samedi 6 octobre 2012

LE CHILIEN GUILLERMO CALDERON SERRE AVEC FORCE LES NŒUDS DE MÉMOIRE DE SON PAYS

 « VILLA + DISCURSO » AU  FESTIVAL D'ÉDIMBOURG. PHOTOGRAPHIE MURDO MACLEOD POUR THE GUARDIAN

Le metteur en scène chilien Guillermo Calderón met cette villa au centre de son propos. Il imagine qu’une commission formée par trois jeunes femmes chiliennes aura à décider de ce qu’il convient de faire de cette villa détruite.

La reconstruire à l’identique dans l’état et la configuration où elle était sous Pinochet, un peu comme le centre de torture (gardé en l’état et devenu musée) que l’on visite à Phnom-Penh  ? Ou bien bâtir un musée à des fins pédagogiques qui en raconterait l’histoire ?

Les trois femmes sont partagées. Alors elles tirent au sort. L’une défendra le projet A (la reconstruction), la seconde défendra le projet B (le musée), la troisième arbitrera.


« VILLA + DISCURSO »  DOSSIER DE PRESSE. 
Trois jeunes Chiliennes pour un projet

Au moment du vote à bulletin secret, l’une des trois refuse de choisir en marquant sur son bulletin, ni A, ni B, mais un mot faisant référence aux Indiens mapuche (10% de la population chilienne). La situation est bloquée.

Commence alors une féroce discussion entre les trois jeunes femmes (ou en tête à tête lorsque la troisième sort opportunément) qui va mettre sur la table leur identité, celle d’enfants de ces années noires. Toutes trois porteuses d’un traumatisme dont elles ont hérité.

Une heure durant, c’est une impressionnante et passionnante diatribe contre l’oubli. D’autant que, comme le souligne Guillermo Calderón dans un entretien,

« La plupart des cas de violation des droits de l’homme ayant eu lieu sous Pinochet n’ont pas été résolus. »

L’écriture vive, tendue, ne verse ni dans le discours, ni dans la thèse, ni dans la démagogie, mais instaure une sorte de furieux débat démocratique à cœur ouvert. Guillermo Calderón, auteur et metteur en scène, l’a poursuivi et achevé au fil des répétitions en tenant compte de la nature des trois formidables jeunes actrices que sont Francisca Lewin, Macarena Zamundio et Carla Romero.

Entracte. Pendant lequel le public peut approcher de la maquette de la villa Grimaldi. Au Chili, le spectacle se donne hors des théâtres, dans des lieux qui ont été des lieux de torture. Comment ne pas songer, en voyant ce spectacle en France, à la Villa des roses et la Villa Susini d’Alger (armée française) ou au 93, rue Lauriston à Paris (Gestapo), autres lieux de torture de sinistre mémoire. Comme la villa Grimaldi à Santiago, à Alger, la Villa des roses a été rasée et est devenue un jardin.



 « VILLA + DISCURSO »  AU XXVI  FESTIVAL  IBÉRO-AMÉRICAIN  DE THÉÂTRE DE CADIX, 2011.

Retour au spectacle.

Le discours d’adieu imaginaire de Michelle Bachelet

La seconde partie procède à l’inverse : les trois jeunes femmes n’en font qu’une : Michelle Bachelet. Elue en mars 2006 présidente de la république du Chili, elle fut la première femme présidente d’Amérique latine élue au suffrage universel.

Sous Pinochet, cette femme de gauche, membre du parti socialiste, « séjourna » à la Villa Grimaldi ainsi que sa mère. Son père, l’un des rares généraux à être resté fidèle à Salvador Allende, avait été torturé et est mort en prison en 1973. En 2010, entre autres choses victime collatérale du tremblement de terre qui ravagea le Chili, Michelle Bachelet quittait le pouvoir à l’issue de son mandat.

Guillermo Calderón imagine son discours d’adieu que se partagent les trois actrices. Chacune porte une veste blanche et est ceinte d’une écharpe liée à la fonction, l’une rouge, la seconde bleue, la troisième blanche, les trois couleurs du drapeau chilien. Etonnant discours (on rêverait de le savoir authentique), que celui de cette femme devenue présidente de son pays.

Elle reconnait des erreurs mais note les avancées qu’elle a pu faire, évoque les impasses où elle s’est fourvoyée, les montagnes qui se sont dressées devant elle. Et caresse les valeurs qui restent les siennes, celles de la gauche démocratique. Superbe plaidoyer au ton personnel, un peu long peut-être, mais c’est la nature des discours d’adieu qui veut ça.

Bref, un beau moment de théâtre politique que ce spectacle titré tout simplement « Villa + discurso ». Guillermo Calderón :

« Je pense à la politique à longueur de journée, il est donc naturel que mon théâtre soit politique. Et puis j’ai toujours considéré la scène comme un lieu idéal pour penser politiquement. »

Encore faut-il aussi être un maître de la scène. Ce qu’il est instinctivement et magnifiquement.

INFOS PRATIQUES
"Villa + Discurso"
écrit et mis en scène par Guillermo Calderón
Spectacle en espagnol sous-titré en français, dans le cadre du Festival d'Automne

à l'Apostrophe , Scène nationale de Cergy-Pontoise, les 5 et 6 octobre, 20H30, 5 à 13€, 01 34 20 14 14
Théâtre Les Abbesses (Théâtre de la ville) du 9 au 19 octobre, 20h30 sauf samedi et dimanche, 15 à 26€, 01 42 74 22 77