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mardi 7 décembre 2010

L’Ile de Pâques en sursis?

"Dans les années 50, quand une femme rapanui refusait d’obtempérer, on lui rasait la tête." Evi Hucke Atan a le sentiment que sa famille n’a pas fini de vivre des épreuves difficiles. Malgré la ratification en 2007 du Chili à la Convention relative aux droits des peuples indigènes et tribaux, les revendications des Rapanuis - ce peuple qui habite l’Ile de Pâques - pour récupérer leurs terres restent stériles.
Aujourd’hui, cette minuscule île située au cœur du Pacifique vit un climat d’insurrection et d’incompréhension sans précédent. Comment en est-on arrivés là? Fragilisés depuis longtemps par la colonisation, les Rapanuis subissent de plein fouet la pression de la culture chilienne dominante. Ils se retrouvent confrontés à l’extinction de leur langue, de leur culture. Leurs terres sont spoliées, ils doivent faire face à des problèmes de violences, de chômage.
La menace de disparition de cette identité pascuane est réelle. On dénombre 1500 Rapanuis contre 4000 Chiliens sur l’île. Découverte au 18ème siècle, l’île de Pâques n’a cessé d’être l’objet de toutes les convoitises, de tous les fantasmes. Les Moaïs, ces formidables statues faisant face avec fierté à la mer déchaînée, participent à la légende de l’île.
Aujourd’hui classée au Patrimoine mondial de l’humanité depuis 1995, l'île et son peuple sont en sursis, menacés par des enjeux économiques et capitalistes qui les dépassent.
Des palaces qui rongent le territoire des Rapanuis
A cela plusieurs causes. Près de 70.000 touristes débarquent chaque année sur l'île, à la recherche de ses mystères et de ses légendes. Une déferlante humaine dont les apports financiers représentent l'essentiel des revenus des habitants mais qui met également en danger l'existence même de l'Ile de Pâques.
"Ici, on manque d’espace, alors qu’on nous demande de plus en plus de construire des hôtels touristiques de luxe, interdisant de fait aux locaux de vivre sur leur île en toute sérénité", raconte Luz Zasso Poa.
Pourtant, des irréductibles résistent à cette déferlante économique et capitaliste. En ne voulant pas oublier leur histoire, ils ont décidé de choisir leur destin. Parmi eux, Piru Hucke Atan, une femme d’une quarantaine d’années, a lancé il y a presque 10 ans un combat titanesque avec son association. Cette leader du mouvement rapanui pour l’autonomie de l’île a contribué à faire connaître l’histoire de son peuple.
Au cœur des tensions, le problème de la restitution des terres
D’autres voix s’élèvent. "L’Etat chilien a l’obligation de restituer les terres ancestrales aux peuples indigènes. Il ne doit pas uniquement remettre leur terre comme simple réforme agraire mais déterminer avec eux ce qui leur appartient", s’insurge James Anaya Ginebra, rapporteur spécial et expert des droits des peuples indigènes, en septembre dernier devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU.
A l’heure actuelle, le problème de la restitution des terres reste central dans la vie de l’île. Ceux qui luttent pour la survivance de leur identité seront-ils enfin entendus? Evi sillonne l’Europe depuis 4 ans. Exilée, elle s’est installé en Allemagne et rentrera bientôt sur son île. Professeur de formation, cette jeune femme d’une trentaine d’années enseignera à nouveau la langue rapanui aux enfants qui le souhaitent à Hanga Roa, la capitale de l’île. "Si la jeune génération ne prend pas le relais, qui le prendra pour nous? interroge-t-elle. Qui fera en sorte que notre histoire ne soit pas un souvenir, un peuple sans culture et sans terre?"
Sur l’île, les familles qui ont décidé de lutter pour la restitution de leurs terres en occupant des hôtels de luxe ont été délogées manu militari par les "carabineros" chiliens. Une réalité bien éloignée de l’image de carte postale vendue aux occidentaux.
Crédit photo Une: Stephen Dubbouis
Photos textes : manifestation de Rapanuis sur l'Ile de Pâques. DR.