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samedi 26 octobre 2019

CHILI. AU CŒUR DE LA CONTESTATION SOCIALE, « L’ARNAQUE » DU SYSTÈME DE RETRAITES


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UNE MANIFESTANTE RÉCLAME DES "RETRAITES DIGNES",
LE 23 OCTOBRE 2019 À SANTIAGO DU CHILI
PHOTO ((C) AFP)
« Du vol ! », « Une arnaque ! », « Néfaste » : le système de retraites chilien, emblématique du modèle économique ultra-libéral hérité de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990), cristallise la colère des Chiliens, car il condamne la majorité d’entre eux à des pensions inférieures au salaire minimum.
Lors de sa création en 1981, le système est le premier au monde à faire le pari d’une capitalisation totalement individualisée pour les salariés, s’attirant les louanges des économistes de l’école de Chicago qui voient alors dans le Chili le laboratoire de leurs théories ultra-libérales.

Mettant fin au régime antérieur par répartition, la réforme élaborée par José Piñera, ministre du Travail d’Augusto Pinochet et frère de l’actuel président Sebastian Piñera, oblige les travailleurs à verser 10 % de leurs salaires sur un compte individuel géré par des Administrateurs de fonds de pensions (AFPs), des organismes financiers privés chargés de les faire fructifier.

Promesse non tenue


Mais près de 40 ans après son introduction, la promesse d’assurer à chaque retraité au minimum 70 % de son salaire grâce à une progression exponentielle de son épargne pendant sa carrière professionnelle a fait long feu.

« J’ai commencé ma vie de salariée avec ce système. On nous avait juré qu’en 2020 nous aurions une retraite avec 100 % de notre salaire, ils ne parlaient même pas de 70 % », raconte Patricia Ortiz, une employée de bureau, qui à 60 ans -- 65 ans pour les hommes -- peut prétendre à mettre fin à sa vie active.

Mais une « simulation » effectuée il y a peu lui a fait l’effet d’une douche froide : elle ne touchera que 35% de son salaire actuel, soit 580 000 pesos chiliens (720 euros). « Le taux de réversion est extrêmement bas, alors que cet argent est à 100 % celui de l’employé », s’indigne-t-elle.

Pas de filet de sécurité


Le système ne prévoit aucune cotisation des employeurs et l’État intervient seulement pour permettre aux plus démunis de toucher le minimum vieillesse.

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Alors que 10 % de leur salaire sont ponctionnés chaque mois, sans compter les frais de gestion qu’ils jugent exorbitants, les Chiliens sont scandalisés par la mauvaise répartition des gains générés par les placements plus ou moins risqués effectués par les AFPs.

« Ils construisent des immeubles, investissent beaucoup d’argent dans l’immobilier sur notre dos. Ça, c’est quand les choses vont bien, et quand les choses vont mal, c’est sur nous que ça retombe », déplore Raul Sanchez, 76 ans.

Des pensions trop faibles


Autre grief, l’impossibilité en cas de coup dur de retirer cette épargne personnelle, alors que l’éducation et la santé, relevant majoritairement du secteur privé, ont des coûts particulièrement élevés.

« Au début, ils te disent que c’est ton argent, mais c’est un mensonge ! Quand tu veux retirer ton argent pour un investissement, pour acheter une maison ou soigner une grave maladie, ils te mettent toutes sortes d’obstacles », déplore Jaime Gimenez Alabi, 63 ans.

Avec un taux de réversion extrêmement bas, dans un contexte de marché du travail très flexible, une majorité de retraités chiliens se retrouvent à toucher des pensions inférieures au salaire minimum (301 000 pesos soit 375 euros).

Nombre d’entre eux sont contraints de multiplier les petits boulots comme kiosquiers, concierges ou caissiers dans les supermarchés pour survivre.

Échecs des réformes


Il y a un an, le président conservateur Piñera a proposé au Parlement une réforme, toujours en débat, qui prévoit une contribution des employeurs à hauteur de 4 %. La précédente tentative de réforme lancée par l’ex-présidente socialiste Michelle Bachelet, lors de son second mandat (2014-2018), s’était heurtée à l’opposition de la droite et du patronat.

Mis au pied du mur par la fronde sociale qui secoue le pays depuis une semaine, le chef de l’État a annoncé, parmi d’autres mesures sociales, une augmentation de 20 % du minimum vieillesse.

Mais pour Ivonne Larrain, 40 ans, aide-soignante dans un centre de santé, ce n’est pas la solution. «Toutes les hausses (annoncées), c’est nous la classe moyenne qui les payons, c’est nous qui payons les impôts », souligne-t-elle.


Après vingt ans de cotisation au système AFPs, elle sait déjà que si ce régime perdure, elle ne touchera qu’une toute petite retraite. Elle n’a qu’un seul souhait : « que chacun retire son argent et soit seul responsable pour le gérer ».