cherchant sa tombe. Sous une pluie implacable, elle laisse son petit chapeau noir sur le marbre de la pierre tombale, tandis que j’évoque tout cela comme si c’était un rêve, en pensant combien j’aurais aimé être son ami.