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mardi 28 mai 2019

EUGÈNE VARLIN, INTERNATIONALISTE ET COMMUNARD



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EUGÈNE VARLIN (1839-1871), CIRCA 1870
PHOTO PUBLIC DOMAIN, LICENCE CC
Le 28 mai 1871, au dernier jour de la Semaine sanglante, la terrible répression des Versaillais, Eugène Varlin est arrêté et amené à Montmartre, où il est lynché, éborgné par la foule et, finalement, fusillé par les « lignards ». 
EUGÈNE VARLIN
Michèle Audin

Eugène Varlin, élu à la Commune de Paris, brutalement assassiné à la fin de la Semaine sanglante, un parmi vingt ou trente mille « gloires de la classe ouvrière »… Mais encore ?

Personnalité attachante, Eugène Varlin naît en 1839 à Claye-Souilly. Il va à l’école – l’alternative, à 7 ans, était l’usine –, commence, à l’âge de 13 ans et à Paris, un apprentissage de relieur, à 20 ans, suit des cours du soir, en français, comme beaucoup d’ouvriers du livre, mais aussi en géométrie. Avoir du temps pour lire, pour apprendre sera toujours, pour lui, la revendication primordiale.

En 1864, la loi Le Chapelier, instaurée par la bourgeoisie dès 1791 pour interdire les associations ouvrières, est aménagée. Eugène Varlin participe à sa première grève. Il rejoint, en 1865, l’Association internationale des travailleurs, fondée à Londres, et en est bientôt un des responsables parisiens. Ses articles, les proclamations de l’Association qu’il signe, nous font assister à l’apprentissage de l’organisation de la classe ouvrière : du facile – demander aux mécaniciens français de ne pas remplacer les collègues anglais en grève – au plus difficile – soutenir des grévistes, même s’ils ont cassé les machines… Le pouvoir, qui vient de se proclamer « empire libéral », ne s’y trompe pas et poursuit le bureau parisien de l’Internationale. Au procès de 1868, Eugène Varlin prononce une « défense » splendide. Les 10 000 francs qu’il a collectés (sou à sou parmi des ouvriers gagnant 2 à 3 francs par jour) pour soutenir les grévistes du bâtiment de Genève pèsent leur poids – lui et ses camarades passent trois mois en prison.

En 1868 aussi, Eugène Varlin fonde le restaurant coopératif La Marmite. On y consomme « une nourriture saine et abondante » (disent les statuts) et on peut « s’y retrouver en famille » (dit Nathalie Lemel, relieuse et associée à cette création). Il y aura quatre « Marmites » dans Paris juste avant la Commune.

Les influences, Fourier, Proudhon, les débats théoriques, Bakounine, Marx, ne manquent pas. Si Eugène Varlin y participe, il est surtout dans la pratique.

En 1869 et 1870, il aide les ouvriers de différents corps de métiers à s’organiser. En particulier, les ouvriers boulangers, qui travaillent la nuit dans des conditions déplorables et n’ont aucun accès à l’éducation. « Il ne s’agit plus cette fois d’une simple question à régler entre patrons et ouvriers, la question est d’intérêt général : il s’agit de l’alimentation publique », écrit-il en novembre 1869 – cette question moderne fera l’objet d’un débat passionnant à la Commune en avril 1871.

« Et vous voulez que je devienne moins révolutionnaire »


«EUGÈNE VARLIN, OUVRIER RELIEUR 1839-1871»
COUVERTURE DE LIVRE, ÉDITIONS LIBERTALIA
Mais c’est encore l’Empire. La classe ouvrière fait irruption dans le champ politique, grâce aux grèves de 1869-1870, notamment dans les mines et les aciéries du Creusot, dont le patron préside le Corps législatif – exemplaire collusion du pouvoir politique et du capital. « Et vous voulez que je devienne moins révolutionnaire », écrit Eugène Varlin le 8 mars 1870. « Quand l’arbitraire et l’iniquité auront disparu, quand la liberté  et la justice régneront sur la terre, je ne serai plus révolutionnaire, mais jusque-là croyez bien que plus je serai exposé à supporter les coups du despotisme, plus je m’irriterai contre lui et plus je serai dangereux. Mais vous avez tort de croire un seul instant que je néglige le mouvement social pour le mouvement politique. Non, ce n’est qu’au point de vue vraiment socialiste que je poursuis l’œuvre révolutionnaire ; mais vous devez bien comprendre que nous ne pouvons rien faire, comme réforme sociale, si le vieil État politique n’est pas anéanti. »

La suite va très vite, plébiscite bonapartiste, poursuites contre l’Internationale, désastreuse guerre franco-prussienne, république (le 4 septembre) – sans révolution –, siège de Paris… Enfin la Commune, désirée mais inattendue, comment refuser de prendre le pouvoir ? Et qu’en faire ? Dès le 18 mars, Eugène Varlin, toujours dans la pratique, se préoccupe de trouver de quoi payer la solde des gardes nationaux, seule ressource des familles ouvrières. Il est ensuite pris dans des tâches de gestion, il rédige des ordres, des décrets, il participe aux débats à la Commune, il célèbre des mariages dans son arrondissement, le sixième…

D’Eugène Varlin pendant la Semaine sanglante, il reste une facture, de la viande pour une barricade boulevard Saint-Michel, un dernier billet, le 25 mai, il ne peut pas envoyer de renfort à Ferré, « mais tâchez de tenir quand même », lui demande-t-il. Il fait battre le rappel pour rassembler les bataillons, mais que reste-t-il des bataillons l’après-midi du 27 mai ? À Eugène Varlin il reste vingt-quatre heures à vivre.

La barricade rue de la Fontaine-au-Roi est prise. C’est fini. Eugène Varlin est reconnu, dénoncé, arrêté, massacré. Il nous reste ses textes.

Auteure de Comme une rivière bleue. Paris 1871 (Gallimard) et d’Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871  (Libertalia).