vendredi 3 décembre 2010

Brésil - Chili 1989, le coup fumant du Condor


L’ennemi juré du Brésil, en football,est l’Argentine, même si les Auriverde ont aussi une longue rivalité avec l’Uruguay... Un peu comme l’Allemagne pour les Pays-Bas ou la France pour l’Angleterre ... Cependant, l’histoire des duels entre le Brésil et le Chili regorge d’une tragique joute, en 1989, celle du Condor, alias Roberto Rojas...
Si le Brésil et le Chili se sont déjà affrontés à deux reprises en phase finale de la Coupe du monde (demi-finale en 1962, huitièmes de finale en 1998 et 2010) avec à chaque fois une victoire nette de la Seleçao (4-2 en 1962, 4-1 en 1998, 3-0 en 2010), l’affrontement le plus célèbre entre les deux pays s’est déroulé pendant l’été 1989, à l’occasion des qualifications de la zone CONMEBOL pour la Coupe du Monde 1990, organisée enItalie.
En 1989, il n’y avait pas de championnat uniqueen Amérique du Sud pour désigner les trois pays qui accompagneraient en 1990en Italiel’Argentine de Diego Maradona, déjà qualifiée en sa qualité de tenant du titre (championne du monde en 1986 au Mexique), mais neuf équipes réparties en trois groupes de trois, dont seuls les vainqueurs obtiennent leur billet pour la péninsule italienne.
Le Brésil et le Chili se retrouvent dans le même groupe, en compagnie du faible Venezuela. Autant dire que ce groupe va se résumer en un match aller-retour entre la Seleçao et la Roja avec les Vénézuéliens comme arbitre du duel, l’objectif pour les deux autres équipes étant de passer le plus de buts possibles au Venezuela pour soigner la différence de buts. Les deux premiers matches du groupe se jouent à Caracas et voient le Brésil et le Chili l’emporter, respectivement 4-0 et 3-1.
Le Chili accueille ensuite le Brésil, le 13 août 1989, à Santiago, à l’Estadio Nacional... La Seleçao vient alors de gagner la Copa America, battant dans la poule finale l’Uruguay, au Maracana de Rio de Janeiro, vengeant ainsi le douloureux souvenir de 1950 ... Le Chili, lui, a été éliminé au premier tour de cette Copa America, terminanttroisième de son groupe derrière l’Argentine et l’Uruguay.
A Santiago, l’ambiance est électrique. Pendant le toss, Romario se chamaille déjà avec ses deuxfuturs cerbères, le latéral droit Hisis et le milieu de terrain Ormeño. Ces trois joueurs seront parmi les principaux protagonistes d’une rencontre trèstendue. Le match sent le soufre avant même d’avoir débuté ...
Dans ce lieu symbolique qu’est l’Estadio Nacional, où le poète chilien Victor Jara s’est fait couper les mains en 1973 par la milice du généralPinochet, le Chili tout entier joue son destin face au Brésil.De septembre à novembre1973, la population était parquée dans l’Estadio Nacional et l’Estadio Chile (rebaptisé depuis Estadio Victor Jara), reconvertis en camp de prisonniers.A l’Estadio Nacional, le vélodrome était utilisé pour les interrogatoires, tandis que les prisonniers étaient torturés et répartis en six groupes. Le pays n’a pas disputé la Coupe du Monde depuis l’édition de 1982, en Espagne, où il avait terminé dernier au premier tour derrière la RFA, l’Autriche et l’Algérie...
Dès la première minute de jeu, le genou de Branco semble plier sous les crampons d’Ormeño. Carton jaune. Puis Romario frappe Hisis au visage: le virtuose attaquant du PSV Eindhovense retrouve exclu après seulement trois minutes de jeu!Diminué, Branco ne peut continuer le match, il est remplacé au bout de dix minutes. Trois minutes plus tard, Ormeño percute cette fois Valdo, qui venait lancer Bebeto en contre-attaque. Le Chilien est expulsé. Après un quart d’heure, le match se joue à dix contre dix.
La suite du match ressemblera plus à du football que cette entame musclée. Le Brésil ouvre la marque sur un but contre son camp du défenseur Hugo González, qui ne peut éviter un dégagement raté d’Astengo. Le Chili pousse alors pour éviter une défaite qui serait quasiment éliminatoire. Un but est logiquement refusé aux Chiliens après que Yáñez pousse, coéquipiers, adversaires et ballon dans les cages de ClaudioTaffarel
La Roja égalisera à dix minutes du terme après un coup franc indirect dans la surface - Taffarel, prenait trop de temps pour dégager. Jorge Aravena glisse la balle en retrait vers Ivo Basay qui la catapulte au fond des filets.
Le match se termine comme il avait commencé, dans la confusion totale. Le sélectionneur brésilien, Lazaroni,est atteint par un projectile alors qu’il regagne les vestiaires. La FIFA suspend l’Estadio Nacional de Santiago et oblige le Chili à disputer le match contre le Venezuela, à Mendoza, en Argentine. La FIFA, dirigée d’une main de fer par leBrésilien JoaoHavelange, est donc accusée par les Chiliensde favoriser la Seleçao, et l’on soupçonne Lazaroni d’avoir provoqué la réaction du public en prenant son temps pour quitter la pelouse alors que ses joueurs l’avaient désertée depuis longtemps. Le Chili bat le Venezuela 5-0 à Mendoza, le Brésil bat le même adversaire par 6-0 à Sao Paulo. Le vainqueur du match retour se qualifiera pour le Mondiale italien de 1990, le Brésil pouvant se contenter d’un match nul.
Mais le Brésil n’a pas manqué une seule édition de la Coupe du Monde de 1930 à 1986 ... Les tricampeaos n’imagient pas un seul instant ne pas être en Italie en juin 1990 ...
Ce 3 septembre 1989, la Roja se trouve donc devant un défi considérable: gagner au Maracana de Rio de Janeiro, garni de quelques 141 000 cariocas persuadés de fêter à la fin du match la qualification de leur pays pour la quatorzième édition de la Coupe du Monde.
Contrairement au match aller, les débats restent corrects en première mi-temps, le repos est atteint sur le score de 0-0 malgré une nette domination auriverde. Dès le début de la seconde période, Careca ouvre la marque, les Chiliens se ruent alors à l’attaque mais se heurtent à la défense imperméable de la Seleçao.
A l’approche de l’heure de jeu, ce match va alors basculer dans l’irrationnel. Un fumigène est lancé depuis les tribunes et atterrit dans la surface du gardien chilien, Roberto Rojas, dit El Cóndor, joueur du Sao Paulo FC,élu meilleur gardien d’Amérique du Sud en 1987, après la finale de la Copa America perdue par le Chili face à l’Uruguay.
Rojas s’effondre et dévoile un visage ensanglanté. Les soigneurs, les arbitres et ses coéquipiers accourent, ces derniers ne semblent pas trop préoccupés par l’état de santé de leur gardien. Plusieurs joueurs chiliens protestent auprès des officiels, tandis que Patricio Yáñez se distingue en s’approchant des tribunes. Ilharangue la foule du Maracana, avant d’adresser un bras d’honneur à la tribune.
Après quelques minutes de palabres, Rojas est évacué du terrain, soutenu par une partie de ses équipiers, eux-mêmes suivis par le reste de l’équipe sous la bronca du Maracana. Les Chiliens rentrent ensemble dans les vestiaires et n’en sortiront jamais! Incompréhension des joueurs brésiliens, embarras de l’arbitre, conciliabule avec les officiels de la FIFA qui aboutit sur la décision d’interrompre la rencontre!
Durant plusieurs jours, l’incertitude est grande et la situation tendue entre les deux pays. L’arbitre argentin du match, Juan Carlos Loustau, explique que la décision d’interrompre le match n’est pas la sienne et déclare même: J’ai le sentiment que le feu de bengale n’a pas touché Rojas... Depuis ce jour, je me sens mal car j’ai toujours fait confiance aux joueurs. La situation s’envenime de jour en jour, l’ambassade du Brésil à Santiago est l’objet d’attaques quotidiennes, les médias et la classe politique du pays s’emparent de l’affaire et demande à Joao Havelange des sanctions exemplaires contre son propre pays.
Confiante, la Fédération brésilienne est invitée à démontrer que Rojas n’a été touché par aucun projectile. À Zürich, un représentant de la société ayant fabriqué le fumigène est même convié par la FIFA pour une audition. Il explique que l’artifice en cause est un objet utilisé par la Marine, qu’il n’y a aucun objet coupant ou dangereux à l’intérieur et que seule de la fumée peut s’échapper de son produit. La CBF fournit également une photographie faisant apparaître que le fumigène n’a en aucun cas pu atteindre le visage de Rojas, celui-ci étant tombé bien derrière lui.
Il est alors prouvé formellement que Rojas a, au mieux, exagéré sa prétendue blessure, la FIFA considère donc que rien ne justifiait le départ de l’ensemble de l’équipe chilienne et entérine donc la qualification du Brésil pour le Mondiale italien de 1990. Sur tapis vert, le Brésil emporte le match sur le score de 2-0. La campagne politico-médiatique devient alors favorable au Brésil, qui exige du gardien chilien des explications sur le visage en sang qu’il avait arboré sur la pelouse du Maracana.
En mai 1990, huit mois après ce match houleux, Rojas passe aux aveux.Le gardien chilien affirme que la scène était préméditée, qu’il s’est lui même mutilé le visage, dans le but d’obtenir l’arrêt de la rencontre et l’organisation d’un nouveau match sur terrain neutre. Le scandale est énorme, car il implique le président de la Fédération chilienne, le sélectionneur et le capitaine de l’équipe, ainsi que le médecin de la sélection, désigné par Rojas comme celui qui a dissimulé dans un de ses gants un bistouri, qu’il devait utiliser pour se sectionner le visage à la moindre occasion, dans le souci de créer la confusion.
El Condor est suspendu à vie par la FIFA (il bénéficiera d’une grâce, pour la forme et à l’âge de 49 ans en 2001, après avoir présenté ses excuses), son sélectionneur Orlando Aravena subit la même sanction, le médecin de la sélection se voit aussi interdire d’exercer à nouveau dans le football et le capitaine prend cinq matches de suspension. Surtout, le Chili se voit interdire l’accès aux qualifications à la World Cup américaine de 1994. Le pays se reprendra avec le duo Zamorano - Salas, se qualifiant pour le Mondial 1998 en France. Ironie du destin, le Chili sera battu en huitièmes de finale ... par le Brésil (4-1). C’est encore le Brésil qui vient à bout du Chili en 2010 en Afrique du Sud, toujours au stade des huitièmes de finale (3-0), comme si le pays de Salvador Allende et Pablo Neruda était condamné
Rojas, lâché par tous ses coéquipiers et dirigeants, est devenu une honte nationale au Chili, où il n’est plus le bienvenu depuis cette soirée, connue sous le nom du Maracanzo chileno, el Bengalazo ou el Condorazo.
Ironie de l’histoire, El Condor a repris son envol au Brésil, où il a entamé en 2003 une carrière d’entraineur sur le banc de son ancien club, Sao Paulo.
par AxelBorg