mardi 23 octobre 2012

INTERDICTION DE L’AVORTEMENT THÉRAPEUTIQUE : UNE « TORTURE » POUR LES CHILIENNES

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SIMONE VEIL, NÉE SIMONE JACOB LE 13 JUILLET 1927 À NICE (ALPES-MARITIMES), EST UNE FEMME POLITIQUE FRANÇAISE. RESCAPÉE DE LA SHOAH, ELLE ENTRE DANS LA MAGISTRATURE COMME HAUT FONCTIONNAIRE JUSQU'À SA NOMINATION COMME MINISTRE DE LA SANTÉ, EN MAI 1974. À CE POSTE, ELLE FAIT NOTAMMENT ADOPTER LA « LOI VEIL », PROMULGUÉE LE 17 JANVIER 1975, QUI DÉPÉNALISE1 LE RECOURS PAR UNE FEMME À L'INTERRUPTION VOLONTAIRE DE GROSSESSE. SIMONE VEIL LORS D'UNE RÉUNION PUBLIQUE DANS LE CADRE DES ÉLECTIONS MUNICIPALES À PARIS, LE 27 FÉVRIER 2008. PHOTO MARIE-LAN NGUYEN CHEZ WIKIPEDIA

Le sujet avait été débattu et rejeté au Sénat en avril 2012 : dépénaliser l’avortement thérapeutique n’est pas un sujet de discussion acceptable par le Sénat chilien !

Le poids de l’église catholique sur l’exécutif, transparaît dans cette prise de position. En vingt années de gouvernements post-Pinochetistes, aucun n’a osé se lancer dans la bataille d’un changement véritable.

Les rares femmes ministres, qui ont montré qu’elles allaient se battre pour qu’un avortement thérapeutique soit possible au Chili (de gauche comme de droite), n’ont pas mené le projet à bout.

Dans ce pays, il manque désespérément une femme-députée aussi décidée que Simone Veil, qui en 1975, est allée jusqu’au bout, dépassant les attaques, les menaces et les tabous. 

Interview d’Andrea Schilling.

Rue89 : Qu’est-ce qui se passe au Chili lorsque la contraception ne fonctionne pas et qu’une femme ne veut pas être enceinte ?

Andrea Schilling : L’avortement est complètement interdit. Mais ce qui est bien pire encore, c’est qu’en cas de malformation qui rende impossible une survie hors de l’utérus, ou encore si la mère risque de mourir ou qu’elle a été victime d’un viol et qu’elle ne veut pas avoir cet enfant-là, la loi lui interdit d’avorter. Et cela depuis 1989. A mes yeux, il s’agit là d’une atteinte aux droits humains.

En 1989 ? Vous voulez dire que la dictature a fait voter une loi juste avant de quitter le pouvoir et que celle-ci n’a jamais été changée ?

Oui. C’est l’amiral Merino – l’un des co-auteurs du coup d’Etat du 11 septembre 1973 – et l’église du cardinal Medina, qui se sont chargés de changer le code sanitaire qui, depuis 1931 permettait d’avoir accès à l’avortement thérapeutique.

L’argument, à l’époque, était que l’évolution et les avancées de la médecine rendaient l’avortement thérapeutique obsolète. L’église catholique est ainsi entrée dans le lit de tous les chiliens…

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  • « MON PÈRE JE SUIS ENCEINTE MAIS JE VEUX AVORTER... 
  • CECI C'EST UN PÉCHÉ!  SAIS-TU QUI EST LE PÈRE ?
  • VOUS...
  • DANS CE CAS NOUS FERONS UNE EXCEPTION »

Vous vous battez pour la dépénalisation ou pour la légalisation de l’avortement ?

La dépénalisation est différente de la légalisation. Dépénaliser, signifie que si vous avortez, vous ne serez pas attaquée par un tribunal, et que vous n’irez pas en prison pour cela. Lorsque l’avortement – thérapeutique – est légal, comme en France, cela signifie que l’Etat prend en charge l’acte médical. Il s’agit d’un service assuré par l’hôpital public. Nous sommes très loin de cela… Ici, nous demandons «juste » la dépénalisation pour avancer.

Pourquoi parlez-vous de torture ?

Beaucoup de gens ici, pensent que lorsque les femmes parlent d’avortement thérapeutique, il s’agit de supprimer un bébé tout rond, tout beau, tout sain. Ils sont complètement désinformés sur ce que sont les malformations incompatibles avec la vie. C’est la raison pour laquelle j’ai fait cette exposition où je montre ce que sont les malformations. Il suffit de voir ce qu’est une anencéphalie ou encore le syndrome de Potter (absence totale de reins), la trisomie 13 et la 18… toutes incompatibles avec la vie, pour comprendre qu’on ne peut pas obliger à mener de telles grossesses jusqu’au bout.

Obliger une femme à terminer une grossesse malgré ce genre de maladie, sachant que le bébé va mourir, c’est une véritable torture. Et la torture n’est pas esthétique.

Sentir un bébé dans son ventre et savoir qu’une fois né il ne pourra pas vivre, ou à peine quelques heures, c’est terrible. Certaines femmes appartenant à des communautés de croyants disent que c’est un «cadeau de Dieu » et elles sont capables de le supporter, mais pour le reste, pour la plupart des femmes, c’est une torture !

DÉPÉNALISER NE SIGNIFIE PAS OBLIGER À AVORTER 

D’autres cas de grossesses, comme l’extra-utérine ou la molaire, posent un problème légal, dites-vous…

Oui, si on n’interrompt pas une grossesse extra-utérine ou une grossesse molaire, c’est la vie d’une femme qui est en danger. Or, la loi chilienne dit qu’on ne peut pas interrompre la gestation et qu’il faut constater l’absence de battements du cœur du fœtus pour interrompre la grossesse.

Cependant, la plupart des obstétriciens interviennent dans le cas d’une grossesse extra-utérine… en d’autres termes, ils agissent hors la loi. Mais ils respectent la bioéthique.

Nous, médecins, avons les moyens de faire un diagnostique, mais en cas de malformation, tout nous est interdit. C’est ça aussi la torture.

L’Etat chilien ne donne aucun choix à ces femmes. Il les oblige à aller jusqu’au terme de la grossesse.


« CONTRACEPTIFS POUR NE PAS AVORTER,  AVORTEMENT LÉGAL POUR NE PAS MOURIR » GRAFFITI EN URUGUAY


Depuis quand est-ce qu’il y a des personnes au Chili qui essayent de changer cette loi ?

En fait, ça fait longtemps que des groupes de personnes de la société civile, des groupes de féministes surtout se sont battus pour que ça change. Je veux dire pour que l’avortement thérapeutique soit dépénalisé – je ne parle même pas d’un avortement tout court.

Mais les médecins, eux, ne se sont pas mobilisés. Sans doute par peur, parce qu’ils pensent que si quelqu’un en parle, il va être catalogué de défenseur de « l’avortement tout court » [très mal vu, ndlr]. C’est interdit, donc on n’en parle pas.

Il y a même pire : des médecins qui dénoncent les femmes qui avortent. Un livre très intéressant écrit en anglais, décrit cet état de fait : « Women behind bars» mais il n’a pas été publié ni vendu au Chili...

Visiblement, à l’époque du gouvernement Bachelet il y a eu des réflexions sur ce sujet, et une volonté de faire comprendre aux médecins qu’ils devaient arrêter de dénoncer. VOIR LE DOCUMENT (Fichier PDF)

En avril 2009, le ministre de la Santé, Alvaro Erazo de la Torre, a envoyé à tous les chefs de service, une lettre, expliquant qu’on ne pouvait pousser une femme à avouer un avortement, un acte illégal, au moment où elle faisait appel au corps médical à cause d’une complication due à l’avortement en question. Parce qu’une femme est dans ce cas protégée par la «Convention contre la Torture » des Nations-Unies.

Ensuite, c’est une femme, une ministre de la Santé de Michèle Bachelet, María Soledad Barría, qui s’est avancée. Elle était porte-parole du réseau Miles, une association qui se démène énormément pour que l’interruption de grossesse soit légalisée au Chili. C’était un début. Mais ça n’a pas eu de suite… Dernièrement c’était Evelyn Mattei, ministre du Travail du gouvernement Piñera, qui s’est prononcée pour l’avortement thérapeutique surtout lorsque la grossesse met en danger la vie de la mère.

Une chose est sûre : tant qu’il n’y aura pas de dépénalisation, personne ne créera un centre où l’avortement thérapeutique pourra se faire dans des conditions de sécurité nécessaires.

Les femmes qui veulent avorter le font quand-même ?

Oui, de manière clandestine, et c’est l’une des principales causes de décès de femmes dans le monde. C’est très injuste, parce que les femmes qui ont de l’argent et qui veulent avorter, elles prennent l’avion, vont en Uruguay ou à Miami aux Etats-Unis, elles se font avorter dans une clinique dans des bonnes conditions, elles font leur shopping et elles reviennent.

Alors que les autres, qui n’ont pas les moyens, elles n’ont accès qu’aux moyens clandestins qui profitent d’elles, et risquent fort de mourir. Bien sûr, il y en a qui font ça pour aider ces femmes, mais bien souvent, la clandestinité attire des gens qui en profitent. Qui profitent de leur malheur.

L’avortement après un viol, est également interdit…

Il y a deux positions concernant l’avortement suite à un viol : certains soutiennent qu’il s’agit de grossesses « normales » et qu’on ne peut donc pas poser la question d’un avortement, et d’autres pensent que l’impact psychologique sur la femme doit être pris en compte et que les études démontrent que ces enfants sont davantage victimes de maltraitance par la suite ou de négligence, parce qu’ils rappellent constamment à la femme qu’elle a été violée.

Pour ces derniers, un avortement après un viol devrait être possible. Cependant, si le sujet est discuté au niveau mondial, il ne l’est pas au Chili.

Les gens qui ont vu votre exposition, vous ont dit qu’ils « admiraient votre courage »…

Les seuls moments où l’on parle de ce sujet c’est pendant les campagnes présidentielles… et ce qu’on remarque c’est que ceux qui en parlent, comme l’ex-président Frei l’a fait en 2009, au moment de la campagne, n’ont rien fait lorsqu’ils étaient au pouvoir.

Ici, la bonne société considère que si on vit dans un milieu aisé, on doit se taire. Il n’y a que les étudiants et les Mapuche (amérindiens autochtones) qui protestent, disent-ils. Du coup, si vous ouvrez la bouche, on vous dit que vous êtes aigri... Et bien, moi, je me donne la possibilité de protester pour ceux qui ne peuvent pas le fair